Pile-poil

Malcolm, astronome, est invité par son meilleur ami dans sa maison de campagne. Il est à l’aube de faire une découverte magistrale pour la science. Il ignore qu’à son insu son ami l’a inscrit sur un site de rencontre, « Meet me », ca qui va provoquer un défilé de plusieurs créatures improbables plus fantasques les unes que les autres : Marion, sophistiquée et brumeuse, encore vierge à trente-sept ans ; Greta, femme à la beauté virile ; Claire, jeune fille de banlieue qui cherche à se faire adopter… Si l’on rajoute Leslie, une épouse d’une jalousie féroce, grande bourgeoise travaillant dans l’import-export, et un local secret, son séjour studieux va se transformer en véritable cauchemar…

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C’est le soir. Les persiennes sont fermées. En hauteur, une banderole d’un mètre de large traverse tout le salon, sur laquelle est inscrit : « Bienvenue à Malcolm, amant de l’année ». Bruit de voiture arrivant et s’arrêtant à l’extérieur.

Malcolm, off. – Je peux quand même porter deux valises, ma chérie.

Leslie, off. – Tu as mal au dos.

Malcolm, off. – Ne t’inquiète pas…

Leslie, off. – Bon, je gare la voiture.

Malcolm, off. – C’est ça.

Bruit de voiture qui s’éloigne. La porte du fond s’ouvre. Entrée de Malcolm. Il est encombré de valises et de paquets.

Malcolm, regarde autour de lui. – Lionel a refait les peintures. C’est drôlement chouette ! (Apercevant la banderole.) Qu’est-ce que c’est que ça ? (Lisant.) « Bienvenue à Malcolm, amant de l’année. » Amant de… ? (Affolé.) C’est pas vrai ! Oh ! le con ! Mais qu’est-ce qu’il lui a pris ? Si Leslie voit ça, elle va s’imaginer qui sait quoi ! (Il se précipite sur une chaise, la place sous la banderole et tente de la décrocher avec beaucoup de difficulté.) Je n’ai pas de chance !… À peine arrivé, je… J’ai vraiment pas de chance !… (Il prend la chaise, un pied sur la table, et s’active à défaire un des deux côtés de la banderole. Il regarde avec inquiétude vers la porte. Il s’énerve après la banderole.) Mais pourquoi il m’a fait ça ? (Voix à l’extérieur assez lointaine qui se rapproche en chantonnant.) C’est elle !… C’est fini ! Elle… Elle va penser que je la trompe… Elle va me… me… (Il redouble d’efforts. Il va à la porte d’entrée et la ferme à clé. La poignée de la porte tourne dans le vide plusieurs fois.

Leslie, off. – Mon hérisson !

Malcolm. – Je suis là ! Ouvre, ma chérie.

Leslie, off, actionne plusieurs fois la poignée de la porte. – Je ne peux pas !

Malcolm. – Comment ça ? (Il va tourner la poignée de la porte.) Ben ?… Tu ne vas pas le croire… J’ai fermé la porte à clé machinalement… et je ne sais plus où je l’ai mise ! (Il fonce à la banderole.) Fou, non ?

Leslie, off. – C’est tout toi, ça. C’est insensé ! Comment as-tu fait ton compte ?

Malcolm. – C’est incroyable, hein ?

Leslie, off. – Ah ! ça oui ! C’est incroyable ce que tu peux être tête en l’air.

Malcolm. – Tu ne crois pas si bien dire ! (Malcolm parvient à détacher la banderole à cour. Il transporte la table à jardin, avec la chaise.) Non !… Elle n’est pas dans ma poche.

Leslie, off. – Chéri-amour, peut-être sur une table ?

Malcolm, sur la table à jardin. – Pas sur la table…

Leslie, off. – Bon, ouvre la fenêtre.

Malcolm, paniqué. – Je ne peux pas. J’ai pas la clé ! (Il décroche le deuxième côté de la banderole.)

Leslie, off. – La fenêtre, pas la porte ! (Amusée.) Ah ! mon hérisson, je voudrais te voir ! Ce que tu dois être drôle !

Malcolm. – À tomber de rire… Voilà ! (Il descend tourner la poignée de la fenêtre.) Oh non ! Oh ! ben non ! La fenêtre est bloquée ! (Il plie et met la banderole sous le canapé.)

Leslie, off. – Alors, ça vient ?

Malcolm. – Youpi, ma chérie ! J’ai trouvé la clef…

Leslie, off, riant. – C’est pas trop tôt !

Malcolm. – Ah ! ma chérie, quelle histoire !

Entre Leslie.

Leslie. – Où était-elle ?

Malcolm, essoufflé. – Quoi ?

Leslie. – La clé !

Malcolm. – Quelle clé ? Ah ! la clé !… Alors là ! Tu ne devineras jamais ! Vas-y ! Tu as dix secondes ! Tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic tic !

Leslie, le regarde avec inquiétude. – Ça ne va pas, Malcolm ?

Malcolm. – Perdu ! Elle était dans la… ? Dans la main ! Oui… Tu te rends compte ?… Dans ma main ! Dans la propre main de ton… ? De ton… ? De ton… ? Mari ! Perdu !

Leslie, va à la fenêtre et l’ouvre. – Elle marche !

Malcolm. – Non ? Oh ! ben ça alors ! J’ai dû tourner la poignée du mauvais côté ! (Leslie regarde autour d’elle.) C’est joliment meublé, non ?

Leslie, ne répond pas, prend les valises de Malcolm et les transporte dans la chambre. – Je vais ranger tes affaires. D’où vient cette affreuse odeur ?

Malcolm. – C’est les épandages !

Leslie. – Mon chéri, avec ton pauvre nez citadin, tu vas souffrir le martyre. Tu aurais été mieux au bord de la mer. Mais non, tu adores venir dans cette maison ! Je me demande bien ce que tu lui trouves.

Malcolm. – Tu sais très bien que je travaille mieux ici. Je ne suis pas isolé, la ville est à pile-poil trois kilomètres.

Leslie. – Tu as Internet !

Malcolm. – Eh oui ! Je suis relié au monde entier…

Leslie. – C’est cela !… N’empêche, à une époque tu détestais la campagne.

Malcolm. – Non, je ne détestais pas, mais comme toi tu détestais, je m’abstenais d’aimer.

Leslie. – Chéri, la campagne me dégoûte ; pire, me panique…

Malcolm. – Mais alors pourquoi tu as insisté pour m’accompagner ? Tu n’y viens jamais !

Leslie. – C’est vrai… Parce que… Parce que j’ai un mauvais pressentiment…

Malcolm. – Tu ne vas pas commencer…

Leslie, bas, à Malcolm. – Sais-tu que les crimes campagnards dépassent en cruauté tout ce qu’on peut voir en ville ?

Malcolm, bas. – C’est parce qu’ils sont perpétrés par des loups-garous et des vampires. Je mettrai une gousse d’ail sur la porte.

Leslie. – Tu peux te moquer de moi. J’ai tiré les tarots ce matin.

Malcolm. – Il y avait longtemps !… Et alors ?

Leslie. – Je suis tombée sur le pendu…

Malcolm. – Pas possible ! Ce cher pendu ?

Leslie. – L’année dernière, j’avais aussi tiré le pendu…

Malcolm. – Je m’étais cassé la cheville, pas le cou !

Leslie. – Moque-toi ! (Un temps. Malcolm tire d’un sac une grosse lunette d’astronomie et la place près de la fenêtre qu’il ouvre en grand. Il regarde ensuite dans sa lunette. Leslie, pendant ce temps, fait le va-et-vient entre la chambre et l’armoire, qu’elle remplit des affaires de Malcolm. Au passage, elle le regarde du coin de l’œil, inquiète.) Laisse le ciel tranquille. Il peut vivre un peu sans toi, le ciel !

Malcolm. – Ton métier t’accapare autant que le mien !

Leslie. – Non. Moi, quand je quitte la boutique, c’est fini. (Montrant le ciel.) Toi, tu es toujours là-haut ! La galaxie est ma pire ennemie ! Je préférerais avoir pour rivale une femme…

Malcolm. – C’est toi qui dis ça, jalouse comme tu es !

Leslie. – … plutôt que d’avoir à lutter contre une naine blanche ou noire…

Malcolm. – Rouge !

Leslie. – … rouge, au fin fond de l’univers ! Tu t’épuises ! À quoi tu penses ?

Malcolm. – Je suis à la veille de trouver quelque chose d’important !

Leslie. – Ces naines rouges t’épuisent !

Malcolm. – Ce n’est pas elles qui m’épuisent !

Leslie. – C’est qui ? C’est moi ?

Malcolm. – Ton interrogation t’honore. Elle n’est pas à écarter d’emblée.

Leslie. – Mon hérisson, j’aimerais qu’on fasse un bilan… un check-up conjugal !… Si tu profitais de cette retraite pour mettre noir sur blanc tout ce que tu me reproches ?

Malcolm. – Je n’ai pas emporté assez de papier !

Leslie. – Je sais que je suis un peu envahissante. C’est mon péché mignon. C’est de mère en fille. Pourtant, je suis sûre que pendant mon absence, tu vas t’ennuyer !

Malcolm. – Toi aussi.

Leslie. – Oh ! moi, j’ai mes clients ! Je passerai mes nerfs sur eux. Ils ont intérêt à filer doux et à ne pas me prendre la tête ! (Une femme passe une seconde devant la fenêtre à l’extérieur et disparaît.) Je t’ai fait toutes les recommandations dans la voiture ?

Malcolm. – Oui ! Toutes et au-delà !

Leslie. – Ah… je t’ai mis quatorze chemises, douze paires de chaussettes, vingt et un slips dont sept renforcés.

Malcolm. – J’en changerai trois fois par jour. Ça m’occupera.

Leslie. – Dernière chose… (Solennelle.) Mon chéri, si la campagne te paraît soudain le pire endroit de l’univers, appelle-moi. Je viens te chercher en urgence absolue.

Malcolm. – Je n’y manquerai pas, chérie-mamou !

Leslie. – Au revoir, chéri-bijou… (Elle va pour sortir, puis se ravise.) Je n’arrive pas à partir...

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