ACTE I
Ernie, entrant en robe de chambre. – Marie ! Marie ! Neuf heures du matin, ce n’est pas croyable ! Dort-elle encore ?
Marie, entrant elle aussi en robe de chambre. – Voilà, je ne dors plus ! Qu’avez-vous à hurler ainsi ? Je vous signale que nous sommes dimanche et que j’ai droit moi aussi à un peu de repos.
Ernie. – Vous vous reposerez demain.
Marie, chantant. – « Parole, parole, parole… »
Ernie. – Je vous promets.
Marie. – Pas confiance dans vos promesses, tout le monde sait que les avocats sont de grands menteurs.
Ernie. – Un peu de retenue, je vous prie. Ne soyez pas injurieuse.
Marie. – Ce n’est pas une injure, c’est une constatation.
Ernie. – Ne nous querellons pas. Vous savez très bien que j’apprécie énormément que vous soyez à mon service. Vous êtes une employée exemplaire…
Marie. – Ce n’est pas bon signe ça.
Ernie. – Quoi donc ?
Marie. – Vous essayez de me caresser dans le sens du poil. Vous, vous avez quelque chose à me demander.
Ernie. – Qu’allez-vous chercher là ?
Marie. – Écoutez, je suis votre bonniche, mais faudrait pas me prendre pour une gourde. Si vous m’avez fait sortir du lit, c’est forcément parce que vous avez besoin de moi, alors accouchez.
Ernie. – Voilà, j’ai un rendez-vous à dix heures.
Marie. – Un dimanche matin ? Mais je rêve !
Ernie. – Un rendez-vous particulier.
Marie. – Ça y est, j’ai pigé : encore une conquête. Les jours de la semaine ne vous suffisent pas ; il faut aussi que je sois votre complice le dimanche.
Ernie. – C’est un jour comme les autres, et même plus. Allez, juste une petite entorse à notre accord.
Marie. – Ouais, mais on est dimanche et, le dimanche, je me repose !
Ernie. – Je suis prêt à faire un petit effort.
Marie. – Petit ? Je préfèrerais un grand !
Ernie. – Vous me faites du chantage ?
Marie. – Je ne connais même pas ce mot ! C’est plutôt mathématique : grand service égale grand effort.
Ernie. – Quatre-vingts euros de plus sur votre salaire, ça marche !
Marie. – Non, c’est cent euros en liquide et tout de suite ; mieux vaut tenir qu’attendre.
Ernie. – Vous êtes dure en affaires.
Marie. – Vous êtes un excellent professeur, alors !
Ernie, allant chercher cent euros et les donnant à Marie. – J’achète.
Marie. – O.K. ! À quelle heure votre rendez-vous ?
Ernie. – Dix heures.
Marie. – Vous avez vu ? Neuf heures et demie ! Je cours m’habiller. Vous devriez passer par la salle de bains. (Elle sort, puis rouvre la porte.) Au fait, comment s’appelle la belle ?
Ernie. – Valérie et… (Marie n’attend pas la fin de la phrase et referme la porte.) Je n’ai pas pu lui expliquer. Je la connais bien, elle râle, mais elle m’est toute dévouée et puis elle sait admirablement improviser. Bien, je vais prendre une petite douche, me vêtir avantageusement et puis, pour une fois, ce sera l’homme qui se fera désirer. (Il sort.)
La scène reste vide quelques instants, puis Marie réapparaît.
Marie, s’activant dans le salon. – C’est incroyable : hier au soir, il est parti faire la java, et ce matin, il est frais comme une rose et frétille comme un gardon. Un vrai don Juan mon patron ! Je l’aime bien. Je le comprends un peu. Je crois qu’il se venge des femmes ; son ex-épouse et sa belle-mère n’étaient pas de tout repos. Elles n’en voulaient qu’à son fric. De son mariage, il ne lui reste qu’une belle chose : sa fille, en espérant que sa grand-mère ne la pourrisse pas. Quant à la Valérie qu’il attend, je ne peux pas la sentir : une pécore pédante et prétentieuse qui se la joue grande dame. (La sonnette retentit, elle regarde l’heure.) Elle n’est pas en retard. Bourgeoise peut-être, mais le feu aux fesses sûrement.
On sonne à nouveau. Marie va ouvrir.
Valérie 1, entrant. – Vous n’êtes guère pressée, ma fille.
Marie. – J’en connais qui le sont. Dites donc, je pourrais à la rigueur être votre sœur mais pas votre fille.
Valérie 1. – C’est ainsi que les gens de la bonne société appellent les servantes. Maîtrisez votre insolence.
Marie, narquoise. – Que Madame veuille bien m’excuser. Comme vous venez assez fréquemment couc… rendre visite à Monsieur, je voudrais, si vous le permettez, vous poser une question.
Valérie 1. – Je vous en prie, faites.
Marie. – Savez-vous comment nous, les employés de maison, appelons les femmes comme vous ?
Valérie 1, se rengorgeant. – Non, mais je ne doute pas que cela soit flatteur.
Marie. – Nymphomanes !!!
Valérie 1, furieuse. – Comment ?!
Marie, moqueuse. – C’est joli, non ? Des nymphes pour les mains de ces messieurs.
Valérie 1, radoucie. – Vu sous cet angle, en effet. Pour l’heure, je vais rejoindre Ernie dans sa chambre. Je souhaite lui faire une surprise.
Marie. – Une surprise ?
Valérie 1. – Il ne m’attend pas ce matin. Comme je suis libre toute la journée, nous aurons ainsi tout le dimanche pour nous.
Marie. – Ah ! (En aparté.) Je ne pige pas tout, il faut jouer fine, mais fine… (À Valérie 1.) Je regrette, mais pour l’heure, Monsieur n’est pas disponible.
Valérie 1. – Ce n’est pas possible !
Marie, sournoisement compatissante. – Si ! Monsieur est en rendez-vous avec un client qui est dans le pétrin.
Valérie 1, distraite. – C’est un boulanger ?
Marie. – Un boulanger ? Quel boulanger ?
Valérie 1. – Vous avez dit « pétrin ».
Marie. – Pétrin : synonyme de mouise, panade, pépin, enfin, quelqu’un qui a de gros, mais de gros ennuis.
Valérie 1. – Je reconnais bien là mon tout doux. Son grand cœur le perdra.
Marie. – Que cela n’empêche pas Madame d’aller se mettre à son aise dans la chambre, comme d’habitude, Monsieur la rejoindra. (Puis discrètement.) Peut-être.
Valérie 1. – Vous avez raison, j’y vole. (Elle monte dans la chambre.)
Marie. – Et si vous pouviez éviter de foutre la pagaille dans la piaule, comme d’habitude, ça m’arrangerait. (Mais Valérie 1 a déjà disparu.) Toudoux ? Elle a donné un surnom bizarre à Monsieur. Quand j’étais gamine, j’avais un chat qui s’appelait Toudoux et il redressait fièrement la queue quand je le caressais. (Se rendant compte de ce qu’elle vient de dire, elle éclate de rire.) Je dis n’importe quoi ! (On frappe à la porte. Elle va ouvrir.) Mais on n’attend plus personne !
Une jeune fille entre, casque de baladeur sur les oreilles, mâchant un chewing-gum.
Valérie 2, se présentant. – Je suis Valérie et je suis attendue par votre patron.
Marie. – Oh ! merde !
Valérie 2. – Vous n’avez pas été prévenue de ma visite ?
Marie. – Si, bien sûr que si ; mais pour parler franc, je ne vous voyais pas aussi jeune… Une gamine et sûrement pas majeure.
Valérie 2. – Mais si, j’ai dix-neuf ans !
Marie. – Faites-moi plaisir, dites-moi que c’est un rendez-vous d’affaires.
Valérie 2. – Dans un sens, oui.
Marie. – Ouf !… Comment ça, « dans un sens » ?
Valérie 2. – Si je peux en tirer profit, je ne vais pas me gêner.
Marie. – Vous êtes vénale.
Valérie 2. – Ça vous choque ?
Marie. – Dire que j’ai sacrifié mon dimanche pour entendre ça ! Donc pour passer quelques heures…
Valérie 2. – Comme vous y allez ! Une demi-heure tout au plus ; j’ai autre chose à faire.
Marie. – Donc, pour passer quelques minutes avec lui, mon patron vous a offert de l’argent.
Valérie 2. – Non, mais je suis prête à négocier.
Marie. – Négocier !
Valérie 2. – Je suis jeune, fraîche ; coucher avec un vieux ça se monnaye.
Marie. – Un vieux !
Valérie 2. – Ben oui, il pourrait être mon père.
Marie. – C’est vrai, sa fille a...