On se calme !

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Lorsqu’un avocat en pleine déprime, reçoit dans son bureau minable Linette et Jeannot Duracine, un couple d’excentriques en quête d’un divorce, il ne sait pas qu’il vient d’ouvrir la porte à la messagerie “Allô Poitrail Jumbo”. Linette, enceinte de huit mois et séparée de Jeannot depuis plus d’une année, accueille assez mal cette notion de divorce qui aurait la fâcheuse conséquence de la priver de “Sécu”. Jeannot, quant à lui, ne s’attendait pas à retrouver à la vue de Linette, des sentiments qu’il croyait jusque-là bel et bien éteints. Ce qui ne devrait être alors qu’une simple routine, dégénère rapidement en une farce imparable. A un divorce sans cesse repoussé par Linette qui semble à chaque instant sur le point d’accoucher, vient se mêler le chantage ridicule qu’exerce un Jeannot désespéré et qui menace de se pendre au lustre à l’aide d’une cordelette. Le tout couronné par les états d’âme d’un avocat confus et visiblement épris d’Yvonne, la fidèle secrétaire qui se prend pour la princesse Léia de la planète Alderaan Tels sont les éléments qui animent cette pièce à l’humour décapant.

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ACTE I

 

Plein feu. On découvre un décor de bureau minable. À gauche, un vieux bureau et deux chaises; au milieu, une porte de sortie et à droite de la porte, un canapé. Un chandelier en très mauvais état est suspendu au-dessus du bureau. Un homme d’une quarantaine d’années est assis au bureau. C’est l’Avocat. Il est pratiquement chauve et porte des lunettes rondes sur le bout de son nez. Il est vêtu de sa longue tunique noire d’avocat, peut-être en vue d’impressionner des clients éventuels de façon à détourner leur attention de l’état pitoyable des lieux. Il presse sur le bouton de l’interphone.

L’avocat - Yvonne, M. et Mme Duracine sont-ils arrivés ?

La secrétaire (off) - Uniquement Mme Duracine maître !

L’avocat - Ah ! Seulement madame ? Bien, alors faites-la entrer.

La secrétaire (off) - Bien maître !

(La porte s’ouvre sur une femme, Linette, la trentaine, enceinte jusqu’aux yeux. En plus d’un physique plutôt ingrat, Linette a un défaut de prononciation causé par le port d’un appareil dentaire. L’avocat se lève pour l’accueillir.)

L’avocat - Bonjour, Mme Duracine ! Comment allez-vous ? (Il l’invite à s’asseoir sur l’une des chaises.)

Linette - Ça pourrait aller mieux, étant données les circonstances. (Elle désigne son ventre proéminent.)

L’avocat - Oui, je vois. Je n’avais pas réalisé que vous étiez….

(Elle le coupe aussitôt.)

Linette - Grosse ?

L’avocat (embarrassé) - Ce n’est pas ce que je voulais dire

Linette - Eh ben, vous n’êtes pas bien clair vous alors, heu, (Un temps.) comment elle vous a appelé Mme Yvonne ?

L’avocat - Maître ! Mais appelez-moi monsieur, ça ira !

Linette - Alors on y va pour monsieur, c’est comme vous voulez !

L’avocat - Oui, bien.

Linette (démoralisée) - Je suis grosse, c’est vrai.

(Il fait mine de protester, mais elle ne lui en laisse pas le temps.)

(Agitée) Non, non, il ne faut pas faire de manière, grosse c’est bien le mot. (Elle se lève et désigne son ventre rond.) Huit mois, Monsieur, je suis enceinte de huit mois ! Et comme si ça ne suffisait pas à mon malheur, voilà maintenant que Jeannot me demande le divorce !

L’avocat - Oui ! Enfin, si j’ai bien compris l’histoire, il ne serait pas vraiment responsable de votre état !

(Linette se rassoit.)

Linette (calmée) - Oui, un détail.

L’avocat - Un détail qui a quand même son poids.

Linette - Si vous êtes de son côté alors il faut le dire tout de suite que je ne perde pas mon temps !

L’avocat - Je voulais parler du fait que vous n’habitez plus ensemble depuis bientôt un an ?

Linette - Un an et trois jours, oui c’est exact !

L’avocat - Serait-ce aussi un détail ?

Linette - Ah ! Non, ça c’est tragique !

L’avocat - Je le conçois, cela dit Monsieur votre mari…

(Elle le coupe à nouveau.)

Linette - Mon mari, mon mari, pas pour longtemps !

L’avocat - Je disais donc que M. Duracine se trouve …en droit de le demander ce divorce !

Linette - Peut-être, mais il a mal choisi son moment !

L’avocat - Ça c’est une question de point de vue car en ce qui le concerne…

Linette - Vous lui donnez raison ? Si j’avais su, je n’aurais pas fait tous ces kilomètres pour venir chez vous. S’il le veut son divorce, il n’a qu’à venir me voir après tout !

L’avocat - Enfin madame, soyez raisonnable ! Convenez tout de même que la situation ne laisse pas grand-chose aux doutes. Vous quittez le domicile conjugal pour aller, heu…

Linette - Ne vous donnez pas la peine, l’histoire, je la connais !

L’avocat - Je reconnais que pour vous ce doit être une situation très difficile mais et le père de l’enfant, où est-il ?

Linette - Parti depuis une semaine ! Je suis sûre que Jeannot a attendu exprès pour me demander le divorce. Ah ! Celui-là, il a bien choisi son moment ! Même en vivant séparé, il trouve encore le moyen de me faire chier !

L’avocat - Oui effectivement c’est tragique ! Alors, vous vivez donc seule ?

Linette - Vous n’avez pas écouté ce que je viens de vous raconter ?

L’avocat - Si, mais je souhaitais seulement une confirmation !

Linette (irritée) - Alors je confirme, voilà ! Je suis enceinte de huit mois, le responsable s’est barré, il y a trois jours, avec les clés de la voiture et pour couronner le tout, Jeannot veut le divorce !

L’avocat - Oui, c’est certain que vous ne vous trouvez pas dans une situation très enviable.

Linette (elle s’emballe de plus belle) - C’est cela même Einstein ! Eh dites donc, ce n’est pas la peine d’avoir fait dix ans d’études pour en arriver là car moi je l’avais compris tout de suite ! Je suis dans la merde ! Oui, il faut bien dire les choses comme elles sont. Vous comprenez maintenant pourquoi cette envie soudaine de divorce n’arrive pas au bon moment !

L’avocat - Mais en quoi cela aurait-il arrangé vos affaires de rester mariée si vous ne vivez plus ensemble ?

Linette - Vous êtes un peu stupide comme juge, vous alors !

L’avocat - Je suis avocat, pas juge.

Linette - Hé ! Mais c’est la même chose non ?

L’avocat (un brin d’irritation dans sa voix) - Bien sûr que non ! Un avocat, c’est… (Un temps, il se ravise puis reprend plus calmement.) Enfin, voudriez-vous me dire pourquoi est-il si important pour vous de rester mariée ?

Linette - Il faut tout vous dire à vous ! Ben parce qu’en étant Mme Duracine, aux yeux de la loi, j’ai toujours droit à la Sécu et dans mon état la Sécu, je n’y dis pas non !

L’avocat - Vous ne travaillez donc plus ?

Linette - Non ! Apparemment les clients ne voulaient pas d’une grosse masseuse. De toute façon j’ai les jambes en pétard dès que je reste debout trop longtemps, alors !

L’avocat - Mais il y a d’autres postes qui pourraient vous convenir.

Linette (agacée) - Et par exemple ? D’abord, en me voyant comme ça les employeurs, ils n’ont pas confiance. Il n’y en a pas un qui veut prendre une bonne femme comme moi parce qu’il n’y a qu’à bien me regarder pour piger que ça sent à plein nez le congé de maternité !

L’avocat - Évidemment, présenté comme ça !

Linette - Et vous le présenteriez comment, vous ?

L’avocat - Bon ne vous énervez pas. Puisque votre mari, heu… Je veux dire, puisque Mr. Duracine ne s’est pas encore manifesté, essayons de remplir ensemble quelques formulaires, voulez-vous ? Cela fera passer le temps. (Il prend des feuilles de papier dans les mains.) Alors, voudriez-vous me préciser votre adresse actuelle.

Linette - Ben ça, vous n’avez pas lu les papiers ?  (Elle s’approche du bureau et montre avec son doigt l’adresse inscrite sur le formulaire.) Domicile de l’intéressée… (À l’avocat.) L’intéressée, c’est moi ! Alors domicile : Chez Émile Ducoin.

L’avocat - Mais ce n’est pas une adresse ça !

Linette - Mais Ducoin ce n’est pas l’adresse, c’est le nom ? Émile Ducoin, Ah !

L’avocat - Je vois !

(L’interphone sonne: on entend la voix de la secrétaire.)

La secrétaire (off) - M. Duracine est arrivé, maître !

L’avocat - Bien, faites-le entrer !

La secrétaire (off) - Bien maître.

(Linette se met à rire.)

L’avocat - Votre mari est là ! (Il remarque alors qu’elle rit toujours.) Mais qu’est-ce qui vous fait rire ?

Linette - L’autre qui vous donne du maître à tout va, ben, ça fait un peu sadomaso votre truc !

(L’avocat hausse les épaules. La porte s’ouvre. (Off) : On entend un cri poussé par la secrétaire suivi par le bruit d’une gifle. M. Duracine entre tout en se frottant la joue.)

Jeannot (à la secrétaire) - Et quand on affiche son derrière dans une jupe qui vous allait l’année dernière, il faut s’attendre à ce qu’on le remarque sinon on fait un régime ! Ah, mais alors ! (Il rentre dans le bureau et claque la porte. Jeannot a une trentaine d’années. Il est vêtu d’un bleu de travail tout taché. À l’avocat.) Elle a sale caractère, votre secrétaire ! Ce n’est pas une façon de traiter les clients ! (Il s’assoit. C’est alors qu’il jette un regard sur Linette il s’aperçoit de son ventre rond. Il pousse un cri et se relève brusquement tout en désignant le ventre du doigt.)

Linette - Ben quoi ?

Jeannot - Ça là, c’est quoi ça ?

L’avocat - Donc j’en conclus que vous non plus n’étiez pas au courant de la grossesse de madame ?

Linette - Bien sûr que non qu’il en savait rien, nigaud !

Jeannot - Mais qu’est-ce que tu as fait ?

Linette - Tu veux que je te fasse un dessin parce que je ne vais pas rentrer dans les détails devant M. le Juge.

L’avocat - Avocat, je suis avocat pas juge, il y a tout de même une grande différence.

Linette - De toute façon on s’en fout, pas vrai Jeannot ?

Jeannot - Mais qu’est-ce que tu as fait ?

Linette - Ben comme tu vois, je n’ai pas perdu mon temps !

JFANNOT - Tu as fait ça pour passer le temps ?

Linette - Mais non, qu’il est bête ! J’ai fait ça avec Émile !

Jeannot - Le cheminot ?

Linette - Mais non pas le cheminot, le cheminar, le nettoyeur de cheminée !

Jeannot - C’est la même chose !

Linette - Mais non ce n’est pas pareil ! Le cheminot, c’est comme ça qu’on appelle les petits chemins, ce n’est pas un métier, andouille !

Jeannot - Ne m’insulte pas ou je t’en mets une !

Linette - Devant le juge, tu n’oseras pas !

Jeannot (provoqué) - Et je vais me gêner ! Attends un peu, tu vas voir ! (Jeannot s’élance sur Linette et essaie de l’étrangler.)

L’avocat - Mais vous n’allez pas vous battre enfin ! (L’avocat les sépare.) Voyons, soyez raisonnables !

Linette - Monsieur le Juge, vous avez vu hein, c’est lui qui me provoque !

L’avocat - Et vous, vous ne faites rien pour calmer la situation...

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