Pot-au-feu à la polonaise
Edouard Barthélémy a fait un mariage d’amour il y a trente ans avec Charlotte, une ancienne poissonnière. Ils n’ont pas eu d’enfants. Charlotte a une amie, Bérengère, épouse du baron de Saint-Ferusquin, qui n’est autre que sa meilleure copine de jeunesse, Adèle. Or, Dèdèle et Doudou, enfin, bref, “C’est fou ce qu’ils aiment jardiner ces deux-là !” croit innocemment la pauvre Lolotte. Edouard a une soeur, Guilaine, femme de ministre quelque peu dictatoriale, qui aimerait bien que son frère soit un peu plus sage ! Demain, c’est l’anniversaire d’Edouard et la nouvelle cuisinière de la maison, une jeune polonaise, Casimira, va concocter un menu choisi pour le repas : une sorte de pot-au-feu. Mais il y a un problème : la recette en est particulière. A part les ingrédients classiques d’un pot-au-feu à la française, on y trouve entre autres : quelques “encornés”, Boris le chauffeur russe de Mme Guilaine, du somnifère, un homme en caleçon, une pelle-bêche et des rhododendrons. Mais dans ce “Pot-au-feu à la polonaise”, Casimira et Boris sont-ils vraiment ce qu’ils prétendent être ?
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tableau 1
Bérengère et Charlotte sont en train de papoter en sirotant un thé… Si l’on ne dispose pas de rideau, les deux femmes entreront et s’installeront tout en discutant.
Bérengère (finissant une phrase) - … ça a été épouvantable ma chérie, épouvantable ! J’ai cru que je ne m’en remettrais jamais !
Charlotte - Et alors, qu’as-tu fait ?
Bérengère - Mais je l’ai mise à la porte sur-le-champ ! Que voulais-tu que je fasse ?
Charlotte - Bien sûr… Tu as retrouvé quelqu’un, depuis ?
Bérengère - Eh bien, non… Je n’y comprends rien ! Les petites gens, ceux de la « France d’en bas », si tu vois ce que je veux dire, se plaignent tout le temps de ne pas avoir de travail, et quand on veut les embaucher il n’y a plus personne ! C’est invraisemblable !
Charlotte - Je suis bien d’accord avec toi ! D’ailleurs, moi, j’ai résolu le problème une fois pour toutes !
Bérengère - Vraiment ? Et de quelle manière ?
Charlotte - Je n’embauche plus ni Française, ni Portugaise, ni Espagnole… J’ai bien essayé une Roumaine, mais ça n’a pas duré longtemps !
Bérengère - Ne me dis pas qu’elle te volait, tout de même !
Charlotte - Pas du tout ! Elle était très honnête ! Simplement, elle s’endormait debout durant le service… J’ai cherché à savoir pourquoi. Eh bien, tu me croiras si tu veux, mais je l’ai surprise en train de travailler dans sa chambre : elle apprenait le français durant la nuit !
Bérengère - Incroyable !
Charlotte - Comme je te le dis… Où allons-nous si les étrangers cherchent à s’instruire et à s’intégrer, maintenant ?… Comme je lui ai fait remarquer qu’elle ferait mieux de travailler notre langue durant son jour de congé, elle a eu le culot de me dire que ce jour-là, elle avait un autre emploi pour améliorer son salaire !
Bérengère - Ce n’est pas possible ! Et que faisait-elle comme travail ?
Charlotte - Tu ne me croiras pas… Elle allait faire la manche dans le métro ! Elle a même ajouté que ça lui rapportait plus que de travailler ici !
Bérengère - Incroyable !
Charlotte - Tu penses bien que lorsque j’ai dit ça à Édouard, il l’a convoquée aussitôt et il lui a dit : « Allez donc plumer les ouvriers crédules. Je vous donne vos huit jours. »
Bérengère - Bien fait !… Et depuis ?
Charlotte - J’ai trouvé mieux…
Bérengère - Ah oui ? Raconte…
Charlotte - Ça s’est fait tellement bizarrement ! Tu sais, la sœur d’Édouard…
Bérengère - Je ne vois pas…
Charlotte - Mais si ! Guilaine ! Celle qui a épousé le ministre, là… Oh ! bon sang ! Comment s’appelle-t-il ?… Ah oui ! Cointreau !
Bérengère - Tu veux sans doute parler de Claude-Ernest Goitreau, le ministre de l’Intérieur ?
Charlotte - C’est ça ! Moi, tu sais, les hommes politiques, je me mélange toujours ! Ils changent sans arrêt et en plus ils disent tous les mêmes âneries ! Eh bien, l’autre jour, Guilaine venait chez nous ; son chauffeur se gare, elle sort, et là elle a failli se faire renverser par une voiture !
Bérengère - Mon Dieu !
Charlotte - Et le chauffard, ou plutôt la « chauffarde », voyant qu’elle avait eu tellement peur qu’elle ne pouvait plus marcher, l’a soutenue jusqu’à chez nous… C’était une jeune femme charmante ! Une petite Polonaise… Nous avons discuté un moment, et elle nous a dit qu’elle cherchait du travail… Voilà…
Bérengère - Voilà… quoi ?
Charlotte - Je l’ai engagée ! Elle se prénomme Casimira… C’est joli, non ?
Bérengère - Et elle est bien ?
Charlotte - Une véritable perle !
Bérengère - T’en as de la chance !
Charlotte - Elle cuisine à la perfection… Demain soir, justement, pour l’anniversaire d’Édouard, elle doit nous préparer le plat de son pays qu’elle préfère le plus…
Bérengère - Et c’est quoi ?
Charlotte - Un… Comment a-t-elle dit, déjà ? C’est imprononçable… Je l’ai noté quelque part… (Elle cherche.) Ah ! voilà ! Elle nous cuisine un « zwkaourz-woïzch »…
Bérengère (ahurie) - Ah… Et c’est quoi ça ?
Charlotte - Mais enfin, ma chère, tout le monde le sait ! C’est une sorte de pot-au-feu… Un pot-au-feu à la polonaise, quoi ! Tu ne connaissais pas ?
Bérengère - Euh… non !
Charlotte - Tu verras, c’est délicieux !
Bérengère - Tu en as déjà mangé ?
Charlotte - Non, mais vu tout ce qu’il y a dedans, ce ne peut être que bon !
Bérengère - Il y a quoi ?
Charlotte - Plein de choses et qui coûtent très cher ! Mais pour l’anniversaire d’Édouard, n’est-ce pas…
Bérengère - Évidemment !… Et ces choses, qu’est-ce que c’est ?
Charlotte - À dire vrai, je n’en sais rien ! Mais appelons-la, elle nous donnera sa recette ! (Elle appelle.) Casimira ! Casimira !
Arrive une jeune femme, de noir vêtue et portant un tablier blanc…
Casimira - Madame besoin de quelque chose ?
Charlotte (à Bérengère) - Voilà Casimira, ma « perle polonaise »… (À Casimira.) Je voulais vous présenter à ma meilleure amie… on peut...