T’as pas tout vu Léopold !
Faire croire que vous avez eu une attaque qui vous laisse paralysé et muet, ce n’est pas trop difficile lorsque vous avez un ami médecin et des petits-enfants ravis de vous aider. Depuis qu’il sait que sa fille Gloria, n’a pas l’intention de revenir en France, que son fils Grégoire, a décidé de se faire bonze, Léopold a recours à ce subterfuge afin de réunir sa famille. Quand on est médium comme lui, on a de bonnes raisons de penser que tout va bien se passer. C’est sans compter sur sa belle-fille Lisa, veuve de son fils aîné, qui, ne connaissant rien à la voyance, décide de prendre la place de son beau-père. C’est sans compter sur sa petite-fille Diane, assez cabotine, il faut bien le dire. C’est sans compter aussi sur l’ami médecin qui a du mal à garder le secret. Décidément, Léopold, t’as pas tout vu !
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ACTE 1
SCÈNE 1
LISA, LÉOPOLD
Le rideau s’ouvre sur un salon de campagne. Sur une table, trône une boule de cristal. Le long du mur, une bibliothèque, aux étagères recouvertes de livres sur la voyance. Un fauteuil et quatre chaises composent le reste du mobilier. Dans l’angle, coté jardin, une porte-fenêtre donnant sur le jardin et face au public, une fenêtre donnant sur la rue. Coté cour, une porte d’entrée et une autre ouvrant sur la cuisine. Coté jardin, une porte donnant sur un couloir, desservant la salle de bain et les chambres.
Une femme est assise devant la boule de cristal, un chiffon à la main.
Coté cour, face au public, un homme âgé, dans un fauteuil roulant, est immobile. Une couverture, par terre à ses pieds.
LISA (nettoyant la boule de cristal) - De toute façon, ce n’est pas en la nettoyant que j’y verrais plus clair… (Elle soulève la boule à la hauteur de ses yeux, l’éloigne à bout de bras, la rapproche d’elle et la repose en soupirant.) Non décidément, je ne suis vraiment pas inspirée…(Elle reste quelques instants, immobile les mains sous le menton, puis, après avoir regardé dans la direction de son beau-père, se lève et se dirige vers lui.) Votre couverture a encore glissé, vous allez attraper froid. Il ne manquerait plus que ça !… (Elle remet la couverture sur ses genoux.) Ah ! Léopold ! Qu’allons-nous devenir sans vous ? Vous, qui étiez toujours là dans les moments difficiles… Lorsque mon mari, votre fils, est mort, il y a dix-sept ans, je ne sais pas ce que je serais devenue, mais vous étiez là pour me soutenir. Vous étiez là aussi il y a quelques mois, lorsque je me suis retrouvée sans emploi… (Voix exaltée.) Ah ! Comme vous nous manquez ! Guérissez vite, nous voudrions tant retrouver le grand Léopold, celui qui pouvait prédire l’avenir… (Arrêt très net, voix neutre.) Enfin celui des autres ! (Reprise d’une voix exaltée.) Celui qui d’un regard pouvait découvrir votre âme !…
SCÈNE 2
LISA, LÉOPOLD, DIANE
À cet instant, la porte du couloir s’ouvre, Diane entre en s’exclamant.
DIANE - Est-ce que j’ai bien entendu !?… Découvrir votre âme !?… Je trouve que tu y vas un peu fort, maman !… (Elle embrasse sa mère sur une joue.) Papou est un homme comme les autres…(Elle regarde son grand-père, et sans la moindre émotion, reprend.) Enfin… Était !
LISA (choquée) - Diane !…Ton manque de sensibilité me terrifie. Toi, si proche de ton grand-père !
DIANE (blasée) - Comme dit Quentin, la vie continue.
LISA - Parlons-en de Quentin. Je trouve que lui aussi, manque de sensibilité ! Vraiment tous les deux, vous me décevez beaucoup. Votre grand-père est dans ce fauteuil depuis une dizaine de jours, comme un… (Cherchant ses mots.) Comme un…
DIANE (l’interrompant) - Comme un légume ! Disons le clairement… Comme un légume !…Un légume qui bave, mais un légume quand même ! (Ce disant, elle essuie la bouche de son grand-père.)
LISA (inquiète) - Diane, ma chérie, viens t’asseoir. Il faut que nous parlions toutes les deux. (Diane prenant une chaise s’installe autour de la table, près de sa mère…) Si ton grand-père est dans cet état, c’est qu’il n’a pas supporté toutes les émotions de ces dernières semaines.
DIANE - Et tu voudrais que je sois plus sensible ?!… Tu as vu où ça mène !
LISA - Je suis sûre que ton indifférence est feinte. C’est pourquoi, je voudrais que nous parlions de tout cela !
DIANE - Que pourrais-tu me dire que je ne sache déjà ? Papou fait une attaque qui le laisse cloué dans un fauteuil. On ne sait pas pour combien de temps, et comme c’était lui qui faisait bouillir la marmite depuis que tu n’as plus de travail, on est mal !
LISA (désespérée) - Oh ! Diane qu’allons-nous devenir ?!
DIANE (désinvolte) - Nous remplacerons papou !
LISA - Remplacer ton grand-père ?!
DIANE - Dans son travail. (Elle se dirige vers la boule de cristal.) Papou était le plus grand des voyants… En tout cas il vendait bien sa soupe !
LISA - Ton grand-père avait un don. Un vrai don ! Il lui suffisait de regarder une personne pour connaître sa vraie personnalité, et lui prédire son avenir avec exactitude.
DIANE (exaspérée) - Oh, maman ! Arrête ! Tu sais bien que je ne crois pas à toutes ces sornettes !
LISA - Léopold a un magnétisme très fort. Il sait captiver, et de plus, ce qu’il te prédit, arrive !
DIANE - On n’entend que ce que l’on veut entendre. On ne croit que ce que l’on veut croire !
LISA - Diane ! Tu es exaspérante !
DIANE (agacée) - Et toi ? Quand arrêteras-tu de croire, aux soit-disant pouvoirs de Papou !?
LISA - Tu devrais pourtant y croire, depuis le temps ! Pour ma part, je me souviens du jour où je suis entrée dans cette pièce. Ton grand-père était assis là… (Elle désigne la chaise près de la table.) J’étais très impressionnée. Je l’entends encore me dire. (D’une voix solennelle, imitant son beau-père.) « Entrez ! Jeune fille, je vous attendais ! »
DIANE - Tu es d’une naïveté, ma pauvre maman. Un garçon entrait, il disait… (Sur le même ton que sa mère.) « Entrez ! Jeune homme, je vous attendais ! »
LISA - Tu as certainement raison, mais ton grand-père, ce jour-là m’a dit, après m’avoir longuement regardé. (Imitant de nouveau son beau-père.) « Oubliez pourquoi vous êtes venue. Je sais, moi, pourquoi vous resterez ! »
DIANE - Ouah ! Ça c’est grand !… Mais ! Ça ne veut rien dire du tout !
LISA - Laisse-moi finir veux-tu ?
DIANE - O.K. ! Je t’écoute.
LISA - Léopold s’est levé, m’a pris la main et m’a dit… « C’est extraordinaire ce qui arrive aujourd’hui ! Vous êtes la jeune fille que je vois depuis quelque temps »… J’ai dû, à ce moment-là, fixer la boule de cristal, car il m’a dit… »Non non, pas dans la boule, c’est juste pour le décor ! »
DIANE (se moquant) - T’es sûre qu’il a dit, « juste pour le décor »… Il n’a pas rajouté… pour le folklore ?
LISA (exaspérée) - Ne sois pas aussi ironique ! Écoute plutôt la suite. Léopold, après m’avoir dit qu’il me voyait depuis quelque temps, m’avoua que c’était en rêve. Dans ce rêve, il y voyait son fils également. Là, je t’avoue que j’ai pris ton grand-père pour un fou !… Moi qui venais le voir par simple curiosité !
DIANE (pas dupe un seul instant) - Par simple… Curiosité, dis-tu ?
LISA (très gênée) - Pas tout à fait. Tu sais lorsqu’on est jeune et romantique… Enfin !… Aujourd’hui, le motif de ma visite n’a plus d’importance.
DIANE - Je veux bien te croire !
LISA - Bref ! J’étais prête à faire demi-tour, lorsqu’il me dit… Soyez gentille, asseyez-vous et écoutez-moi !… Tout ce qu’il me raconta par la suite, me fit comprendre que j’avais devant moi, un être exceptionnel !
DIANE - Si papou avait décidé de « caser » son fils, c’est sûr… Il a dû employer les grands moyens !
LISA (agacée) - Arrête, sois sérieuse ! J’essaie de te faire comprendre que ton grand-père est vraiment extra lucide !
DIANE - Extra, c’est sûr, papou l’est. Lucide, beaucoup moins depuis quelque temps !
En entendant ces mots, Léopold, qui jusque-là, avait les yeux fermés, les ouvre très grands.
LISA (choquée) - Ça suffit Diane ! Si ton grand-père t’entendait !
DIANE (s’approchant de Léopold) - Mais ! Non, maman, regarde…
Elle lui soulève un bras et le laisse retomber sur le coté.
LISA (tournant la tête) - Je ne peux pas, ça me fait trop de peine. Lui que je croyais indestructible. Il a fallu une lettre de sa fille lui annonçant son refus de rentrer en France et la folie de son fils, pour le laisser dans cet état.
DIANE - Mon oncle n’est pas fou !
LISA - Parce que vouloir se faire bonze au fin fond de la Beauce, ce n’est pas de la folie !?
DIANE - Ce n’est pas de la folie c’est un manque de moyen !… L’Inde, ce n’est pas la porte à coté !
La porte d’entrée s’ouvre à la volée. Quentin entre.
SCÈNE 3
LES MÊMES et QUENTIN
QUENTIN (joyeux) - Bonjour ! Maman. Bonjour ! Petite sœur. (Il les embrasse toutes les deux, puis se tourne vers son grand-père.) Bonjour papou… (Il l’embrasse, puis, très décontracté, il lui essuie le menton.) Ah ! Il bave !
LISA (choquée) - QUENTIN !
QUENTIN - Ben quoi ? C’est vrai !
LISA - Diane, Quentin, il faut que nous parlions tous les trois !
DIANE - Décidément, c’est une manie !
LISA - Je vais aller droit au but. Comme vous le savez, le jour où j’ai perdu mon emploi, votre grand-père a tout de suite voulu que nous venions vivre chez lui. Au lieu de me ressaisir, j’ai laissé faire les choses. Aujourd’hui rien n’est plus pareil…
QUENTIN (interrompant sa mère) - Ah ! Ça t’as raison. Rien n’est plus pareil…Et ce n’est pas plus mal. Depuis que papou est dans cet état, nous n’avons plus à subir ses vocalises matinales, que dis-je, matinales ! Aux aurores, oui ! (S’approchant très près de son grand-père.) À croire que dans une autre vie, il était coq ! (Repliant ses avant-bras, il imite le coq.) Coot, cot, cot… Hein papou !
LISA - QUENTIN ! Ça suffit ! Vraiment… (Soupire, puis reprend…) Il faut se rendre à l’évidence, nous ne pouvons pas rester dans cette situation encore longtemps… Alors voilà, je viens de prendre une décision. Tout à l’heure, Diane, tu me disais sur le ton de la plaisanterie, qu’il fallait reprendre l’affaire de ton grand-père… Et bien, tu as tout à fait raison ! C’est ce que je vais faire !
DIANE et QUENTIN - Toi !?
QUENTIN - Ce n’est pas sérieux !?
DIANE - Je ne te comprends pas. Tu dis que papou à un don, mais toi !?
LISA - Non bien sûr, je n’ai aucun don pour cela. La seule personne qui en ait un, après votre grand-père, c’est votre tante.
QUENTIN - Gloria !?
LISA - Oui, Gloria… Mais là où elle est, elle ne peut pas nous aider.
DIANE - Comment comptes-tu t’y prendre ?
LISA - Je vais, dès maintenant me plonger dans la lecture des livres qui traitent de voyance.
QUENTIN - Tu penses que ça suffira !?
LISA - En tout cas, c’est mieux que rien !
DIANE - Si tu réussis à convaincre le premier client, ça mettra de l’eau à mon moulin !
LISA - De quoi parles-tu ?
DIANE - De ce que je te disais tout à l’heure !… On ne croit que ce que l’on veut croire…
LISA (agacée) - On n’entend que ce que l’on veut entendre ! Oui je sais. En attendant, il faut bien entreprendre quelque chose, et comme ici nous avons tout ce qu’il faut, pourquoi pas !
DIANE - Mais ! Maman, tu ne peux décemment pas faire ça !?
LISA - Pourquoi pas ! Tu dis toi-même que ton grand-père vend du vent !
QUENTIN (amusé) - Il vend du vent… La formule est belle !
DIANE (agacée, elle regarde son frère en haussant les épaules, puis reprend) - Que feras-tu lorsque tu auras prédit à ton client qu’il va gagner au loto la semaine qui suit et qu’il ne se passera rien de tel !?
LISA - Je n’ai pas l’intention de prédire quoi que ce soit de ce genre… Et puis tu m’ennuies ! Ma décision est prise, je commence, demain ! Tout ce que vous pourrez me dire ne changera rien !
QUENTIN - Ne te fâche pas maman ! Après tout ça peut marcher !
LISA - Je l’espère, Quentin, je l’espère ! (Puis, après avoir regardé sa montre.) Bon, je vais vous laisser. Adam ne devrait plus tarder. Vous n’avez pas besoin de moi pour la toilette de Léopold !?
DIANE - Non, non, tu peux partir. Nous pouvons nous débrouiller sans toi.
LISA - Heureusement que je vous ai mes chéris !
DIANE - Oui, ça c’est sûr !
Lisa sort par la porte-fenêtre. Aussitôt, Léopold bondit hors de son fauteuil.
SCÈNE 4
DIANE, QUENTIN, LÉOPOLD, ADAM
LÉOPOLD - Enfin ! Elle est sortie !
QUENTIN (regardant par la fenêtre) - Ne crie pas papou, maman n’est pas loin !
LÉOPOLD (faisant quelques mouvements de gymnastique) - Rester assis sans bouger, on s’ankylose !
DIANE - Dis donc mon p’tit papou, c’est de toi cette idée, alors… Faut assumer ! D’autant plus que maman, comme tu as pu l’entendre a décidé de prendre ta place. Il devient urgent de faire quelque chose.
LÉOPOLD - Laissons-la faire pour le moment… Je contrôle la situation !
QUENTIN - Tu ne contrôles rien du...