Tapis rouge et paillassons

1 décor

Une petite entreprise en difficulté s’adapte à la concurrence., et on ne sait pas comment ça va finir.

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ACTE 1

Scène 1 : Jean-Gilles, Josiane, Jacques

Un téléphone sonne. Jean-Gilles (Aussi austère que le bureau) entre. Il s’essuie les pieds sur le paillasson. Il enlève sa veste, la pose soigneusement sur le dossier d’une chaise, met une blouse. Le téléphone sonne toujours, il regarde l’horloge, puis sa montre, attend.. Huit heures pile, il s'assoit puis décroche.

Jean-Gilles / Maison du paillasson, bonjour ! .. Non madame, monsieur Dumal n’est pas encore arrivé. (Il raccroche, la sonnerie retentit à nouveau) .. Ah non madame ! Je ne sais pas quand il va venir. (Il raccroche)

Josiane / (Elle entre et s’essuie les pieds) Salut mon p’tit Gigi.

Jean-Gilles / Bonjour madame Blouck.

Josiane / Madame ? Après tout ce temps qu'on a passé ensemble, tu fais encore ton timide ?

Jean-Gilles / Oh madame Blouck.

Josiane / Profite ! Parce que ce soir je pars en retraite. Ce soir, c’est la quille !

Jean-Gilles / Déjà ?

Josiane / Je sais.. Le temps n'a pas de prise sur moi.

Jean-Gilles / Ça, c'est vrai, madame Blouck.

Josiane / Jean-Gilles ! Mon prénom c’est Josiane. Jojo pour les intimes..

Jean-Gilles / Vous pourriez être ma grand-mère.

Josiane / Ta grand-mère ? Mais regarde ! Profite ! Pas mal conservée la mémé, non ?

Jean-Gilles / Oh madame Blouck..

Josiane / Si c'est pas malheureux.. Toujours puceau.


Jean-Gilles / Vous êtes bien célibataire, vous ?

Josiane / Trois maris, trois morts ! Je n’sais pas si c'est la cuisine ou moi mais c'est pas grave. Les hommes, c'est pas c'qui manque ! Tu tapes dans une poubelle, y'en a dix qui sortent.

Jean-Gilles / Vous allez faire quoi aujourd'hui ?

Josiane / Rien du tout ! Cinquante ans que je bosse dans cette taule, aujourd'hui, je ne fous rien !

Jean-Gilles / Moi, faut que je travaille..

Josiane / Un conseil, bosse lentement ! Sinon, ta retraite, t'en profiteras au cimetière.

Jean-Gilles / (Le téléphone sonne) Maison du paillasson, bonjour ! .. Non. Monsieur Dumal n’est pas arrivé. .. Il vient quand ? Il l’a pas dit. .. Oh pardon ! C’est vous, monsieur Dumal ? Tout le monde vous demande. Vous êtes où ?

Jacques Dumal, responsable du service, fait son entrée tout en parlant au téléphone. Il ne s'essuie pas les pieds. Jean-Gilles ne le voit pas. Il fait signe à Josiane de ne rien dire.

Jacques / Je suis aux States ! Je ne sais pas quand je rentrerai.

Jean-Gilles / Aux States ? Mais, monsieur Jacques, comment on va faire sans vous ?

Jacques / Je sais. Je suis indispensable. (Jacques se place devant Jean-Gilles. Ce dernier est surpris).

Jean-Gilles / Oh monsieur Jacques ! Vous m’avez fait peur !

Jacques / Je sais, j’impressionne. .. Bonjour Josiane. Toujours aussi excitante. Vous faîtes si jeune..

Josiane / Même à ma naissance, je ne faisais pas mon âge.

Jacques / Laissez-moi deviner. Trente sept.

Josiane / Je pars en retraite ce soir.

Jacques / Incroyable ! Vous avez soixante quinze ans ?

Josiane / Soixante quatorze et demi, j'ai une retraite anticipée.

Jacques / Formidable ! Ça s'arrose !

Josiane / Je ne voudrais pas que l'on fasse des frais.

Jacques / Ah mais j'y tiens ! Jean-Gilles, vous m'achetez du Vieux Pape et des biscuits. Josiane Blouck ne doit pas rater sa sortie !

Josiane / C’est trop gentil.

Jacques / Ce n’est pas gentil, c’est normal. Nous sommes sociaux à la maison du Paillasson.

Josiane Blouck sort.

Scène 2 : Jean-Gilles, Jacques, Véronique

Jacques / Les vieux dehors ! (Au public) Pas vous.. Place aux jeunes !

Le téléphone sonne, Jean-Gilles décroche aussitôt

Jean-Gilles / Vous voulez parler à Monsieur Dumal ? (Jacques lui fait signe qu’il n’est pas là) Il n'est pas là. .. Il vous a fait une démonstration et vous aimeriez approfondir.. (Jean-Gilles chuchote à Jacques). C’est madame Rachel ? Elle veut approfondir.

Jacques / (Jacques prend le téléphone). Allo ? Rachel ? «Jaaacques» à l’appareil ! Justement je me disais ; je n’ai pas de nouvelles de cette chère Rachel. Alors.. Que puis/je vous faire ? … Une nouvelle démonstration ? Bien sûr.. Les paillassons, c’est tellement compliqué. Je regarde mon planning .. (Il s’examine les ongles) Cet après-midi ? …Vous serez seule. Oui, c'est mieux pour discuter. Alors à tout à l'heure, chère Rachel. (Il raccroche) Et voilà l'travail !

Jean-Gilles/ Alors là, monsieur Jacques, vous savez vous y prendre avec les femmes. Avec vous, elles achèteraient les yeux fermés.

Jacques / C'est parce que je rassure. Je fidélise. Les femmes, c’est pas compliqué. Un sourire, un compliment sur leur tête ou sur leur tarte aux poires et paf ! J’amorce, et quand ça mord, je leur fourgue tout ce que je veux. «Mais oui madame ! Tout de suite madame.. Jacques Dumal, le petit plus en plus !».

Jean-Gilles / Ce sont souvent des femmes mariées.

Jacques / Voyez-vous, mon petit Jean-Gilles, la femme mariée sait que si l’homme idéal existe, ce n’est pas le sien. Et moi, les seconde/mains, les délaissées, les occases, je les console, je les remets en circulation. En fait, je fais dans l'humanitaire. Jacques Dumal, le petit plus en plus.

Jean-Gilles / Vous croyez que moi aussi, je pourrais.. ?

Jacques / Non.

Jean-Gilles / J’ai fait l’école de vente. J’étais le meilleur en dictée !

Jacques / Jean-Gilles, dans la vente, ce qui compte, ce n'est pas la dictée, c'est le calcul. Au fait, elle n'est pas arrivée, la Mouillotte ?

Pendant ce temps, Véronique, fait son entrée, vêtue d’une façon très stricte. Elle s’essuie les pieds, écoute et attend.


Jean-Gilles / Elle est encore en retard. Tous les jours elle est en retard. Au moins deux minutes, monsieur Jacques.

Jacques / Deux minutes ? Elle a dix ans de retard, oui ! Au fait, elle a quelqu’un dans la vie, la coincée ?

Jean-Gilles / Un danois.

Jacques / Évidemment, un spécialiste du congelé.

Jean-Gilles / Non. Un danois, un chien.

Jacques / La pauvre bête… En plus, elle s'appelle Mouillotte. Véronique Mouillotte ! Elle est pas près d'être décongelée. (Il se retourne et aperçoit Véronique) Euh.. Bonjour.. Fait pas chaud hein ?

Véronique / On supporte..

Jacques / Vous avez passé une bonne soirée hier ? Euh.. Votre robe vous va à ravir ! .. Bien.. Vous êtes fatiguée, nuit agitée sans doute ? .. (Véronique fait une mine pas aimable du tout) Ok.. Tilleul menthe et on fait son dodo. .. Vous avez raison, la nuit, pas de folies. (Véronique le fusille du regard) .. Euh.. Voilà voilà.. Voilà voilà.

Sans un mot, Véronique s’assoit après avoir passé un coup de chiffon son siège puis son bureau.

Jacques / Vous savez, Véronique. Jean-Gilles a l’étoffe d’un chef. Il peut tout faire. Il n’a pas l’air comme ça mais un jour il pourrait prendre ma place.

Véronique prépare son bureau sans répondre

Jean-Gilles / Oh non chef ! Jamais je vous dépasserai !

Jacques / Mais j’aime ça. Jean-Gilles, vous m'obligez à me surpasser ; et ce n’est pas facile. Vous irez loin, Jean-Gilles ! D’ailleurs j’en ai parlé à la grande Direction. .. (Véronique le regarde) Et de vous aussi, Véronique.

Jean-Gilles / Vous avez parlé de moi à la grande direction ?

Jacques / Oui Jean-Gilles. Là haut, on ne parle que de vous.. Et vous méritez du changement.

Jean-Gilles / Ça fait dix ans que je suis là, j’ai même pas changé de chaise.

Jacques / Jean-Gilles, depuis dix ans, vous observez, et quand vous serez au point, croyez/moi, vous ferez un carnage. Et pourquoi ? .. Parce que vous voyez tout.

Jean-Gilles / Ah bon ?

Jacques / Et vous savez tout.

Jean-Gilles / Euh.. Et votre démonstration.

Jacques / J’allais oublier. Le surmenage sans doute.


Véronique / Ca doit être ça..

Jacques / Je dois former la nouvelle stagiaire. Elle veut être hôtesse d'accueil. C’est une petite main mais faut bien donner un coup de main aux petites mains. N'est-ce pas, Véronique ? .. (Devant la réaction peu sympathique de véronique) Ok.. J'y vais. (Il part sans s’essuyer les pieds)

Scène 3 : Jean-Gilles, Véronique

Véronique écrit des adresses sur un cahier en parlant seule

Véronique / La petite main, un jour, il se la prendra dans la tronche ! Évidemment que je vais bien ! Je n’viens pas bosser avec des béquilles ! Et ma robe ? Qu’est-ce qu’elle, a ma robe ? Ma mère avait la même. D'ailleurs, c'est la sienne. De quoi j’me mêle ! Je lui demande quelle est la couleur de son slip ?

Jean-Gilles / Il a dit que j’avais l’étoffe d’un chef.

Véronique / (Toujours en parlant comme si elle était seule) L’étoffe d'un abruti, oui !

Jean-Gilles / Mademoiselle Véronique, vous avez eu des problèmes de circulation ?

Véronique / Je lui cause, au cataplasme ? De toutes façons, y’en a pas un pour racheter l’autre dans cette taule. Quand je viens le matin, je suis toujours étonnée qu’ils ne l’aient pas rasée dans la nuit pour en faire un parking.

Jean-Gilles / (Il plonge le nez dans la paperasse). Euh.. Ils ont annoncé de la pluie aujourd’hui…

Véronique / C’est ça, y’a un trou dans l’toit ; on va t’envoyer une bouée.

Jean-Gilles/ Euh mademoiselle Véronique, ça va ce matin ?

Véronique / (Elle le singe) «Mademoiselle Véronique ça va ce matin ?» On bosse comme des malades ! Je vais crever, mais tout l'monde s'en fout !

Jean-Gilles / Oh ben non mademoiselle Véronique, je vous aime bien, moi.

Véronique / Et moi, je t'emmerde ! ... Je disparaîtrai, pour le boulot, là, on s’en rendrait compte. Forcément, pour plaire, faudrait chialer quand c’est à la mode et se marrer quand ça...

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Tapis rouge et paillassons Trois bureaux de fortune dans une entreprise très austère. Une horloge, un paillasson à l'entrée du bureau. Tentures et nappes au dernier acte

Posté le 29 août 2026 par Mourice

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