ACTE I
Serge est en train de jeter un dernier coup d’œil au contenu de sa valise. Madeleine est en train de ranger quelques affaires qu’il a laissées ici et là (tasses, verres, paquets de biscuits vides, journaux, …). Elle ouvre un petit coffre pour y mettre les vieux journaux et au fond du coffre, elle tombe sur la trousse de toilette de Serge.
Madeleine : Tiens, j’ai retrouvé ta trousse de toilette, elle n’est pas toute jeune mais ça fera l’affaire. D’ailleurs, je me demande bien ce qu’elle fait là-dedans, ce n’est pourtant pas sa place !
Serge : Quoi ? Qu’est-ce-que tu veux que je fasse de ça ? J’ai mis ma brosse à dents et mon peigne là-dedans (il montre son sac-banane).
Madeleine : Mais tu te moques de qui là ? Le Denis et la Valérie, ils sont déjà sympas de t’accueillir chez eux… Tu voudrais en plus qu’ils te paient ton gel douche, ton shampooing et ton dentifrice ! Et ton rasoir t’y as pensé ?
Serge (marmonnant) : Je me suis rasé ce matin, ça ira, pour quatre jours…
Madeleine (irritée) : Et ta douche aussi, tu l’as prise pour quatre jours ? (Madeleine pose la trousse de toilette sur la valise de Serge). Allez, mets ce qu’il faut là-dedans…
Serge sort (sortie sanitaires, trousse de toilette à la main). Pendant ce temps Madeleine, un chiffon à la main, passe un coup sur le canapé, sur le guéridon et ramasse quelques bouteilles vides… Elle laisse le chiffon sur le canapé et ouvre le sac-banane de Serge et en sort sa brosse à dents et son peigne. Elle en sort également son portefeuille et s’apprête à l’ouvrir.
Serge (de retour, avec sa trousse de toilette) : Qu’est-ce-que tu fais avec mon portefeuille ? Tu veux le remplir ? (Il s’empare de la brosse à dents et du peigne).
Madeleine : Imbécile ! Tu sais bien que je m’inquiète toujours pour toi… J’espère que t’as prévu suffisamment de monnaie pour ton petit séjour !
Serge : J’attends mon virement… Le 10 comme d’habitude… Pff.
Madeleine : Et les chaussettes, t’en a mis suffisamment ? Combien de paires ? As-tu mis celles que je t’ai achetées, contre la transpiration ? Il manquerait plus que tu les empestes avec ça…
Serge : Oui, je les ai mises dans la valise… J’en ai une paire sur moi… Laisse-moi tranquille Madeleine.
Madeleine (s’approchant de Serge en reniflant) : D’ailleurs, qu’est-ce-que tu sens ? Tu sens l’alcool, ma parole ! Ce n’est pas Dieu possible ! Je croyais que t’avais mis la pédale douce sur ta consommation ?
Serge : Oh je n’ai pas bu beaucoup… Deux ou trois rosés, comme d’habitude.
Madeleine : Oui, c’est ça… Que je peux multiplier par combien ? Et puis peut-être deux ou trois boissons anisées que tu t’es mises aussi dans le gosier !
Serge : Non, non, pas grand-chose, je te dis… Enfin, t’es pas obligée de me croire.
Madeleine : Et même si c’était que deux ou trois rosés, ça te paraît peut-être normal à toi, mais je t’assure que tout le monde ne boit pas ça tous les matins !... Euh… (elle regarde sa montre) avant 11h ! J’en ai marre Serge !
Serge : Ça va, t’es pas ma mère et je ne suis pas un gosse, alors arrête de m’emmerder avec tes sermons !
Madeleine : Non, je suis ta cousine jusqu’à preuve du contraire, enfin la veuve de ton défunt cousin et heureusement que je suis là pour m’occuper de toi !
Serge : Bon, je prends ma veste et on y va (il prend sa veste au porte-manteau et la met).
Madeleine : ON y va… Et si je n’étais pas là pour t’emmener ?
Serge : Bah je n’irais pas et puis ce ne serait pas si grave…
Madeleine (tout en prenant son manteau, son foulard et sortant ses clés de son sac) : Quel âne tu nous fais ! Tu ne vois pas que t’as toujours besoin des autres ? Parce que Monsieur n’a plus de permis de conduire, Monsieur n’a jamais assez d’argent parce qu’il dépense sans compter, Monsieur achète des bouteilles à tire-larigot ! Et tu te mets dans des états lamentables, Serge ! Alors oui, je dois te parler comme à un gosse !
Serge sort en ronchonnant (côté chambres).
Madeleine : Mais où vas-tu maintenant ? Je te précise que le train ne t’attendra pas pour partir. Et ton fils qui va bientôt arriver, avec son petit air insolent ! Tu m’as bien dit qu’il serait là en fin de matinée, alors allons-y ! Oust !
Serge : J’ai oublié quelque chose… Que j’ai acheté pour mon brave Denis. Attends deux minutes, j’arrive tout de suite…
Madeleine attend et Serge revient avec une boîte de chocolats « Mon chéri » dont Madeleine s’empare.
Madeleine (lisant sur la boîte) : « Cerises du Piémont entières trempées dans une délicieuse liqueur de cerise… » … Une liqueur ! Alors ça… Ça ne t’a pas échappé ! (Elle soupire).
Serge met la boîte dans sa valise en ronchonnant. Ils sortent. On entend (sans la voir) Madeleine qui le presse.
Madeleine (en voix OFF) : Allez, dépêche-toi, on va être en retard au train !
Une minute (ou moins) plus tard, entrée de Simon et Alice. Ils portent une valise et un cabas.
Alice : Oh, qu’est-ce-que ça sent là-dedans ? Il va falloir aérer ! (Elle va ouvrir la fenêtre).
Simon : Les bonnes vieilles odeurs de mon père ! Les pieds, l’alcool et la crasse… Toujours aussi désolé ma chérie, comme à chaque fois que je t’amène ici.
Alice : Oui, enfin je ne suis pas abattue non plus ! Justement, parce que ce n’est pas la première fois… Je n’avais pas imaginé trouver une maison complétement ASEPTISEE !
Simon : Tellement compliqué pour lui de ranger et nettoyer un minimum… Même quand il attend quelqu’un ! Et sa vieille cousine Madeleine, qui a dû l’emmener à la gare, elle sait bien manier le plumeau pourtant !
Alice (s’approchant du canapé et ironisant en s’emparant du chiffon sur le canapé) : Tu ne crois pas si bien dire, elle devait avoir l’intention de faire disparaître les jolies « rondelles » sur cette magnifique table de salon (elle ricane). Preuve que ton père n’utilise pas de sous-verre ou de sous-tasse !
Simon : On ne va peut-être pas lui en demander autant !
Alice : Ouais, enfin ça sent le rangement de dernière minute et le petit coup de chiffon vite fait avant de partir… Madeleine a dû louper le réveil ce matin, ou elle a passé son temps à préparer la valise de ton père, c’est bien possible !
Simon (passant le chiffon sur la table et sur un ton moqueur) : Eh bien voilà une table de salon presque neuve, même si elle mériterait une petite rénovation ! (puis s’asseyant et ouvrant un à un les deux tiroirs) Les tiroirs fonctionnent… (Il s’empare de documents dispersés dans un tiroir) Qu’est-ce qu’il nous cache là-dedans ? Un jour il faudra le décider à faire un peu de tri, mais ce n’est pas gagné, il va falloir le prendre avec des pincettes !
Alice : Bon, on se fait un petit café ! (puis s’approchant de la cafetière). Enfin… Une fois que j’aurai nettoyé ça...
Simon (se moquant) : C’est vrai que ça te change de la cafetière et du mug bien propres dans la petite tisanerie de la Caisse de retraite, à l’heure de la pause.
Alice : Ben c’est exactement ça… Bouh, je crois que ça va me donner la nausée ! Je ne suis pas sûre qu’une femme enceinte puisse s’atteler à ça ! (elle lui montre le pot verseur de la cafetière), et puisque tu te moques de moi, tu pourrais peut-être le faire, toi, après tout ?
Simon : Oui laisse, je vais le faire… Si je trouve de quoi nettoyer… (et ironisant) Une bouteille de vinaigre d’ALCOOL, par exemple, qui traînerait quelque part.
Alice : Ben, bon courage Monsieur Propre !
Simon (nettoyant le pot de la cafetière) : Il a pourtant une femme de ménage qui passe toutes les semaines pour faire le minimum, je crois… Mais la pauvre, elle doit avoir plus de boulot qu’elle ne peut en faire !
Alice (s’asseyant en se tenant le ventre) : Ah je suis vannée ! Tu disais « une femme de ménage » ? Mais il a les moyens de se payer un service d’aide à domicile ? Rappelle-moi de quoi il vit déjà ?
Simon : Bah, tu sais bien qu’il attend la retraite avec impatience, mais c’est comme pour le reste, il laisse aller, il faudrait faire les démarches à sa place… Je pense que je vais le relancer là-dessus d’ailleurs parce qu’à ce rythme-là on n’est pas près de lui servir, sa retraite !
Alice : Oui, enfin j’ai toujours compris qu’il avait un revenu tous les mois, un minimum pour vivre quoi !
Simon : Ecoute, y’a quatre ans, après le divorce, il nous a dit, à Charlotte et moi, qu’il avait été licencié et qu’il allait s’inscrire comme demandeur d’emploi, ensuite il avait, soi-disant, fait une demande de RSA. Quelque temps plus tard, il nous a dit qu’il bossait à mi-temps en intérim, et y’a quelques mois il a dit à Charlotte qu’il allait bientôt être en invalidité… Pff… Il s’arrange toujours pour que tout soit le plus nébuleux possible… Comme lui d’ailleurs, toujours embrumé dans ses vapeurs d’alcool… En tout cas, moi je ne lui pose plus de question depuis un certain temps à propos de ses revenus mais j’avoue qu’y a des choses qui m’interrogent un peu par rapport à son train de vie.
Alice : Qui sait, il a peut-être trouvé une grosse liasse de billets sous le matelas de sa tante Léonie, après sa mort !
Simon (il se lève et regarde la photo de tante Léonie, toujours accrochée au mur du salon) : Ah cette brave tante Léonie, elle l’a accueilli comme un fils, et à l’époque il a vite pris ses aises dans cette maison, je peux te le dire.
Alice : Pour sa tante, c’était sûrement un moyen de manifester son instinct maternel, tu ne crois pas ? Vu qu’elle était célibataire et sans enfant.
Simon (dubitatif) : Mouais, probablement presqu’un fils pour elle, même si ce fils n’était sûrement pas très agréable à vivre ! Enfin je me rends compte depuis quelque temps qu’il fait beaucoup de dépenses et je t’avoue que ça me turlupine… Une télé toute neuve, des smartphones qu’il collectionne, des appareils électro-ménagers ou de bricolage qu’il n’utilise même pas et bien sûr toutes ses consommations d’alcool et j’en passe… Il n’a pas l’air de se priver beaucoup, mais aujourd’hui je suis bien incapable de te dire de quoi il vit exactement.
Alice (dépitée) : C’est sûr qu’on peut se poser des questions… Et il n’a pas trouver le moyen de rafraîchir au moins cette pièce de vie… Un petit coup de peinture, ce n’est quand même pas compliqué… A croire que ce n’est pas sa priorité.
Simon (toujours le nez dans les papiers du tiroir) : Non mais y’a erreur là ! Un courrier de la Caisse de retraite, daté du 1er septembre 2022 (année à ne pas modifier), adressé à Mme Léonie GIRAUD… « Pour nous permettre de poursuivre le paiement de votre retraite, vous devez nous faire parvenir la déclaration sur l’honneur jointe à ce courrier. Si vous ne la renvoyez pas avant le 1er octobre 2022, le paiement de votre retraite sera interrompu jusqu’à réception de la déclaration. Recevez, Madame, mes sincères salutations ». Signé « L’agent comptable, M. Vincent MILLE »
Alice (s’approchant pour voir le courrier) : Un courrier qu’ils envoient à tous les retraités, plusieurs fois par an je crois… C’est une déclaration sur l'honneur de non décès ou (ironisant) un certificat de vie si tu préfères.
Simon : Avant le 1er octobre 2022 ! C’était la semaine dernière ! Ça fait deux ans qu’elle est morte, sa tante Léonie ! Et cette déclaration sur l’honneur à leur retourner, elle n’est pas jointe au courrier, ça pourrait vouloir dire qu’elle a été renvoyée !
Alice : Houlà ! Alors ça c’est à creuser effectivement.
Simon : C’est peut-être tout simplement une erreur !
Alice : Une erreur, c’est possible, mais cet agent comptable, je peux te dire qu’il est compétent et qu’il ne se trompe pas… Je le connais bien… Très bien même.
Simon (un peu jaloux) : Comment ça, très bien ?
Alice : Un bon collègue, quoi ! Rien de plus ! On se connaît quasiment tous à la Caisse de retraite ! Tu ne vas pas me faire une crise de jalousie !
Simon (s’approchant d’Alice) : Non, parce que je suis sûr qu’il ne m’arrive pas à la cheville… Je veux dire… Question sex-appeal (se redressant et gonflant le torse, avec un air aguicheur).
Alice : Pff… Bien sûr que c’est toi le plus beau ! (puis avec malice) Mais pour tout te dire, Vincent MILLE est assez courtisé, parce qu’il n’est pas si moche et qu’il est cé-li-ba-taire… Bref, il est surtout drôle et il détend l’ambiance parfois... D’ailleurs, je suis sûre qu’il se ferait un plaisir de t’éclairer sur ce fameux courrier… Tu pourrais passer le voir… Bureau 200, au rez-de-chaussée.
Simon (se moquant en ricanant) : 200 (Deux Cents) ? Ah je croyais que c’était Vincent ? (Vingt Cent) ! Monsieur Mille… Vingt… Cent ! Ce n’est vraiment pas banal pour un agent comptable !
Alice : Je ne te le fais pas dire…
Simon : Et pourquoi tu ne lui enverrais pas un petit mail, toi, juste histoire de demander s’ils ont bien reçu cette dernière déclaration de non-décès de Léonie GIRAUD ? Juste pour vérifier si…
Alice (le coupant) : Si quoi ? Si Madame Léonie GIRAUD n’est pas vraiment morte ?
Simon : Pour vérifier si mon imbécile de père ne nous a pas roulés dans la farine !
Alice : Oui, enfin, je te rappelle, mon chéri, que je suis en congés maternité alors…
Simon (la coupant) : Alors, tu as quand même l’air de bien connaître ce Monsieur MILLE, non !
Alice (se caressant le ventre) : Je vais voir… J’ai l’impression que tu me demandes de retourner au boulot et je t’avoue que je n’en ai pas envie pour l’instant. En plus, je ne sais pas s’il est toujours là ce cher Vincent…
Simon : Il était encore là le 1er septembre parce qu’il a signé ce courrier. Tu crois qu’il pourrait être en congés ?
Alice : Non, non c’est qu’il a postulé ailleurs. Il a fait le tour de son poste à la Caisse de retraite… Et surtout… Il ne supporte plus son gros gabarit d’assistante (elle ricane).
Simon (avec malice) : Et pourquoi donc ? Elle le harcèle sexuellement ?
Alice (prenant son téléphone et commençant à rédiger un mail) : Oh non, t’es loin du compte ! … La molaire ! Il semble que les hommes, ça lui passe au-dessus et elle n’a pas l’air de les intéresser non plus !
Simon : Comment tu l’appelles ?
Alice : Ben, c’est-à-dire qu’elle occupe le bureau du fond et… La molaire, c’est la grosse du fond non ? (elle montre sa dentition et pouffe).
Simon (riant) : Quel humour ils ont à la Caisse de retraite ! Moi j’en connais une qui est en train de rattraper la molaire (désignant le gros ventre d’Alice).
Alice (toujours sur son téléphone) : Oh ça va ! Je te rappelle que tu en es largement responsable ! Arrête, tu me déconcentres, j’écris un mail à Vincent et comme je n’ai pas envie d’y passer la journée j’espère qu’il va être au taquet pour me répondre rapidement.
Simon : Pff… Un truc qui me paraît carrément impossible venant de la Sécu parce qu’on sait bien qu’ils sont absolument DE-BOR-DES (il ricane).
Alice : Fais pas le malin… Parce que le mail n’est pas encore tout à fait envoyé.
Simon : Et toi, ma petite chérie, ne fais pas ta pimbêche. (Puis sur un ton flatteur) Enfin, heureusement qu’y a les hôtesses d’accueil pour donner une bonne image de cette administration.
Alice (haussant les épaules et toujours sur son téléphone) : Ça y est, c’est parti. Tu peux remercier ton hôtesse d’accueil préférée de la Caisse de retraite !
Simon : Merci mon amour… Tu sais que t’es ma superwoman, toi !
Alice (avec malice) : Je t’en prie… Je le fais parce que t’es le roi du sex-appeal !
Simon (lisant un autre document provenant du tiroir) : Hmmm… Je crois qu’il faut vraiment qu’on s’intéresse de très près à l’adulte censé responsable, qui vit dans cette maison… Il va falloir qu’il délie un peu sa langue le père Serge après son escapade chez l’autre poivrot de Denis. Pff… A cette heure-là je suis sûr qu’ils ont déjà sifflé trois ou quatre pastis.
Alice (s’approchant de lui) : Qu’est-ce-que c’est encore ?
Simon : Le dernier relevé de compte bancaire de Léonie GIRAUD… Septembre… Le mois dernier, quoi… Et on y voit clairement un virement de 2000 € émanant de la Caisse de retraite, mais qu’est-ce-que c’est que ce cirque ?
Alice (avec malice) : Rhoo, ça voudrait donc dire qu’elle n’est pas si morte que ça, la...