Pas de bol !
Bruno va rentrer. Il ne se doute de rien mais ce soir, elle va le plaquer. Elle, c’est Doloresse. Et puis, si tout se passe bien, elle va carrément le virer de chez elle. Avec Bobby, qui s’y connaît en « plaquage », ils ont tout prévu. Ils ont même déjà commencé à vider les affaires de Bruno pour gagner du temps. Mais voilà, le destin est joueur. Et zut ! Elle aurait dû le plaquer un autre jour Une véritable comédie, pétillante, qui surfe sur les sentiments et son lot d’horreurs. L’auteur dit lui-même de cette pièce, avec humour, qu’il sagit d’une « espèce d’histoire d’amour ». Ici, tous les comédiens sont servis. En deux pièces seulement, ce jeune auteur a déjà su gagner son public en France, en Belgique et en Suisse. Cette nouvelle comédie est un régal.
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ACTE 1
Bobby est seul face au public. Il tient un verre de whisky à la main qu’il remue en faisant des petits cercles, l’autre main dans la poche, d’un air pensif. La porte à gauche est ouverte…
Bobby - Ouais, ouais, pourquoi pas… Faut voir !… (Avec détachement.) Sinon, Doloresse, je me disais un truc : on pourrait le zigouiller, ton mec ! Hein ? Qu’en penses-tu ? (Il goûte son whisky. À lui-même.) Il est vraiment atroce ce whisky ! Comment peut-on ingurgiter des trucs pareils ?
Doloresse (qui entre en se brossant les cheveux) - Quoi ?
Bobby - Je disais : on pourrait le zigouiller !… Pan !
Doloresse - Comment ça, « pan » ?
Bobby - Ben… « pan » dans le sens… « pan ! je tire », ou « pan ! t’es mort », quoi !
Doloresse (après un instant d’arrêt) - Ah ! pan, pan, pan ! C’est beaucoup plus sûr ! (Elle recommence à se coiffer et ressort.)
Bobby - Je rigolais, ma belle !
Doloresse (off) - Moi aussi mon amour… Un seul coup suffira ! (Elle entre en tenant un bâton de rouge à lèvres. Elle lui montre ses lèvres.) C’est bien comme ça ?
Bobby - Superbe ! C’est pour moi tout ce feu d’artifice ? Tu veux me rendre dingue, c’est ça ? (Il va pour l’embrasser mais elle se détache.)
Doloresse - Mais non ! C’est pour lui !
Bobby - Ah oui ! Lui, « l’autre » ! Suis-je bête !
Doloresse - Ben oui ! (Elle ressort. Off.) Je n’ai pas besoin de faire autant d’efforts pour te faire chavirer, mon amour ! Tu sais bien !
Bobby - D’accord ! Mais l’autre on cherche juste à le virer ! Et dans « chavirer », il y a « cha » qui est en trop !
Doloresse (qui entre en souriant) - Tu n’es pas jaloux, au moins ?
Bobby - De ton rouge à lèvres, non… Je devrais ?
Doloresse - Oui, tu pourrais ! Pour flatter mon ego !… J’ai vécu avec lui pendant plus de dix ans !
Bobby - Deux quinquennats avec le même mufle ! Chapeau ! (Dans une attitude à contresens.) Je crois que je suis jaloux, en effet !
Doloresse - Mais tu vas voir, il est sympa !
Bobby - Tu parles ! Ils sont tous pareils quand ils se font plaquer ! Il voudra se cramponner à l’épave, tu verras ! C’est insupportable cette espèce d’instinct de survie ridicule !
Doloresse - Sois tranquille, je vais le larguer d’un seul coup en prenant bien soin de le noyer tout de suite, si je puis dire !
Bobby - Très bien… Alors je vais faire un effort pour le supporter dix minutes !
Doloresse - Dix minutes pour dix ans de vie commune ! Quelle générosité touchante, mon amour !
Bobby - C’est largement suffisant pour noyer n’importe qui !
Doloresse - Et s’il est tenace ? Tu lui démontes la gueule, c’est ça ?
Bobby - Pourquoi pas !… Tout dépend de la taille de sa gueule, en fait !
Doloresse (après un court instant) - Bon ! Ça y est ! Je crois que je suis prête. Comment tu me trouves, en gros ? (Elle fait un tour sur elle-même avec la grâce d’une danseuse. Elle est magnifique.)
Bobby (consterné) - En gros, ça saute aux yeux que c’est ta première rupture !
Doloresse (ne comprenant pas) - Ben, quoi ?
Bobby - Enfin ! Tu te déguises en bombe atomique et tu espères lui donner envie de se barrer ?
Doloresse (un peu sotte) - Mais je ne suis pas du tout déguisée en bombe atomique !
Bobby - Si ! Je t’assure que tu es déguisée en bombe atomique !
Doloresse - Mais non ! Je peux quand même m’habiller un minimum pour notre séparation, non ? C’est un jour important dans notre vie ! C’est un peu comme une fête à l’envers ! Et puis, ça lui fera plaisir que je porte au moins une fois cette tenue qui lui a coûté les yeux de la tête !
Bobby (un peu sec) - Non, je suis désolé ! Non ! Dans la vie, il faut plaquer les gens avec respect ! Et l’inspiration du dégoût, c’est le B.A.-BA d’une rupture respectueuse !
Bobby (en le taquinant) - Mon Bobby d’amour serait-il un homme de principes ?
Bobby - En principe, non !… Mais là, oui ! C’est pour le virer qu’on a organisé cette petite réunion de famille, non ? En tout cas, ton Bobby d’amour a accepté de venir pour ça ! Et il aimerait qu’on s’en tienne à cet objectif clair, ton Bobby d’amour !
Doloresse - Quoi ? Tu trouves que j’en fais trop ? C’est ça ?
Bobby - Beaucoup trop ! Beaucoup trop de tout ! Tiens, beaucoup trop de Stabilo trop rouge sur tes lèvres, par exemple !
Doloresse - Ah ! là, tu fais ton jaloux !
Bobby (calmement) - Pas du tout ! Simplement, je hais toutes ces années qu’il a passées avec toi ! Je déteste l’amour que tu as eu pour lui ! Et je lui vomis sur la tronche, c’est tout !
Doloresse - Moi aussi, je t’adore ! (Elle lui vole un bisou furtif.) Si je me suis un peu arrangée, c’est pour… je ne sais pas… pour marquer le coup, quoi ! Tu comprends ? C’est un bouleversement dans ma vie ! Un grand virage à négocier ! Tout ça mérite un peu d’application !
Bobby - Mais on va s’appliquer, on va s’appliquer ! On va mettre le paquet, j’y compte bien !… On aurait même pu immortaliser le moment crucial où tu vas lui annoncer qu’il est célibataire mais j’ai oublié mon numérique dans le 4X4 !
Doloresse - Ce que tu es bête, mon amour ! (On sonne. Elle sursaute.) C’est lui !… Tu vas ouvrir ?
Bobby - Très bonne idée ! (En jouant la situation de sa place.) « Bonjour mon pote ! Je m’appelle Bobby et je fais souvent l’amour avec ta femme et, franchement, c’est le pied ! J’en suis très satisfait ! Et toi, comment ça va ? Ne me dis rien, je m’en fiche ! Bon ! Allez ! Adieu ! » C’est bien, comme ça ? J’ai bon ? Non ?… Tu as raison, je ferais mieux de le vouvoyer !
Doloresse (résignée et inquiète) - Ça suffit, laisse tomber, j’y vais… À la vie, à la mort, mon chéri !
Bobby - À la vie, à l’amour, ma belle ! (Ils s’embrassent. Après avoir pris une longue inspiration pour se donner du courage, Doloresse s’approche doucement de la porte. Elle est très nerveuse. Elle pose la main sur la poignée et…) Attends !
Doloresse (en sursautant) - Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Bobby - Je pensais à un truc qu’il faut absolument que je te dise avant d’ouvrir !
Doloresse (stressée, tenant toujours la poignée) - Quoi ? Dis-moi ! Vite !
Bobby - Le whisky… Je préfère qu’on lui laisse le whisky !… Parce qu’il est vraiment imbuvable ! Voilà !
Doloresse (en restant sur sa faim) - C’est tout ?
Bobby - Oui, c’est tout, tu peux lui ouvrir !
Doloresse va pour tourner la poignée et se ravise in extremis par superstition.
Doloresse - Un bisou !
Elle court lui faire un bisou et repart aussi sec dans l’autre sens. Elle ouvre enfin la porte après une courte hésitation.
On aperçoit Georges.
Georges - Bonjour madame ! Je viens pour…
En le voyant, le stress de Doloresse retombe d’un coup puis, tout en coupant la fin de la réplique, elle pivote sur elle-même en le laissant planté là.
Doloresse - Ah… Non ! Ce n’est pas lui ! Tu peux t’en occuper, s’il te plaît ?
Bobby - Pardon ?
Doloresse - Ce n’est pas lui, je te dis !
Georges (sans comprendre) - Ben… si ! Je suis moi !
Bobby - Qui est-ce ?
Doloresse (contrariée) - Je ne sais pas ! Un voisin, je crois !
Georges (hésitant toujours à entrer) - C’est ça ! Euh… ravi de vous rencontrer, monsieur ! Je suis Georges, votre voisin, et je viens pour…
Bobby (en l’ignorant à son tour) - Mais je m’en fiche de ton voisin, je ne le connais même pas ! Que veux-tu que je lui dise si ce n’est pas lui ton copain ? Hein ?
Doloresse (en s’asseyant) - Ce que tu veux, Bobby ! Débarrasse-nous de lui, c’est tout ! Fais ton travail d’homme !
Georges (de la porte, en tentant d’attirer l’attention) - Euh… pardon…
Bobby (sèchement) - Quoi ? Vous êtes son copain ?
Georges - Euh… non, je suis Georges et…
Bobby (en le coupant) - Georges, j’aime autant vous arrêter tout de suite !
Georges - Ah ?
Bobby - Oui ! Parce que, en ce moment, on a très peu de temps à gaspiller ! Et je suis sûr que vous serez d’accord avec moi : de nos jours, il faut absolument éviter le gaspillage !
Georges - Oui, c’est vrai !
Bobby - En fait, on attend son copain qui ne devrait pas tarder ! Et vous savez quoi ? Ils vont se séparer !
Georges (mortifié) - Non ! C’est pas vrai !
Bobby - Si ! Et là… (En montrant.)… c’est le champ de bataille !
Georges (très intéressé) - Non ?
Bobby - Eh si ! Alors moi, à votre place, j’éviterais de parasiter entre les bombes ! On ne sait jamais !
Georges - Zut alors ! C’est vraiment un coup dur, ça !
Bobby (en le coupant) - Ah ! mais non ! Elle est très contente ! Au contraire !
Georges - Ah bon ?
Bobby - C’est elle qui va le plaquer !
Georges (rassuré) - Ah oui ! Alors comme ça, ça va !
Doloresse (sèche) - Tu peux abréger, s’il te plaît ?
Bobby - Excuse-moi, je fais déjà mon maximum !
Doloresse - Mon voisin se fiche pas mal de ma vie privée !
Georges (avec passion) - Ah ! pardon madame ! Je suis convaincu qu’il faut se soutenir entre voisins, se serrer les coudes ! Il y a trop d’exclus en ce bas monde ! Trop de gens abandonnés comme des chiens au pied de notre porte, madame ! Elle est cruelle, la vie, je vous dis !
Doloresse (froide) - Justement ! Avec vos pieds, allez donc voir devant votre porte ! Il y en a peut-être un qui vous attend !
Bobby - Ah oui ! Ce n’est pas bête, ça !
Georges (se retournant un court instant vers l’extérieur) - Non ! Je le verrais ! J’habite juste en face ! (À Doloresse.) En fait, madame, je voudrais simplement que vous sachiez que je m’appelle Georges !
Doloresse - Oui, j’avais compris…
Bobby (impatient) - Très bien ! C’est noté, Georges !
Georges (à Doloresse) - Je ne veux pas entrer dans votre intimité mais si pour traverser cette épreuve, à un moment ou un autre, vous ressentiez le besoin d’un soutien moral… voire même physique… n’hésitez surtout pas à venir frapper ! Ma porte sera toujours ouverte… même si elle est fermée ! En plus, ça tombe très bien, en ce moment, je suis célibataire à plein temps !
Bobby (en tenant la porte avec impatience) - Ça va aller, ça va aller ! Soyez tranquille, vous n’aurez pas besoin d’entrer dans son intimité ! Je vais m’occuper personnellement de son soutien !
Georges (persistant) - C’est juste pour vous dire, comme ça, que j’ai un appartement spacieux, fonctionnel, bien situé… enfin, il est situé en face, quoi ! En plus, j’ai un écran plasma, un four multifonction et…
Bobby (en le coupant) - C’est très gentil ! Merci ! On le prendrait bien tout de suite mais du coup, vous, où iriez-vous ?
Georges - Moi ? Euh… eh bien… (En réalisant.) Ah… C’est vous le…
Bobby - Oui, c’est moi « le » !
Georges - Ah ! la gaffe ! Désolé ! Comme ce n’est pas écrit sur votre front, je ne pouvais pas deviner !
Bobby - C’est normal, je ne comptais pas me l’écrire sur le front !
Georges - Oui, du coup, c’est normal alors ! En tout cas, comme vous devez le savoir, aujourd’hui c’est la fête… La fête des voisins ! (Comme les autres ne réagissent toujours pas.) Ne me dites pas que vous ne le saviez pas, j’ai placardé des affiches partout ! (D’un air affligé.) Ah là là !… Bon, je vous résume : on prépare une grosse fête au rez-de-chaussée de l’immeuble ! (Bobby et Doloresse s’en moquent éperdument mais feignent une sorte d’intérêt par des hochements de tête dans l’espoir de le voir partir plus vite.) Au début, pour vous expliquer le principe, on partage le verre de l’amitié ! Pas le même verre, bien sûr, nous avons chacun un verre ! (Il éclate de rire tout seul, puis retrouve son sérieux.) Et puis après, en général, on boit ! On vide les caves de l’immeuble ! L’année dernière on a réussi à en vider quatre et on a tout rendu dans la cinquième ! Un vrai carnage ! Qu’est-ce qu’on a ri !… Parce que, vous verrez, c’est vraiment très convivial !
Doloresse (consternée) - Ah oui ! Ça a l’air bien !
Bobby (même jeu) - C’est sûr, on doit bien rigoler !
Georges (très enjoué) - Du coup, cette année, on va essayer de faire mieux !
Bobby (en ironisant) - Eh ! les records sont faits pour être battus…
Georges - Alors joignez-vous à la fête une fois que vous aurez réglé le… avec l’autre…
Bobby (impatient) - Voilà ! C’est exactement ça ! On va d’abord régler nos problèmes et, tout de suite après, on viendra vomir avec vous ! D’accord ?
Georges (avec bonne humeur) - Génial ! Je compte sur vous ! À tout à l’heure, les amis !
Bobby (content de le voir partir) - C’est ça !
Doloresse (même jeu) - Oui ! Avec plaisir !
Bobby referme la porte.
Bobby - Tu veux que je te dise ? Une fois qu’on aura fini de plaquer ton mec, ce serait bien qu’on s’occupe des voisins !
Doloresse (sans avoir écouté, en regardant sa montre) - Bon sang ! Mais qu’est-ce qu’il fiche ? Ce n’est pas possible ! J’en ai marre de stresser à l’attendre ! C’est insupportable ! Fais quelque chose !
Bobby (agacé) - Que veux-tu que je fasse ? Même pour son dernier jour, il trouve le moyen d’être en retard ! Tu fais bien de le virer !
Doloresse (anxieuse) - Et puis, qu’est-ce qu’on va se dire ? Je n’ai plus rien à lui dire, moi ! Aide-moi si tu as une idée ! Tu as l’air tellement serein !
Bobby - Nous allons bêtement lui exposer la vérité : que c’est fini entre vous, que dix ans de vie commune c’est déjà bien ! Terminé, point à la ligne ! Je suis pour la cruauté efficace, moi !
Doloresse - Dit comme ça ! Cela va certainement se terminer avec des poings ! Mais plutôt sur la figure !
Bobby - Mais non ! Ne dramatise pas !… De toute façon, si on sent que ça tourne au vinaigre, on lui file ton canapé sans discuter et puis c’est tout ! Au prix qu’il coûte, ça devrait compenser le désagrément ! Et puis zut, il faudra bien qu’il comprenne ! Votre histoire, c’était de la contrefaçon ! D’ailleurs, tu me l’as même souvent confirmé : pendant dix ans, sexuellement, c’était reposant ! N’est-ce pas ? (Il boit un verre.)
Doloresse - Je ne suis pas certaine que ce soit une bonne idée de mettre ce sujet au menu du jour ! Tu le lui diras, alors ?
Bobby - Que c’était reposant ?
Doloresse - Non… que c’est fini entre lui et moi ! Que je le quitte parce que je suis amoureuse de toi !… Attends une minute ! Il me vient une idée ! Et même une idée géniale ! Nous pourrions lui présenter la chose d’une façon positive ! Tu pourrais lui demander ma main ! Non ? Qu’est-ce que tu en penses ?
Bobby (éberlué) - Pardon ? Aujourd’hui tout le monde se sert sans rien demander à personne, et toi tu voudrais que je demande ta main à ton ex ? Et tout ça « positivement » ! Franchement, c’est ringard et surtout c’est n’importe quoi !
Doloresse - N’empêche qu’il aurait nettement moins l’impression de se faire...