Chez Béatrice.
Caroline et Agathe entrent, venant de la salle de bains.
Caroline, un tube de rouge à lèvres à la main, va finir son raccord maquillage devant un des miroirs.
Agathe ouvre son sac à main et en sort un portable. Elle compose un numéro qui est occupé.
Caroline - Qu’est-ce que tu as ?
Agathe - Rien.
Caroline - Je te connais.
Agathe - Je n’ai rien, je te dis.
Caroline - Comme tu veux…
Agathe recompose son numéro. De nouveau occupé.
Caroline - Tu as vu ce tapis ?
Agathe - Un tapis en fausse panthère dans une salle de bains !
Caroline - Une serviette. Drôle, non ?
Agathe - Une merde, oui.
Caroline - Si Béatrice aime…
Agathe (avec humeur, posant son téléphone sur un meuble) - N’empêche, c’est une merde.
Caroline - Qu’est-ce que ça peut faire ?
Agathe (fouillant dans son sac à main) - Ça fait que c’est une merde, que Béatrice aime les merdes et que, toi, tu as l’air de l’approuver, ce que je désapprouve.
Caroline - C’est bien ce que je pensais : l’humour n’est pas au rendez-vous !
Elle va s’asseoir sur un canapé, puis sort un miroir de son sac à main.
Agathe - L’humour ne peut être au rendez-vous quand…
Caroline - Positivons ! Positivons, Agathe !
Agathe - Caroline, quand je t’entends claironner ces standards de la stupidité, je me demande s’il est bon que nous nous voyions.
Caroline - Je n’ai pas entendu ce que tu viens de dire. Non, je n’ai rien entendu. Moi, quand les enfants sont chez leur père, je n’imagine pas être ailleurs… J’y pensais la nuit dernière… Des mois que nous venons chez Béatrice… (Elle se passe du blush.) Non, je n’imagine pas être ailleurs. Pas toi ?
Agathe (fouillant toujours dans son sac) - Ça dépend.
Caroline (s’interrompant pour regarder Agathe) - Ton ex a encore frappé ! Oui, c’est ça : ton ex a encore frappé ! Allez, vide ton sac ! Qu’est-ce qu’il a encore dit ?
Agathe - Rien.
Caroline - Qu’est-ce qu’il a fait ?
Agathe - Il n’a rien dit, il n’a rien fait, il n’était pas là… pour attendre sa fille !
Caroline - Tu adores te jeter dans la gueule du loup ! Agathe, si tu faisais comme moi ? Ta fille dans un taxi et hop ! chez son père…
Agathe - Je ne veux pas que ma fille prenne un taxi seule. Je peux quand même accompagner ma fille chez son père une fois par mois.
Caroline - C’est ça ! Et revoir… (Silence d’Agathe. Caroline range ses affaires.) Enfin, Agathe, voilà des mois que Xavier et toi êtes divorcés et qu’il est remarié ! Décroche, bon sang ! Décroche !
Agathe - C’est plus fort que moi. La revoir, c’est comme un plongeon dans l’angoisse.
Caroline - Arrête.
Agathe - J’ai dû prendre un Lexomil.
Caroline - Oh non !
Agathe - Je la revois, l’allergie, un Lexomil.
Caroline - Alors prends toute la boîte et ne fais plus chier. (Elle se lève.) La vie est belle. Quatre heures par mois, la vie doit être belle ! (Elle vient se planter devant Agathe.) Tu as remarqué ?
Agathe (jetant sur elle un œil hâtif) - Quoi ?
Caroline - Regarde, je te dis.
Agathe - Tes seins ? Encore ?
Caroline - Mais non, pas mes seins ! Plus haut !
Agathe (la détaillant) - Je ne vois pas.
Caroline - Ma bouche !
Agathe - Tu as changé de rouge.
Caroline - Mais non !… J’ai revu Favart !
Agathe - Favart ?
Caroline - Favart ! Éric Favart, chirurgie plastique !
Agathe - Et alors ?
Caroline - Mes lèvres ! Toutes neuves ! Favart me dit chaque fois que j’ai dix-huit ans ! Qu’en penses-tu ?
Agathe - Que tu as dix-huit ans ?
Caroline - Non ! Mes lèvres.
Agathe - Mets-toi de profil…
Caroline - Vingt mille. Tout compris.
Agathe - Vingt mille ?!
Caroline (se retournant vers Agathe) - Quoi ? Tu n’aimes pas ?
Agathe - Je ne vois aucun changement.
Caroline - J’étais sûre que tu dirais ça.
Agathe - Excuse-moi.
Caroline - Tu es méchante.
Agathe - Tu es superbe.
Caroline - J’étais sûre que tu dirais ça.
Agathe pose son sac sur le canapé et s’approche de la fenêtre pour regarder à l’extérieur.
Agathe - Oh ! voilà Béatrice !… Qu’est-ce qu’elle fait ?
Caroline la rejoint.
Caroline (regardant à travers les vitres) - Ce qu’il est sexy ce type !
Agathe - Il n’est pas Français.
Caroline - Regarde Béatrice… Regarde comme elle l’aguiche !
Agathe - Beau comme ça, ce n’est pas un Français !
Caroline (riant, gourmande) - Alors on va le connaître !
Agathe - La voilà. Viens, elle va croire qu’on mate le Tiers-Monde…
Elles s’éloignent rapidement de la fenêtre et composent une attitude décontractée.
Entre Béatrice.
Béatrice - Ah ! les copines ! Enfin !… Vous ne savez pas la dernière de Fred ? Un chauffeur pour chercher sa fille ! Sans prévenir. J’ai dû négocier. Si ce type a l’esprit mal tourné – il peut avoir l’esprit mal tourné, je n’arrivais pas en m’en décoller…
Caroline - Jacquotte n’a que douze ans, Béa !
Béatrice - Justement ! Elle regarde déjà ses seins pousser.
Agathe - Normal qu’une fille s’intéresse à sa féminité.
Béatrice - Elle ne s’y intéresse pas. Elle est fascinée par elle-même. Elle m’a fauché un body et mon blush. Je l’ai surprise dans la salle de bains : une attraction pour fête foraine !
Caroline - Elle est sur la bonne voie.
Béatrice - Caro, avec tout le respect que je te dois… Oui, bon, ben, le maquillage, toi, si tu vois ce que je veux dire…
Caroline - Non, je ne vois pas !
Béatrice - Je ne juge pas. Tu es une femme contemporaine, bravo, ça te regarde, mais ma fille… ma fille, j’ai peur qu’elle soit obsédée. Comme son père.
Agathe - Qu’est-ce que je devrais dire de la mienne !
Béatrice - Elle renâcle pour aller chez lui et, quand elle revient, elle jure comme un charretier et me vante, à moi, les prouesses de la maîtresse de son papa !
Agathe (dans un cri) - Ah ! ne dis pas ce mot !
Béatrice - Tu en connais un autre pour définir la pouffe qui vit avec mon mari ?
Agathe - Ex-mari. Vous êtes divorcés, n’oublie pas.
Caroline - Tu pourrais dire « compagne ».
Béatrice - Pff !
Caroline - Admets qu’elle a quelque chose !
Béatrice - C’est vrai. Au-dessus de la ceinture, rien à dire. Mais les jambes : des piquets ! Juste bonne à apporter des dossiers, et encore ! L’autre jour, au conseil d’administration, elle clignotait des yeux, miaulait comme une chatte en chaleur. Je me suis retenue aussi longtemps que possible. Mais quand un de ces allumés lui a demandé : « Ma chère, vous faites si jeune ! », j’ai balancé : « Coupez-lui donc ses piquets, vous verrez que ce n’est pas du bois vert ! »
Caroline - Non ! Tu as dit ça ?!
Béatrice - Tu sais qu’on peut me faire confiance.
Agathe - Elle a entendu ?
Béatrice - J’ai cru qu’elle allait me sauter à la gorge !
Caroline - Et Fred n’a rien dit ?
Béatrice - Fred ? C’est un lâche !
Agathe - Tout comme Xavier. C’est un lâche.
Béatrice - D’ailleurs, je vais parler à mon avocat, qu’il intervienne pour annuler les droits de visite chez les pères.
Caroline - Béatrice, là tu as tort.
Béatrice - Ah oui ? Pourquoi ?
Caroline - Les enfants ont besoin de voir leur père…
Béatrice - Je suis d’accord si le père se comporte comme un père.
Agathe - Pour ce qu’ils y font chez leur père ! La dernière fois, Pauline est revenue sans culotte. Elle avait perdu sa culotte. Chez son père !
Béatrice - Alors, fais comme moi : vois ton avocat.
Agathe - Ses demi-frères la lui avaient enlevée pour étudier son anatomie ! Comment Xavier, stomato de renom, peut-il vivre avec cette créature et deux gosses qui ne sont pas de lui ?
Béatrice - Ton avocat… Ton avocat…
Agathe - Je déteste les jours du père !
Caroline - Agathe, vraiment ! Si tu laissais un peu couler ?
Agathe - Couler ?
Caroline - Tu te prends la tête…
Agathe - J’ai l’impression de jeter ma fille dans la fosse aux lions.
Caroline - Et voilà, c’est reparti ! Tu dramatises !
Agathe - Je dramatise ? Sans culotte, neuf ans, et je dramatise ?
Caroline - Oui, tu te prends la tête !
Agathe - Je me prends la… Caroline, la fois où ton ex-belle-mère voulait garder ton fils, on a passé tout l’après-midi à te bricoler un plan de secours et pour finir…
Caroline - … Benjamin est revenu. C’est bien ce que je dis : il ne faut pas dramatiser.
Agathe - Tu es incroyable ! Tu as une aptitude à l’oubli…
Caroline - Je positive, c’est tout. Benjamin est parti pour la journée, il va revenir. Ce soir, il me racontera la partie de golf qu’il aura faite avec son papa… Il sera tout excité, heureux…
Béatrice - Je t’envie. Je t’envie parce que moi j’aurai droit au panégyrique de la pouffe. Vous ne savez pas ce qu’elle...