Personne n’est parfait

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Un pauvre statisticien abandonné par sa femme, élevant seul leur adolescente de fille, ayant en pension son vieux filou de père, écrit à ses heures et en cachette des romans de gare en espérant se faire publier un jour et arrondir ses fins de mois… Après avoir bon nombre de manuscrits restés sans réponse, la chance lui sourit. Son roman est sélectionné par une maison d’édition féminine. Mais l’ayant signé d’un pseudonyme féminin pour satisfaire les critères impératifs du concours, cette chance vire rapidement au cauchemar quand l’éditrice exige de le/la rencontrer. Et le voilà contraint de ses travestir en une vieille tante fantasque pour pouvoir signer les contrats… C’était sans compter que l’éditrice serait aussi charmante et qu’il en tomberait immédiatement amoureux devant les yeux ahuris de sa fille et de son père qui vont, bien sûr, mettre leur grain de sel…

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ACTE I

 

Arielle est dans son bureau.

Arielle, lit à haute voix un manuscrit. – « Alfonso, de ses grosses mains velues et puissantes, lui déchire son corsage, la jette sur le lit et d’un trait, lui crie : “Laisse-toi faire, tu m’excites, je te veux là, je te veux ici tout de suite…” » Et moi, je te veux dans la poubelle ! (Elle jette le manuscrit dans la poubelle.) C’est bien une écriture de mec, ça… (En écrivant.) « Cher Colonel Croupière, merci de nous avoir soumis le premier chapitre de votre manuscrit intitulé “Autant en emporte le pizzaïolo” que je vous retourne. Le règlement du concours stipulait que nous étions à la recherche de comédies romantiques exclusivement écrites par des femmes qui n’ont jamais été publiées… De plus… »

Fondu enchaîné de la lumière. Léonard entre par la porte d’entrée avec son courrier. Il a des gants en caoutchouc et un tablier. Il lit à haute voix la lettre d’Arielle.

Léonard. – « … De plus, il semblerait que vous ayez déjà envoyé un autre manuscrit, “Nuit d’ivresse à Sartrouville”. Même style, mêmes platitudes, mais sous un autre nom. » (Il pose le courrier sur une planche à repasser et reste au-dessus de la planche.) « Fleuve Rose s’adresse à des lectrices qui recherchent avant tout des héroïnes d’aujourd’hui, créées par des femmes d’aujourd’hui, qui comprennent et connaissent la lutte quotidienne d’une mère seule qui travaille. Ne prenez plus la peine d’essayer de nous abuser, Colonel Croupière, ou qui que vous soyez. »

Arielle. – « Bien cordialement. Arielle Drouet. »

Léonard se met à repasser. L’habit est bien plié, il fait les finitions.

Léonard. – Qu’est-ce que vous en savez, madame Arielle Fleuve Rose Drouet ? Mais qu’est-ce que vous en savez de la lutte quotidienne d’une mère seule qui travaille ? Et des pères seuls, alors ? Tu vas voir, vieille peau, si je ne la connais pas la lutte… (Il va vers le bureau avec son courrier, enlève un gant et tape sur son ordinateur.) « Émilie enlève son tablier avec rage. “J’en ai plus qu’assez de cette ségrégation” pensa-t-il… heu… pensa-t-elle… Je veux juste qu’on me juge comme une personne… » (Levant la tête.) « Comme une femme d’aujourd’hui… » Non, mais je vais trop vite là ! Commençons par trouver un titre. (Il s’arrête, inspiré.) « L’Amour en CDI », de Joséphine Blanchette ! (Il continue de taper sur son ordinateur.)

Fondu enchaîné dans le bureau d’Arielle.

Arielle. – Joséphine Blanchette… « L’Amour en CDI »… (Sa lecture est interrompue par le téléphone. Elle décroche. Léonard sort avec ses gants à la cuisine.) Allô ! Le Fleuve Rose, Arielle Drouet j’écoute… Oh ! Linda… Pas terrible. Je rejoins le club, ma chère… Larguée… Sa femme, pardi !… Elle lui simplifiait la vie, mais moi je lui compliquais ses journées. Alors, je me jette dans le boulot. Je cherche des nouveaux titres, c’est pour ça qu’on a lancé le concours… Mais ne dis pas ça ! Au milieu de toutes ces niaiseries comme tu dis, je trouve des pépites quelquefois ! D’ailleurs, je vais te laisser parce que je crois que j’en ai trouvé une… O.K. ! (Léonard entre avec une tasse de thé à la main et va près de sa chaise de bureau.) Je te rappelle ce soir. Je t’embrasse. (Arielle raccroche et retourne à sa lecture. Léonard fait exactement les actions décrites ci-dessous. Arielle reprend le manuscrit, lisant.) « … Le repassage terminé, face au miroir, Émilie s’étire, détend son dos qui lui fait mal après tout ce ménage… » (Léonard regarde le public comme si c’était le miroir, puis s’assoit sur la chaise de bureau.) « … puis elle s’assoit, abattue, les yeux dans le vague, après avoir siroté son thé Tuocha. Sans crier gare, comme souvent à la tombée de la nuit, l’angoisse de la solitude l’envahit. » (Léonard pose sa tasse sur le bureau et prend son dictaphone.) « Elle ne sait pas encore que sa vie est sur le point de basculer… »

Léonard, se lève et va un peu au centre avec le dictaphone. – « … D’une minute à l’autre, sa fille va rentrer de l’école… » (Didi arrive devant la porte de l’immeuble. Elle porte le casque d’un walkman et elle écrase sa cigarette. Elle fait exactement ce que son père est en train de dire. Il continue au dictaphone.) « … Selon son rituel quotidien, Mathilde stationne dans le hall, le temps pour elle d’éteindre sa cigarette, d’enlever son rouge à lèvres, de se faire un “pschitt haleine fraîche”, et la petite fille à son papa… heu… à sa maman… rentre, son iPod à fond dans les oreilles… »

Didi a ouvert la porte avec ses clés et est entrée.

Léonard se dirige vers la cuisine.

Arielle. – C’est exactement ça ! Bravo madame Blanchette !

Léonard revient avec une canette de Coca et des chips qu’il pose sur le fauteuil, et reste derrière la planche avec son dictaphone.

Dans la pièce principale, toujours le casque sur les oreilles, Didi entre et exécute tout ce que son père écrit et lit à haute voix.

Léonard. – « Une fois la porte franchie… » (La porte d’entrée claque.) « … sans enlever son casque, elle laisse tomber toutes ses affaires en plein milieu du salon, jette ses chaussures dans tous les sens, prend le Coca et les chips, et monte dans sa chambre pour aller s’avachir en attendant “Plus belle la vie” qui ne commence que deux heures trente plus tard. » (Après avoir pris le Coca, les chips et jeté un regard fatigué à son père, Didi monte dans sa chambre. Léonard va au bureau, met son dictaphone dans sa poche.) Que je ne te surprenne pas en train de faire ta rédaction ! Et n’oublie pas de claquer la porte !… (La porte claque.) Parfait. (Léonard tape sur son ordinateur.) « Les rencontres par Internet n’étaient pas vraiment son truc… »

Arielle. – « … mais pour certaines femmes, au jour d’aujourd’hui, il n’y a pas d’autre choix. »

Léonard, tape sur son ordinateur. – « … la lutte quotidienne d’une mère seule qui travaille… »

Arielle. – « … ne laisse pas beaucoup de place aux sentiments. »

Arielle. – Voilà la perle que je cherche ! Une vraie femme d’aujourd’hui. De toute façon, après dix pages, on ne peut plus me tromper. Joséphine Blanchette, je vous prends chez moi…

Didi revient dans le salon, toujours le casque sur les oreilles, avec une revue. Léonard lui fait des signes et lui parle (en silence) de façon à ce que cela soit incompréhensible. Didi enlève son casque de mauvaise grâce et s’affale sur le canapé.

Didi. – Quoi ?

Léonard. – Rien. Mais je t’ai bien eue ! (Didi grogne.) C’était comment l’école aujourd’hui ?

Didi. – Nul.

Léonard. – Et avec Julien ?

Didi. – Nul.

Léonard. – Tu as encore raté le bus ce matin, tu n’as pas débarrassé ton petit déjeuner… et tu n’as pas rangé ta chambre… comme d’hab’…

Didi. – Tu es relou, tu sais !

Léonard. – Non, je suis statisticien… Mais je suis content de te revoir, mon petit rayon de soleil ! (Didi grogne. Léonard se lève et ramasse les affaires de Didi.) Quel est le mot qu’on donne à douze douzaines ?

Didi. – Quoi ?

Léonard, continue de ramasser. – Douze douzaines de quelque chose, ça s’appelle…

Didi. – Quoi ???

Léonard. – C’est une question rouge…

Didi. – J’ai horreur des jeux télé, c’est nul ! (Léonard va aux marches poser sac et chaussures, puis accroche le manteau au portemanteau.) Pourquoi tu n’es pas un peu plus comme papy ?

Léonard. – Parce que moi, je suis normal, décent, bien élevé, propre et honnête. (Il va à son bureau.)

Didi. – Je te préviens : si tu le renvoies dans la maison de retraite, je ne te parlerai plus jamais.

Léonard. – Pas grave, j’apprendrai le langage des signes. Il ne peut pas rester ici. Allez, viens me faire un petit bisou.

Didi. – Pour voir si j’ai fumé, c’est ça ?

Léonard. – Je me boucherai le nez. (Il la prend par le bras.) Allez, un câlin.

Didi. – Je suis de mauvais poil.

Léonard. – Mais non, ma chérie, t’es comme d’habitude !

Didi. – T’es pénible quand tu t’y mets ! Pourquoi tu ne pètes pas les plombs une bonne fois pour toutes ? Tu me cries jamais dessus comme un père normal !

Léonard, se lève, sur place. – Viens tout de suite et fais un câlin à ton papa ! (Il va près d’elle.) Je suis désolé, je t’énerve, hein ? C’est un truc spécial que j’ai avec les femmes. Des années de pratique derrière moi.

Didi. – C’est à cause de ça que maman t’a quitté ?

Léonard. – Elle prétendait que j’étais l’homme le plus horripilant de tout le bassin parisien. J’ai contesté en disant que sur une population de près de dix millions, c’était statistiquement improbable.

Didi. – Et qu’est-ce qu’elle a répondu ?

Léonard. – Elle m’a jeté un pot de sauce bolognaise à la figure en hurlant que tout l’énervait chez moi, même ma brosse à cheveux !

Didi. – Ta brosse à cheveux ?!

Léonard. – Oui, oui. Une brosse à cheveux parfaitement ordinaire. (Il prend le fer et repasse.)

Didi. – Donc son départ n’a rien à voir avec ce ringard avec qui elle est partie ?

Léonard. – Non.

Didi. – La Porsche, la Rolex, toute la panoplie…

Léonard. – Rien à voir avec ça.

Didi. – Allez, tu veux rire !

Léonard, s’arrête de repasser et la regarde. – Bon d’accord, peut-être un minuscule petit quatre-vingt-dix-neuf virgule quatre-vingt-dix-neuf pour cent… Mais tu sais, c’était un peu ma faute aussi. (Il recommence à repasser.) J’ai un diesel depuis vingt ans, un petit salaire, je vis en chaussons et, comme tu l’as dit, je ne connais rien aux femmes. Quand je me suis marié, je croyais que l’IVG c’était une sorte de fonds de pension.

Didi. – Même aujourd’hui, quand une fille te plaît, tu perds les pédales, tu bégayes et tu dis n’importe quoi ! « Je… je suis un vieux con… con… con ra… ra… rasoir… »

Léonard. – Mais tu es horrible avec ton père ! (Il pose le fer et va s’asseoir près d’elle au fond canapé en lui donnant un petit coup sur les fesses avant pour la pousser.) Bon, si je te dis que tu sens la cigarette, tu vas me dire que c’est le type qui fumait à côté de toi sous l’Abribus…

Didi. – Elle te manque encore ?

Léonard. – Ta maman ? Oui. Elle me manque.

Didi. – Après tout ce temps ?

Léonard. – Quatre ans, deux mois, trois jours et vingt-trois heures…

Didi. – Il n’y a jamais eu personne depuis ?

Léonard. – Je suis un pingouin.

Didi. – Un pingouin ?!

Léonard. – Les pingouins s’accouplent pour la vie. Moi, je pensais que tomber amoureux, c’était sérieux, sans fin, et que ça n’arrivait qu’une fois dans sa vie.

Didi. – L’amour, c’est naze. Franchement. (Elle lui donne la photo.)

Léonard. – Pourquoi tu dis ça ?

Didi. – Parce que les contes de fées à la noix, l’amour toujours… au secours ! Tout ça c’est nul… C’est rien qu’une histoire d’hormones. Ça sert à rien. Je vois pas l’intérêt.

Léonard, se lève. – T’auras le temps de changer d’avis ! (Il remet la photo sur l’étagère.) Je vais préparer le dîner. Poulet aux champignons, ça te va ? (Il va vers la cuisine.)

Didi. – Avec des petites pommes de terre sautées.

Léonard, off. – Ça marche.

Didi. – On est bien mercredi ?

Léonard, off. – Jusqu’à minuit, oui.

Didi. – Alors c’est le jour des épreuves gastriques ! Le « dessert maison » de papy, t’oublies pas…

Léonard, off. – Oh ! mon Dieu, j’avais oublié ! (Il revient, fait le geste de se tirer une balle dans la tête.) Je viens à peine de me remettre de son sabayon mi-cru… On ne peut rien faire. (Il va vers la planche,...

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