Une cure de tout repos
Pauvre Léon ! Voleur bêta et maladroit, il se laisse entraîner à cambrioler chez un curé. Par un malheureux (ou heureux) concours de circonstances, il va lui-même être pris pour le curé, et devra tour à tour confesser, conseiller, ou… supporter plusieurs visiteurs, tous plus pittoresques les uns que les autres. Malgré l’énormité de ses bourdes, il s’en tirera fort honorablement. Mais l’irruption inattendue d’un plombier extravagant viendra compliquer les choses, jusqu’à ce qu’arrive enfin le véritable (?) curé. Dans un décor simple, une farce irrésistible et facile à jouer, comportant plusieurs rôles courts (ce qui jouent un placard super-accueillant et un marteau très spécial ne seront pas les seuls à provoquer l’hilarité de votre public).
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La scène se passe dans la maison de Monsieur le Curé : intérieur modeste et austère, très proprement tenu. Une porte donne dehors, une autre sur un escalier qu’on ne voit pas, mais qui permet d’accéder aux chambres ou à la cave. Un côté cuisine, un côté séjour. Un impératif : le placard sous l’évier doit communiquer avec les coulisses, et être placé sur un côté du décor, de façon que les spectateurs ne puissent pas voir à l’intérieur lorsque sa porte est ouverte. En face de l’évier, une bibliothèque.
Scene I
Céleste, Julot
Julot - Tu es bien sûre qu’il est parti ?… Ecoute, Céleste, je ne suis pas tranquille dans cette maison.
Céleste (le prenant par le cou) - Mais oui! Il est parti depuis ce matin. L’évêque lui a dit : « Monsieur le Curé, voilà longtemps que vous bénéficiez d’une cure de tout repos, il faut céder la place à un autre. Vos nouveaux paroissiens vous attendent à Saint-Sermano. Partez immédiatement prendre en charge ces âmes esseulées. » Le père Résina a dit : « Et ma bonne ? » Remarque, il aurait pu dire : ma gouvernante. L’évêque a répondu : « Elle reste ici. Elle s’occupera de votre remplaçant.»
Julot - Et ce remplaçant, il arrive quand ?
Céleste - Pas avant demain, ou même après-demain. Nous avons la maison pour nous tout seuls, mon Julot ! Et aussi toute la journée, et surtout toute la nuit.
Julot - Il a emporté les bouteilles qu’il avait dans sa cave ? Parce qu’il s’y connaissait, l’abbé Résina ! Et depuis le temps qu’il est là, il a dû faire de jolies réserves.
Céleste - Penses-tu ! Il n’a rien emporté du tout : il est parti sur son vélo ! Il n’a même pas pu prendre tous ses vêtements… Attends-moi, je vais me changer. Après, on ira faire des courses, et ce soir je te promets un de ces petits gueuletons…
Julot - D’accord. Mais dépêche-toi.
Ils s’envoient un baiser, elle sort. Julot, seul, n’est pas très rassuré. On entend un éternuement en coulisse. Affolé, Julot cherche une cachette : il entre dans le placard sous l’évier.
Scene II
Jacquote, Léon
Jacquote (elle entre en tapinois, suivie de Léon) - Il n’y a personne. Heureusement, parce que toi, pour la discrétion !…
Léon - Ecoute, Jacquote, c’est pas ma faute ! C’est cette odeur, là, dans le couloir… Comme dans les églises, je sais pas comment ça s’appelle…
Jacquote - De l’encens.
Léon - C’est ça : on la sent, et crac ! On éternue. Je crois que je suis énergique…
Jacquote - ALLERgique !
Léon - Aller où ?… De toute façon, je suis d’accord. L’important, c’est qu’on s’en aille d’ici. Moi, ça ne me disait rien de cambrioler chez un curé.
Jacquote - Et pourquoi pas ? Chez tous les autres il y a des systèmes d’alarme, des chiens de garde, des portes blindées… On n’a pas le choix.
Léon - Et tu crois qu’il y a quelque chose à voler?
Jacquote - Ça, je l’ignore. Mais on ne va pas tarder à le savoir… Toi, tu fouines par ici pendant que je visite la maison, et surtout tu fais le guet. (Léon se met à rire - faux -, et à chanter - de même) Qu’est-ce qui te prend ?
Léon - Je fais ce que tu m’as dit : je fais le gai. (Il rit gaiement).
Jacquote - Ce n’est pas ce gai-là que je voulais dire, enfin ! Réfléchis, un peu !
Léon (après avoir réfléchi brièvement, mais intensément) - Ah ! Ça y est, j’ai pigé ! (Il prend des poses et se tortille comme font paraît-il les homosexuels). Et comme ça, ça va ?
Jacquote - Non, ça ne va pas. Il n’est pas question de faire le gay, mais de guetter, (elle met sa main en visière contre son front) pour voir si quelqu’un arrive. On croirait que tu le fais exprès, ma parole.
Léon (vexé) - C’est ça ! Dis-moi que je suis un imbécile, tant que tu y es.
Jacquote (conciliante) - Mais je ne te dis pas ça… (Un temps. Léon retrouve le sourire)… puisque tu le sais !… (Tête de Léon) Alors tu as bien compris, cette fois ?
Léon - Mais oui !… Si quelqu’un arrive et me demande qui je suis, faut pas que je dise que je m’appelle Léon ?
Jacquote - Evidemment pas!
Léon - Mais qu’est-ce que je dis, alors?
Jacquote - Eh bien, tu inventes un nom, et voilà.
Léon - Que j’invente un nom ? Oh là là, alors ça c’est compliqué. Attends … Comment je pourrais m’appeler ? (Il se creuse la tête, mais ne trouve rien). Tu pourrais pas m’en trouver un, faux nom, toi ?
Jacquote - Bien sûr que si, je pourrais. Mais tu l’aurais oublié avant que je sois sortie de cette pièce. Le plus simple est que tu gardes le tien, mais en le mettant à l’envers.
Léon - Ah bon, c’est simple, ça ?
Jacquote - Mais oui, essaie : Léon à l’envers, ça fait ?… ça fait ?…
Léon - Eh oui, ça fait… ça fait…
Jacquote - Ça fait Noël, voyons ! Si quelqu’un te demande qui tu es, tu dis que tu t’appelles Noël, tu as compris ?
Léon - Noël, oui, oui. Ça va, c’est facile.
On entend du bruit en coulisse, puis la voix de Céleste: « Y a quelqu’un ? »
Jacquote - Oh zut ! La maison n’était pas vide....