Une de perdue

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Le rugby est une fête mais à trop vouloir la faire, le président du club voit son couple battre de l’aile.
Et ce ne sont pas la visite de la mère-poule, ni celle des membres du rugby portés à la fête ou même celle d’une femme politique au bras long qui vont améliorer la situation. Et puis, comme un fait exprès, c’est le jour où débarquent la fille et son amie.
Dans l’ambiance du monde du rugby et de l’humour de comptoir des hommes à laquelle répondent les répliques vives , la grivoiserie ou le désir d’émancipation des femmes, la journée s’annonce agitée.

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SCENE 1

Alain est étendu sur le canapé, couché sur le côté. Un plaid sur le corps. Sonnerie du téléphone portable.

Alain : Allô... Mado ! ... Ben oui, tu me réveilles. … Non, j'ai pas fait la fête cette nuit… Comment ça ? Une fois n'est pas coutume ! Et c'est pour me mettre de bonne humeur que tu m'appelles ?... Ah, pour ça, t'as raison ; y a pas de match de rugby aujourd'hui. T'es au courant de ça, toi ?… Si je pointe ? Non, je vais pas jouer aux boules cet après-midi… Hein ? Pointe au chômage ! Non, c’est pas encore fait. … Dis moi, t'es où ? … Ah bon, tu vas poster une lettre et t'arrives.

Il se lève rapidement, met ses pantoufles, rajuste le polo sur son corps, passe sa main dans les cheveux pour les démêler, met le plaid en position housse ; ramasse 3 canettes de bière qu'il amène à la cuisine. Sonnerie à la porte.

Alain : T'es déjà là ! T'as couru ou quoi ? La poste, c'est pas à côté.

Mado portant un plein panier de provisions : J'ai posté ma lettre là où je la mets d'habitude, en bas de l'immeuble.

Alain : Mais pourquoi avoir sonné ? T'as bien les clés.

Mado : Non, je te les ai toutes données.

Alain : C'est vrai que la seule que t’as prise, c’est la clé des champs.

Mado : Ben, dis donc. C'est d'un laisser aller ici. T'as pas eu l'idée de passer l'aspirateur ?

Alain : Non, je sais pas où il est. Il faut savoir garder une part d'inconnu dans la vie. Mais c'est pour t'occuper du ménage que t'es revenue ?

Mado : Te fais pas d'illusion. C'est rapport au SMS de notre fille Constance.

Alain : Quel SMS ? J'suis pas au courant, moi.

Mado : Lis et tu sauras.

Alain : Attends, laisse-moi reprendre mes esprits.

Mado : C'est ça, te bouscule surtout pas !

Alain lisant sur son portable : « Mon papa chéri ». Ça fait plaisir d'avoir de ses nouvelles, ça fait plus de deux mois qu'elle est montée à Paris. Tu veux que je te dise : eh ben, elle me manque !

Mado : Lis donc la suite.
Alain : « Mon papa chéri ». J'aime quand elle me parle comme ça. Remarque je ne déteste pas non plus quand elle m'appelle mon papa adoré. Là aussi, c'est doux et affectueux à la fois.

Mado : Avance !

Alain : « Mon papa chéri ». Tu as vu comme elle fait pas de faute en écrivant des SMS. A la vitesse où elle va, elle est douée, tu trouves pas ?

Mado : Si tu continues à me faire perdre mon temps, je retourne chez ma mère de suite !

Alain : Non, je poursuis. « Mon papa chéri. J'ai l'occasion de te rendre une petite visite avec Delphine. J'espère que tu feras un bon accueil à mon nouvel amour ».

Mado : Voilà, tu sais.

Alain : « Mon papa chéri...Avec Delphine ... mon nouvel amour».

Mado : Je crois que tu te répètes.

Alain : Delphine, ça doit être son nom de famille.

Mado : Non, c'est un prénom.

Alain : Mais c'est pas possible, ça voudrait dire que son nouvel amour est une fille !

Mado : Ça te gêne ?

Alain : Quoi ? Ma fille sort avec une autre fille ? Manquait plus que ça !

Mado : De quoi tu t'inquiètes ? C'est courant aujourd'hui. Sois de ton époque !

Alain : Mais, c'est craignos. Et que vont penser les gens ? Que Constance s'est délurée depuis qu'elle est montée à Paris !

Mado : Au contraire, ils penseront que ces deux-là s'aiment et que c'est leur choix de vivre ensemble.

Alain : Et que vont dire les gars du rugby ? Que la transmission s'est mal faite entre le père et la fille. Qu'il y a eu une cagade !

Mado : Quelle cagade ?

Alain : Elle n'a pas respecté les fondamentaux du rugby ! Si on met pas de la virilité pendant le match, la rencontre est vite pliée.

Mado : Je sais pas ce que tu entends par virilité mais sache que les hommes n'ont pas l'apanage du courage !

Alain : On dirait que ça te fait rien que le cochon entre dans le champ de maïs... Mais c'est la cata... !

Mado : Quelle cata ?

Alain : Comprends, on n'est pas prêt à avoir une descendance !

Mado : De quoi tu t'inquiètes ? Aujourd'hui, il y a différents moyens d'avoir des enfants. Allez, laisse les mener leur vie comme elles l'entendent.

Alain : Pourtant je t'assure elle aurait dû choisir un homme.

Mado : Si tu le dis.

Alain : Oui, elle avait avec moi l'exemple parfait de la plénitude pour une femme.

Mado : Ah, ça. On peut dire qu'elle t'a souvent trouvé plein !

Alain : Et puis, finalement, t'as raison, c'est bon signe.

Mado : Tu commences enfin à comprendre !

Alain : Mais oui, ne dit-on pas que le premier amour d'une petite fille c'est pour son papa.

Mado : Et alors ?

Alain : Cela montre qu'elle n'a pas pu trouver de garçon à la hauteur de son père.

Mado : A la hauteur en quoi ? C'est vrai que pour lever le coude, t'es champion !

Alain : Tu lui as dit qu'on était séparés ?

Mado : Oh, j'ai pas eu besoin de le dire, elle l'a deviné.

Alain : C'est vrai qu'elle est intuitive. Elle sait dès mon retour si l'équipe a gagné.

Mado : Il faut dire que dès qu'on voit ton visage, on devine comment s'est passé le match.

Alain : Ah, bon ?

Mado : Ben oui, si tu as une frimousse blanche, c'est que vous avez mis en bière votre défaite.

Alain : Et en cas de victoire ?

Mado : Le visage est coupe rosé.

Alain : Ah, dans le Sud, on appelle ça un visage rubi … cond !

Mado : Et toi quand vas-tu te décider à le franchir le Rubicon ? Quand décideras-tu à t'acheter une conduite et à devenir sobre ?

Alain : Si c'est une conduite d'eau, je connais. En tant que chauffagiste, j'en pose toute la journée.

Mado : Eh dis, le spécialiste en grandes eaux de Versailles, et si, avant l'arrivée des filles, tu nettoyais vite fait la chambre, moi je m’occupe de la cuisine.

Alain  : Ah, t’as bien fait d’apporter des commissions, je sais pas s’il reste grand-chose.

Mado : Ah bon, le frigo est vide ?

Alain : Non, j’ai mis de l’eau dans le freezer pour les glaçons de l’apéro.

Mado  : Et tu n’as pas pensé à le remplir ?

Alain  : Euh, non ... je dois le nettoyer.

Mado : Ca prend 10 minutes pour le faire !

Alain  : Oui, c’est bien pourquoi j’attends les prochains congés pour pouvoir y arriver.

Mado : C’est à croire que rien ne peut tourner dans une maison quand la femme n’est pas là. S’il te reste un peu d’huile de coude, nettoie donc la chambre et le bonhomme !

Alain : Quel bonhomme ?

Mado : Mais toi, pauvre homme ! Tu donnes l'impression d'être pas passé sous la douche depuis plusieurs jours.

Elle sort coté cuisine.

Alain : Dis, tout de suite, que je cocotte pendant que tu y es ... (après avoir senti son polo) C'est vrai que j'ai fait attention à faire des économies. Quand on voit les tarifs pratiqués, ça douche ! … Bon, tant pis pour la dépense, c'est parti pour une lessive à grandes eaux !

Il sort côté chambre. Sonnerie à la porte.

Mado : Va ouvrir, je suis prise.

Alain : Voilà, j'arrive... Maman !

Josette : Eh oui, c'est moi. Comme je sais que tu te trouves seul, je viens t'inviter à midi.

Alain : Mais non, maman,...

Josette : Ne dis pas le contraire, tout le monde sait dans le bourg que Mado t'a quitté.

Alain : Maman, t'es pas au courant des dernières ...

Josette : Ecoute ! je t'ai préparé un couscous des petits amis, tu m'en diras des nouvelles ! J'ai aussi sorti une bouteille de Boulaouane de la cave, elle sera comme ça à température ambiante.Tu vas voir. On va se croire revenu au pays.

Alain : Maman, c'est une belle attention mais Mado est là.

Mado entrant avec un vase de fleurs qu'elle pose sur la table : Ah, bonjour mamie. C'est gentil de nous rendre une petite visite.

Josette : Ah vous êtes là ! Je sais pas pourquoi je m'étais imaginée qu'Alain était tout seul. Je crois que je perds un peu la boule en ce moment. Je suis venue vous inviter à manger un couscous.

Mado : Ce serait avec plaisir, mamie, mais, à midi, on attend Constance, notre fille et on a hâte de découvrir sa nouvelle copine. Ce sera pour une prochaine fois.

Josette : Oh, non ! Venez ! Je serai contente de revoir ma petite fille et de découvrir sa copine. J'en ai fait suffisamment pour tous vous accueillir.

Mado : C'est vrai que vous prévoyez toujours largement, mamie. Mais je me suis mise en cuisine et je ne veux pas tout arrêter. Je leur dirai de passer vous voir.

Josette : Mais ! Vous ne pouvez pas faire ça, je vais devoir manger du couscous toute la semaine.

Mado : Non, mamie. C'est pas possible aujourd'hui mais Alain passera vous en prendre dans la semaine. Je vous quitte, j'ai quelque chose sur le feu. Elle sort côté cuisine.

Josette : Bon. Tant pis. Toi, il faut pas que tu restes seul. Tu me promets de venir à la maison si ça se reproduit ?

Alain : Mais, maman. Tout va bien, te bile pas.

Josette : Je te trouve un peu pâlichon. Fais toi un petit lait de poule le soir. Tu verras ça te requinquera.

Alain : Je me porte bien, je t'assure. Faut pas t'inquiéter.

Josette : Bon, j'y vais. Tu m'envoies ma petite fille dès qu'elle arrive. On est un peu complice toutes les deux.

Alain : Oui, c'est promis maman. A bientôt.

Alain repart à la chambre. Elle fait mine de sortir et revient à pas feutrés se cacher dans la penderie.

Alain des coulisses : J'y pense : pour montrer qu'on a l'esprit ouvert, si je portais un paréo plutôt qu'un pantalon ?

Josette passant la tête entre les rideaux puis les refermant : Et pourquoi pas une paire de collants pendant que tu y es ?

Alain : C'est plein de couleurs variées.

Josette même jeu : Et alors ?

Alain :Alors ça ressemble aux couleurs de l'arc en ciel, le symbole de la tolérance chez les jeunes !

Josette même jeu : Enfin, tu n'y penses tout de même pas !

Alain : Pourquoi pas ? Ça se fait dans les îles.

Josette même jeu : C'est pas une raison.

Alain : Dis-moi, t'en avais bien un dans le temps ?

Josette même jeu : J'en ai jamais eu !

Alain entrant : Pourquoi tu me dis ça, je t'ai bien vue le mettre. Tu ferais mieux de me dire que tu sais pas où tu l'as mis. Et puis, cesse d'imiter ma mère. Tu m'agaces.

Mado entrant : J'imite rien du tout, je suis pas comme toi à imiter la mienne quand elle appelle ses chats !

Alain : C'est plutôt mignon quand je fais ça, pas comme ce que tu me dis.

Mado : Mais je t'ai rien dit !

Alain : Ah, c'était peut-être la cafetière qui persiflait alors!

Mado : Arrête, c'est toi qui a fait les demandes et les réponses !

Alain : Je peux juste te dire une chose : tu imites bien mal maman. C'est pas du tout sa voix.

Mado : Chut ! Attends.

Elle se dirige sans bruit vers la penderie et ouvre brusquement le rideau

Mado : Mamie ! Qu'est-ce que vous faites là ?

Josette : Ah ! enfin quelqu'un pour m'aider. J'ai trouvé le rideau de la porte mais pas la porte.

Mado : Mamie, la porte est par là. C'est pourtant facile à trouver c'est juste après le paillasson.

Josette : Ah mais c'est ça. Avec l'odeur des chaussures, j'ai cru me trouver sur le paillasson. Je retourne à la cuisson de mes pois chiches. Vous n'oubliez pas de m'envoyer Constance ?

Elle sort.

Mado sur le pas de la porte : Oui, ça sera fait. On la gardera pas toute la journée !

Revenant vers Alain. Je trouve ta maman aussi curieuse qu'une chatte qui attend des petits, en ce moment.

Alain : Faut la comprendre, elle s'inquiète pour moi.

Mado : Ce n'est pas une raison pour espionner les gens.

Alain : C'est vrai qu'elle aime tout savoir. Elle a toujours été comme ça, tu la changeras pas. C'est maladif chez elle.

Mado : Et, toi ? T'as sans doute pas changé non plus ? T'as fait la nouba pendant toute la semaine. Faire la java, c'est aussi maladif chez toi !

Alain : Ah non ... y avait pas de raison.

Mado : Prends moi pas pour une cruche. Avec tes copains du rugby, vous fêtez chaque séparation de couple pendant un mois.

Alain : Uniquement si la séparation se prolonge... Le problème c'est que ça s'est toujours prolongé.

Mado : Avec un tel régime, comment veux-tu que la compagne revienne ?

Alain : Par peur de devenir vieille fille, pardi !

Mado : Les temps ont changé mon pauvre et maintenant les femmes savent être indépendantes. Et le délaissé n'est pas sûr de trouver une nouvelle compagne. Même si pendant les soirées, vous essayez de vous en persuader : une de perdue, dix de retrouvées.

Alain : Ah c'est uniquement parce que le choix est difficile !

Mado : Comme tu dis. Bon pour en revenir à cette semaine, puisque tu es président du club, j'imagine que chacun a dû mettre les bouchées doubles et que les sorties ont duré jusqu'au bout de la nuit.

Alain : Ah non, ça n'a pas duré.

Mado : Si tu penses que je vais te croire. Et pour ton changement de poste au boulot, tu annonçais vouloir donner ta démission ?

Alain : Le syndicat m'a dit d'attendre. Ils vont se battre pour que je conserve le même salaire.

Mado : Eux, au moins, ont les pieds sur terre. Bon, termine vite la toilette et occupe toi de la chambre.

Ils sortent chacun de leur côté. Nouvelle sonnerie.

Mado : Ah non, encore ! Vas-y.

Alain : Bernard ! Qu'est-ce qui t'arrive ?

Bernard: Oh la, la. Je crois que t'as oublié notre rendez-vous.

Alain : Ah, oui. Ça me revient. On doit solliciter la générosité des habitants pour équiper en maillots une équipe de poussins.

Bernard : Voilà. Tu y es. T'es prêt ?

Alain : Ben non. Je pourrai pas vous accompagner, je suis d'astreinte aujourd'hui. Faut dire que je suis gâté de ces temps. Je suis passé de chef de chantier à technicien d'intervention et pour me mettre dans le bain, un week-end de garde.

Bernard  : Ah, c’est un problème ?

Alain : Un sacré dilemme, tu veux dire. Sachant que je suis déclassé, rester ou ne pas rester ? Telle est la question comme dirait Hamlet. Tu connais Shakespeare ?

Bernard : Oh, tu sais moi et la peinture.

Alain : C’est vrai, Bernard, que tu es plus goguenard que Fragonard !

Bernard : Allez, te bile pas, on va t'arranger ça.

Alain : M'arranger ça ?

Bernard : Oui, on va faire la fête. Le slogan sera un poste de chef de perdu, dix tâches d'ouvrier de retrouvées !

Alain : Nanard, garde ton humour pour toi ! Au fait, as-tu pris une boîte pour la collecte ?

Bernard : Non, c'est les femmes qui me l'apportent. Elles ne devraient d'ailleurs pas tarder. On a rendez-vous chez toi, rappelle-toi.

Sonnerie du portable. Alain décroche.

Alain : Excuse, j'ai un coup de fil. Allô ! … Oui ? ... Melle Dujardin ? …

Bernard : Dujardin ? Demande lui si elle a une cave.

Alain : C'est pour un dépannage ? … Le chauffe-eau ne veut pas démarrer.

Bernard : Il n'y a pas de bon jardin sans bonne cave.

Alain : Vous avez essayé de l'éteindre et de le rallumer ? … Oui, et ça repart pas...

Bernard : On y trouve souvent de bonnes bouteilles sorties de derrière les fagots !

Alain : Bon j'arrive. Vous habitez où ? ... Dans une jolie maison de style baroque...

Bernard : Moi, je dis : pas de belle baraque baroque sans bonne barrique.

Alain : Et elle se situe où cette jolie maison ? … Place des Dahlias ,... au croisement de la rue Sainte Barbe et de la rue Bagdad... Vous me dîtes quoi ?...entre la rhubarbe et le rutabaga. Non j'ai pas besoin d'astuces pour retenir le nom des rues. A tout de suite, Mademoiselle Dujardin.

Bernard : Tu aurais dû lui rappeler que pour monter en calories, il faut vider la cave.

Alain : Nanard, arrête de m'aider quand je suis au téléphone, tu comprends bien que ça perturbe. Tu trouves pas qu'il y a, là, de l'abus ?

Bernard : De l'abus ? Ah, non, Nanard a bu qu'un p'tit blanc pour se mettre en train.

Alain : C'est déjà trop ! Rappelle-toi ce qu'on a dit : « pas d'apéro » ce matin.

Bernard : Ouais, ouais, je tiendrai jusqu'à ce soir.

Alain : Bon le devoir m'appelle, j'y vais. Pour la collecte, je suis sûr qu'on vous réservera un bon accueil. Vous verrez, tout se passera bien. J'appelle Mado.

Bernard : Ah, bon ! Elle est revenue !

Alain criant : Mado, je suis appelé pour une intervention. Je te laisse Bernard qui est en grande forme ce matin. Des accompagnatrices doivent bientôt le rejoindre.

Il prend un sac mallette, ses chaussures, son imper couleur mastic, et sort.

Mado : Voilà, j'arrive. Ah, bonjour Bernard.

Bernard : Bonjour, Mado. On a prévu de faire du porte à porte pour avoir des fonds. On veut monter une équipe de jeunes, une équipe de poussins.

Mado : Une équipe de jeunes ! Mais ils vont se faire mal ! Ils vont se blesser !

Bernard : Oh, non. Ça risque pas. Ils doivent juste se toucher pour lâcher le ballon. Ils apprendront à plaquer plus tard.

Mado : J'espère que vous leur apprenez pas à boire comme des trous comme vous faites après les matchs.

Bernard : Non, ils sont trop jeunes pour ça. Il faut avoir l'esprit de compétition pour aimer la troisième mi-temps. C'est pas donné à tout le monde et certainement pas aux jeunes.

Mado : Vous, vous faites vos soûleries par compétition.

Bernard : Eh oui, faut tenir la distance. Et nous, les cantalous, on a de l'endurance.

Mado : Ah, bon. Vous êtes du Cantal, je vous croyais du Calvados.

Bernard : Non, je viens de Murat au pied du Lioran.

Mado : Et moi qui croyais que vous veniez du Ballon d'Alsace.

Bernard : Non ! Pas si loin. Je viens de l'amont de la Cère là où on trouve de belles truites fario.

Mado : Pour vous dire la vérité, je pensais que votre poisson préféré était le bar bien frais.

Bernard : C'est dans nos régions que l'on fait de beaux bébés, si costauds qu'ils deviendront de solides piliers de rugby.

Mado : Avant de se recycler en piliers de bistrot ! Je voulais vous demander vous avez appris que nous nous étions séparés avec Alain ?

Bernard : Oh, vous savez, ici, à Sousceyrac, tout se sait.

Mado : Et vous avez fêté ça pendant toute la semaine, j'imagine.

Bernard : Eh bien, détrompez-vous. Si on a voulu consoler Alain, le premier soir, on n'a pas poursuivi.

Mado : Comment ça ? Ça dure un mois votre comédie en assurant l'ex qu'il en trouvera une autre.

Bernard : Oui, mais là, ça a mal tourné. On est sorti en boîte et comme on avait un peu bu, on est rentré qu'à 5h du mat, sûrs de ne pas trouver la maréchaussée.

Mado : Et alors ?

Bernard : Et alors les pandores nous attendaient au premier carrefour. Résultat : un retrait de permis et des points en moins pour les plus chanceux.

Mado : Et Alain ?

Bernard : Ils l'ont pas fait souffler dans le ballon. On ne contrôle pas une légende qui a fait les beaux jours de l'équipe et a porté loin la renommée de la ville. C'eut été un sacrilège !

Mado : Enfin, voilà un contrôle salutaire. Je crois, que dorénavant, vous serez obligés de mettre un peu d'eau dans votre vin.

Bernard : C'est quoi ça ?

Mado : De l'eau, ce qu'il vous faudrait consommer régulièrement.

Bernard : Ah, non, nous, on a une santé de fer ! C'est pourquoi on ne boit pas d'eau, ... sinon ... on rouille !

Mado : Ah bon, votre état, c'est le fer. Mais est-ce qu'il passerait pas au zinc à midi et deviendrait étain, complètement éteint le soir ?

Bernard : C'est vrai, le soir, l’alchimie se fait et j'ai un sommeil... de plomb et dors... la nuit !

Sonnerie à l'entrée. Trois dames rentrent.

Lou : Oh, c'est vous, Mado ! Quelle surprise !

Nadia : Ah, vous êtes là ! Ça fait plaisir de vous revoir.

Oriane : On ne pensait pas vous rencontrer. On pensait plutôt trouver Alain … mais, vous êtes là c'est … c'est encore mieux. Nous devons recueillir des fonds pour équiper une équipe de jeunes. Nous avions rendez-vous ici.

Mado : Oui, bonjour, entrez donc. Alain m'a prévenue de votre arrivée. Il ne pourra pas vous accompagner, il a été appelé pour une intervention. Mais Bernard est là.

Nadia : Bernard ! On devait se retrouver en bas de l'immeuble. Puisqu'on te voyait pas, on a cru que tu ne viendrais pas.

Bernard : Ah, mais je voulais voir comment allait Alain. Tu sais bien qu'il a rompu … qu'il a rompu ...

Oriane : Qu'il a rompu son jeûne ce matin c'est à dire qu'il a déjeuné. C'est ce que tu veux dire ?

Bernard : Oui, oui. Les mots me manquent quand il s'agit de parler du café du matin … tellement c'est beau. Il fait mine d'essuyer une larme.

Mado : Alors, comme ça, vous vous êtes mises au rugby.

Lou : Oh, c'est pour accompagner mon fils qui veut faire comme les copains.

Mado : Vous ne trouvez pas que c'est un sport dangereux ?

Oriane : C'est vrai, certains joueurs sont trop violents. Dis Bernard, il paraît qu'il arrive que l'on se morde l'oreille dans certaines mêlées.

Bernard : C'est exact, que ne fait-on pas pour faire reculer l'adversaire !

Nadia : Mais une oreille c'est, tout de même, pas une denrée comestible !

Bernard : Certaines sont en feuilles de chou.

Nadia : Et quand l'un se rend compte qu'il a sa feuille de chou coupée, qu'est-ce qui se passe ?

Bernard : L'autre a alors son nez en patate.

Oriane  : Moi, mon voisin, rugbyman, n’a pas le nez écrasé mais présente une coupure au front. Là encore, ça s’est pas fait tout seul.

Bernard  : Mais si, il arrive qu’un joueur heurte une herbe !

Oriane  : Une herbe ! Dis Bernard, t’en aurais pas fumé ce matin ?

Bernard : Certainement pas, en tant que mauvaise herbe, je pourrais prendre feu.

Lou : Tout ça me rassure pas. Moi, je tremble à l'idée que mon fils se blesse. Mais son père y tient. Il dit que ça fera de lui un homme.

Mado : Quand je les vois entrer sur le terrain, j'en frémis d'avance.

Nadia : Pourquoi les maillots ne sont-ils pas plus rembourrés ?

Lou : C'est vrai, on parle de trois-quarts. Pourquoi ne porteraient-ils pas une sorte de vêtement de protection pour se protéger ?

Bernard : Et pour les deux demis .... beaucoup de mousse !

Nadia : Pour moi, le problème, c'est qu'ils se rentrent trop violemment dedans. Ils devraient se ménager davantage.

Oriane : Moi, j'aime bien quand ils se groupent pour avancer. Ils se protègent ainsi mutuellement.

Lou : C'est ce qu'on appelle un ballon porté.

Bernard : Le ballon porté, c'est bien un truc de filles.

Oriane : Et pourquoi donc ?

Bernard : Le travail est de pousser pour y arriver.

Lou : Et alors ?

Bernard : Une fois à terme, c'est la délivrance et le ballon est aplati.

Oriane : Bernard, ça te ferait du bien de connaître les douleurs de l'enfantement. Tu en plaisanterais peut être un peu moins.

Bernard : Oh ben, si on ne doit pas rigoler, on n'est pas parti pour récolter beaucoup d'argent ce matin !

Nadia : Mais si, Bernard, ne fais pas le modeste ! Ton charme auprès des gens va nous aider.

Lou : Tu sais que, sur la liste des dieux du stade, tu es en première ligne.

Nadia : Tu fais craquer toutes les défenses sur un terrain mais aussi dans le cœur des filles.

Oriane : Eh, vous, les filles, vous ne seriez pas un peu fleur bleue. Vous rêvez d'un homme charmant empreint d'élégance. Moi, je crains que vous ne trouviez qu'un pilier … gauche !

Nadia : Oh, ne t'inquiète pas ! Il faut peu de leçons pour transformer un manant en prince !

Lou : Ce sera d'autant plus facile qu'il est beau garçon ; il est à croquer !

Bernard : J'ai l'impression qu'elles me prennent pour un petit Lu !

Oriane : Dites, Mado, on voulait vous demander. Pour financer l'achat de maillots, on s'est dit que chacun pourrait sponsoriser un numéro.

Lou : Les numéros vont de 1 à 15 pour les titulaires, cela laisse le choix. On verra alors quels sont les numéros le plus souvent demandés.

Mado : Oui, c'est une bonne idée. Les hommes ont souvent un joueur ou un poste de jeu préféré et les femmes un numéro fétiche en tête. Vous devriez connaître un certain succès.

Nadia : Oui, c'est ce qu'on s'est dit. C'est pourquoi on a apporté un jeu de maillots pour qu'ils choisissent.

Mado : Mais, prenez place ! Je vous ai même pas proposé un café.

Oriane : Non, c'est gentil mais il faut qu'on y aille. On doit voir un maximum de personnes ce matin.

Bernard : Moi, un petit café arrosé m'aurait pas déplu.

Oriane : Bernard passe devant, tu vas nous mettre en retard!

 

RIDEAU

 

 

 

 

 

SCENE 2

Entrant de l'extérieur, Josette et Alain, sa mallette à la main.

Josette : Je t'assure que tu as belle allure avec ton cartable. Je suis un peu fière de toi. On dirait un toubib ! Il te manque plus que le complet veston et les souliers vernis !

Alain : Oh, tu sais, maman, tout le monde s'habille décontracté de nos jours même les médecins.

Josette : Dis moi, ça s'est bien passé ton intervention ? Tu as su faire ?
Alain : Enfin, maman, ça fait plus de 20 ans que je suis dans le métier, je commence à connaître !
Josette : C'était qui ta cliente ? Ici, je connais un peu tout le monde.
Alain : Melle Dujardin.
Josette : Ah, mon dieu, celle qui se balade en déshabillé sur le balcon. Allez, dis moi comment ça s'est passé.
Alain : Maman, tu veux toujours tout savoir et rien payer. Faut pas me couver comme ça ! Je suis plus un enfant.
Josette : J'en suis pas si sûre. Et puis c'est normal qu'une mère s'inquiète pour son enfant. Tu vas pas perdre ton emploi, au moins, ni le moral j'espère.
Alain : Tout va bien, maman, et je pourrais bien te montrer que je sais encore rire quand l'occasion se présente.
Josette : Tu dis ça mais j'ai tout lieu de penser le contraire. J'ai peur que tu te laisses aller et délaisses ton travail. Est-ce que tu t'es montré soigneux ? T'as toujours été négligé.
Alain : Là, c'était elle qui donnait dans le négligé : un négligé de soie.
Josette : Tu t'es occupé de sa chaudière ?
Alain : Oui, dès mon arrivée, son corps de chauffe est  devenu tout feu, tout flamme.
Josette : Toi, t'es parti à plaisanter, je le sens. 
Alain : Mais enfin avec l'arrivée d'eau, ça risquait rien.
Josette :Tu as dû asperger et en mettre partout. As-tu pris soin de tout éponger ? 
Alain : Mais oui, j'ai utilisé … sa lingette.
Josette : Tu as bien tout purgé, au moins ? 
Alain : Mais oui, maman. Et pour avoir un débit à sa convenance, elle avait sur place … un bon étalon.
Josette : Je vois que t'es parti à rire. C'est signe que ça va mieux. L'arrivée de ta fille semble t'avoir redonné le moral. Pour finir, tu as bien tout remis en place ?
Alain : Mais oui, tout s'est bien passé. Il ne reste plus que le rapport.
Josette : Ah, tu as un rapport à chaque fois que tu rencontres une dame ?

Alain : Je sais pas ce que tu imagines. Je dois simplement donner le compte-rendu de l'intervention à la facturation.

Josette : Tu dois détailler comment tu t'y es pris avec la dame ? Tu racontes pas tout au moins.

Alain : Mais enfin maman que veux-tu qu'il se soit passé ? C'est une cliente comme une autre. Il n'y a pas de raison que je la traite différemment des autres.

Josette : Ah, bon, tu en as plusieurs autres !

Alain : Enfin c'est une façon de parler ! Pourquoi voudrais-tu qu'il y ait quelqu'un d'autre dans ma vie.

Josette : Je sais pas mais on m'a toujours dit qu'il faut se méfier de l'eau qui dort. En attendant et en te regardant passer, j'ai trouvé que tu n'étais pas bien couvert. Tu dois avoir froid avec un simple polo et un imper au mois de novembre.

Alain : Mais je m'active quand je suis dehors. Rappelle-toi quand je jouais l'hiver, je n'avais qu'un maillot et je n'avais pas froid.

Josette : Oui, mais t'es plus tout jeune. Avec l'âge on devient frileux. Je vais te tricoter un pull bien chaud.

Alain : Mais, il doit m'en rester encore un que je portais quand j'étais au lycée.

Josette : Oh, mais il doit être bien défraîchi. J'ai vu qu'à Bergère de France ils avaient sorti de la laine vierge. Tu auras l'air un peu beau ainsi équipé ! Attends, je vais reprendre tes dimensions. T'as pas encore grandi ?

Mado entrant : J'entendais que ça parlait, je me demandais qui c'était.

Josette : Je lui disais qu'il aurait bien plus chaud si je lui tricotais un pull.

Mado : Mamie, vous croyez pas qu'il pourrait se payer une doudoune ?

Alain : Oh, non. Je risque d'avoir trop chaud. L'imper me convient très bien.

Mado : Il est tout élimé. Tu ressembles au lieutenant Colombo. Manque plus qu'une vieille peugeot pour ajouter au tableau !

Josette : Moi, je pense que tu dois avoir froid en plein vent au bord de la touche.

Alain : Oh, y a la buvette pour se réchauffer. La chaleur est une richesse qui vient de l'intérieur.

Mado : Au lieu de dire des bêtises, tu devrais plutôt investir Décathlon plutôt que sur un long déca... Oh, excusez-moi, je crois que j'ai un message. Josette vient regarder par dessus son épaule. Mamie, vous regardez mes messages maintenant !

Josette : Non, je voulais juste voir la marque de l’appareil.

Mado : Si vous voulez tout savoir, c’est un Apple.

Josette : Ah, le mien il est pas à Paul, il est à moi.

Mado : Amusant ! Bien, excusez-moi si j’extrapole mais c’est Constance qui m’annonce qu'elles sont arrivées. Elles se trouvent au bas de l'immeuble.

Josette : Oh, j'y vais. Je veux savoir comment ça se passe pour elles à Paris. Je vous envoie sa copine si elle veut bien.

Elle sort.

Alain : Voilà. On va savoir à quoi ressemble Delphine, sa copine. Moi, je te dis qu'elle doit avoir le physique et sans doute la profession de camionneur. Une fille à gros bras quoi !

Mado : Qu'est-ce que t'en sais. T'aurais pas des clichés en tête, toi ?

Alain : Et je pense qu'elle doit démarrer au quart de tour dès qu'il y a contact.

Mado : Allons sois sérieux, c'est sans doute une fille bien.

Alain : Moi, je crois plutôt qu'elle doit s'y connaître en détours baladeurs.

Mado : Ecoute pour que notre fille l'ait choisie, c'est qu'elle a trouvé une personne de bon sens.

Alain : Ou bien une personne qui doit aimer chercher les sens interdits. Imaginer dormir avec elle me fait peur. J'en frissonne rien que d'y penser.

Mado : Eh bien, toi qui ne supportes plus qu'on te touche et qui te réveilles au milieu de la nuit parce qu'on t'a simplement effleuré, ça te ferait du bien d'être un peu culbuté.

Alain : Qu'elle se méfie, je pourrais faire un raffut... Bon c'est pas tout, il faut que je termine la chambre. J'avance pas. Je suis toujours dérangé.

Mado : Il suffit de la remettre en ordre. Elles ne vont pas inspecter notre chambre sous toutes ses coutures.

Alain : Je vois que tu connais pas l'attachement des parisiens à leur lit. Loin d’être un long fleuve tranquille, ils en font toute une Seine !

Mado : Au lieu de faire des jeux de mots stupides, active toi un peu, sois efficace !

Alain : Mais rassure-toi, je devrais pas tarder à terminer ... d'autant plus que je l'ai pas utilisée cette semaine, j'ai dormi sur le canapé ! ... Faut juste qu’elles évitent d’aller dans la salle de bain, la panière de linge sale déborde ! Il sort.

Mado : Avec son souci de propreté, je me demande dans quel état serait la maison dans un mois !

Mado se dirige vers la cuisine. Nouvelle sonnerie.

Mado : Ah, ça doit être l'amie de Constance.

Mme de Bonemin : Bonjour, Madame, je me présente. Je suis Delphine de Bonemin. Je suis candidate aux élections municipales au nom du groupe Union pour la Sérénité et la Témérité.

Mado : A dire vrai, je ne crois pas vous connaître. Il y a longtemps que vous habitez Sousceyrac ?

Mme de Bonemin : Non, j'ai acheté une résidence secondaire récemment, mais j'ai l'intention de venir plus souvent à Sousceyrac. Je pourrais ainsi défendre les intérêts des habitants du Ségala.

Mado : Votre Union politique, non plus, je ne la connais pas.
Mme de Bonemin : Elle aussi est récente. J'ai participé à sa création. C'est pourquoi j'ai été désignée pour la représenter ici. J'espère qu'on ne dira pas que j'ai été parachutée !

Mado : Non, mais que c'est le ciel qui vous envoie !

Mme de Bonemin : Pour réussir dans une élection, il est capital d'être soutenue par le siège. Et je crois, en effet, que je suis dans les petits papiers de la direction.

Mado : Sans doute, un papier surprise !

Mme de Bonemin : Mon slogan de campagne est : «Avec l'Union, vous serez en de Bonnemin ». Bonemin, vous l'avez compris, c'est mon nom.

Mado : Vous risquez de rentrer en concurrence avec Pierre Assain.

Mme de Bonemin : Pierre Assain ? Je crois qu'il a été maire, autrefois. C'est ça ?

Mado : Parfaitement et sur les panneaux électoraux, il signe sa profession de foi ainsi « Rendez les clés de la ville, Assain Pierre».

Mme de Bonemin : Heureusement que je ne suis pas Joël Battut.

Mado : Non, cette année c'est son fils Candide qui se présente.

Mme de Bonemin : Oui, c'est bien ça. Vous imaginez les commentaires avant même le résultat : c'est le Candide à.. Battut.

Mado : Et vous arriverez à convaincre chacun de voter pour vous ?

Mme de Bonemin : Oh, il ne faut pas hésiter à écouter les demandes et à laisser entendre qu'on pourrait les satisfaire.

Mado : Mais vous n'arriverez pas à contenter tout le monde?

Mme de Bonemin : L'important n'est-il pas de donner du bonheur le temps de l'élection. Il faut être bien cucul pour ne pas comprendre qu'on va être cocu.

Mado : L'électeur risque alors d'être déçu.

Mme de Bonemin : Mais pourquoi ? Les paroles s'envolent, seuls les écrits restent et ce n'est que le contenu du programme qui engage l'homme politique.

Mado : Bien, j'imagine que votre programme est digne d'intérêt, mais, je suis désolée, j'ai pas de temps à vous consacrer, je me suis mise en cuisine. Bonne tournée électorale.

Mme de Bonemin : Oh, non. Je suis déçue. J'aurais aimé vous parler d'un sujet qui me tient à cœur. L'installation d'un refuge pour animaux. Ce serait tellement chouette d'avoir un endroit pour recueillir tous ces toutounets abandonnés et ces minettes qui cherchent un maître.

Mado : Non, vraiment, je ne peux pas vous accorder plus de temps. Mais peut-être que mon mari pourra vous écouter.

Appelant côté chambre : Alain, tu peux venir ?

Elle repart à la cuisine.

Alain arrivant : Ah, voilà l'heureuse élue !

Mme de Bonemin : Oh, comme vous y allez, c'est pas encore chose faite.

Alain : Attendez, vous êtes bien Delphine ?

Mme de Bonemin : Oui, je suis Delphine de Bonemin et ravie de vous connaître.

Alain : Mon dieu, ne me vouvoyez pas, appelez moi Alain Il faut qu'on s'embrasse.

Mme de Bonemin après les bises : Je crois n'avoir jamais reçu un accueil aussi chaleureux. C'est décidé, je fais ta promotion.

Alain : Oh, mais la tienne est déjà faite. Tu fais déjà partie de la famille. Tu sais que tu as choisi, avec Constance, un parti sérieux.

Mme de Bonemin : C'est vrai que je lui suis fidèle mais comme tu dois le savoir cette Union est récente.

Alain : Elle est pas fragile, au moins.

Mme de Bonemin : Non, comme je dis, elle est en de Bonemin.

Alain : Me voilà rassuré et dis-moi comment ça se passe à Paris ?

Mme de Bonemin : Vous, oh excuse moi, tu me parles du siège. C'est ça ?

Alain : Oh, je te demande pas ce qui relève de l'intime. Pour moi, dans la vie, c'est pas là l'essentiel !

Mme de Bonemin : Eh bien, détrompe toi, Alain. Il n'y a rien d'intime dans tout ça, le siège, c'est le fondement !

Alain : Merci, j'avais compris.

Mme de Bonemin : C'est pas aussi facile que ça d'y être admis. L'important, c'est d'y arriver et je te passe les détails.

Alain : Oui, oui, passe, passe !

Mme de Bonemin : Mais peut-être que tu aimerais découvrir comment ça se passe ?

Alain : Non, je t'assure. Ça ne me manque pas !

Mme de Bonemin : Tu sais, Alain, il faut t'ouvrir aux autres. Tu as tout à y gagner à agrandir ton cercle de connaissance

Alain : J'ai pas besoin qu'il soit agrandi !

Mme de Bonemin : Alain, je découvre une certaine tiédeur en toi. Moi qui me faisais un plaisir de te faire découvrir ce monde secret. Mais peut-être que ce sera pour une prochaine fois. En tout cas, sache que j'ai le bras long.

Alain : Mon dieu, je ne doute pas un seul instant de la beauté de ton geste mais je t'assure, je ne suis vraiment pas intéressé ... Mais dis-moi, c'est comme ça que tu fais avec Constance ?

Mme de Bonemin : Ah, non, je ne le fais pas d'habitude. Ce genre de promotion est exceptionnel, uniquement pour toi.

Alain : Alors là, je suis gâté ! J'ai une veine pas possible ! Bon, on reprendra le sujet plus tard. Je vois qu'on a oublié de te proposer quelque chose à boire. On manque à toutes nos obligations Appelant, Mado, sers nous quelque chose, s'il te plaît.

Mme de Bonemin: Non, non, je ne reste pas. Il faut que je vois d'autres gens.

Alain : Ah, bon. Tu profites de ton passage pour démarcher. Tu perds pas de temps.

Arrive Mado.

Mme de Bonemin : Oui, il faut tracer son chemin et trouver les voix pour que bientôt tout marche !

Alain : Plutôt que marcher, rouler doit être ton quotidien, je crois.

Mme de Bonemin : Pourquoi rouler ? Je parlerais plutôt de l'art de la parole. En fait, pour réussir, il suffit de louvoyer en fonction des demandes. Bien, je te quitte Alain. Elle l'embrasse. Passe me voir quand tu veux. Mon local est en face du stade. Je cherche, avec constance, des hommes convaincus comme toi. A bientôt Alain. Au revoir, Madame.

Mado : Au revoir, Madame.

Delphine de Bonemin sort.

Mado : C'est qui celle-là ?

Alain (riant) : C’est pas possible! Enfin, tu le fais exprès ? Me dis pas que tu l'as pas reconnue. C'est Delphine ! La petite amie de Constance.

Mado : Tu me prends vraiment pour une demeurée. Elle ne ressemble pas du tout à la Delphine que j'ai vue sur les MMS.

Alain : Ah, mais moi, je n'ai eu droit qu'à un SMS.

Mado : Je la trouve drôlement culottée. Se faire passer pour une dame en campagne électorale pour donner, devant moi, un rendez-vous sans équivoque à mon mari !

Alain : Ah, bon, c'est une femme politique. J'ai vraiment cru avoir affaire à la petite amie de notre fille.

Mado : Tiens, je vais te croire. Une de perdue, dix de retrouvées. Ça continue. Pour la collecte de fonds, à laquelle tu devais participer, j'ai aussi trouvé étrange que tu aies besoin d'autant de femmes autour de toi.

Alain : Ah, non. Ce sont elles qui se sont désignées lors de notre réunion. J'ai rien demandé.

Mado : C'est ça, elles viennent au rugby, par passion du sport !

Alain : Et pour ce qui vient de se passer, j'avoue que j'ai rien compris. Je peux t'assurer qu'il y a rien entre elle et moi.

Mado : Si tu crois qu'après ça, je vais revenir vivre ici !

Alain : Oh, non, ma mimine. Regarde, je vais m'abstenir d'aller voter comme les pêcheurs à la ligne ! Moi, le racolage c'est pas ma ligne politique.

Mado : Mais être pêcheur, ça l'est.

RIDEAU

SCENE 3

Entrent côté cuisine, Mado, Constance et Delphine.

Mado : Allons dans le salon, on va s'installer sur le canapé pour prendre le café. Alain, tu nous prépares ça ?

Alain répondant côté cuisine : Qu'est-ce que vous voulez comme arôme ?

Constance : Je sais pas, qu'est-ce qu'il y a ?

Alain : Le voluptuoso, c'est d'un érotisme torride !

Constance : Papa, sois sérieux. Qu'est-ce qu'il y a d'autre ?

Alain : Le sublimo, il laisse en bouche un désir de baiser.

Constance : Papa, arrête de plaisanter. T'es reloud à la fin. Il faut moins boire de vin à midi. Tu vas effrayer Delphine !

Delphine : Non, je trouve au contraire qu'il met de l'ambiance.

Mado en aparté: Proposez lui de s'acheter un vêtement chaud pour Noël. Mamie se sent obligée de lui tricoter un pull.

Constance : C'est pas vrai qu'il met toujours son vieil imper tout usé pour sortir.

Mado : Va le lui faire quitter ! On a l'impression que c'est son doudou.

Alain apportant les cafés sur un plateau : Finalement, on a plus que des décas. Ça convient à tout le monde ?

Delphine : Oui, c'est parfait pour moi.

Constance : Bien, ça ira. Dis moi, papa, me dis pas que tu as conservé ton vieil imper et que tu le mets encore aujourd'hui ?

Alain : Moi, mais j'ai rien dit !

Constance : Papa, sois sérieux. Achète toi un bon vêtement chaud, de quoi te protéger contre l'hiver.

Alain : Dis moi, vous seriez pas de mèche, Mado et toi ?

Constance : Elle a raison. Ça se fait plus de porter un imper. Tu as des cabans en laine ou des duffle-coats qui sont chauds et du dernier cri !

Alain : Mais enfin, l'imper n'est pas si vieux. Je suis sûr qu'il peut faire encore 10 ans.

Constance : Tu sais, papa, tu vas pouvoir entrer de ton vivant au musée des vieux chiffons. Ils recherchent en ce moment des antiquités.

Alain : Et toi, qu'est-ce que tu en dis, Delphine ?

Delphine : Moi, je vous verrais bien avec une veste en cuir.

Mado : Vu les résultats de son équipe, chacun dirait qu'il s'est encore payé une belle veste !

Delphine : C'est pas ce que je veux dire. Je trouve que cela lui donnerait un beau look, un air de pionnier de l'aviation par exemple.
Mado : Ça lui irait bien, lui qui plane souvent.

Delphine : Un petit air de Saint-Exupéry

Mado : Je crois que le mot saint est de trop. !

Delphine : Ce serait mignon le côté « Petit prince » ?

Mado : En ce qui le concerne, ce serait plutôt le côté grand pacha. Il s'occupe de rien !

Delphine : Moi, en fonction de mon humeur, je change de couleur de vêtement.

Mado : Alain, lui, il oscille entre le gros rouge et le petit blanc.

Delphine ; Alain, vous ne dîtes rien. Faut vous défendre !

Alain : Oh, j'y suis habitué, figure-toi.

Mado : C'est ça, plains-toi, dis tout de suite que tu es un martyr !

Alain : Je pensais que vous alliez plutôt me demander des nouvelles de l'équipe. On a gagné dimanche dernier.

Mado : Oui, je crois que ça faisait longtemps que c'était pas arrivé et je peux vous assurer qu'ils ont fêté ça.

Alain : On a tombé le premier de la poule. On est plus dernier, ça se fête, non ?

Mado : Ça change de certains soirs où ils se consolent de la défaite dans l'alcool.

Alain : Ça va de soi, on refait le match autour d'un verre.

Mado : Je sais pas si vous parlez beaucoup du match mais vous devenez subitement muets en rentrant. Comme si vous ne trouviez plus les mots.

Alain : Il faut savoir faire preuve de sobriété. A trop parler, on peut saouler !

Mado : Enfin, c'est triste à dire mais quel que soit le résultat, vous avez pris la mauvaise habitude de boire des rafales d'anisette.

Alain : Rien que de très normal. Chacun paie sa tournée. Sinon ça s'appelle "jouer petit bras".

Constance : "Jouer petit bras". Dis moi, papa, en quoi ça pose problème ?

Alain : Imagine ce que vont penser les potes ! Ça manque de panache.

Constance : De panache ? Mais vous vous croyez encore en plein match ?

Alain : Eh oui, mieux vaut un coup enivrant dans l'aile qu'échapper le ballon dans les pattes !

Constance : Très drôle ! Et parce qu'on t'a parlé de "jouer petit bras", tu te sens obligé de boire !

Alain : Ben, oui. Au rugby, on a le sens de l'honneur.

Constance : L'honneur de quoi ? Tu t'es jamais dit que l'expression ne devait pas être prise au pied de la lettre, qu'elle était des plus volatiles ?

Alain : Ah, comme volatiles, les gens nous prennent pour des pingouins sans grande tenue...

Constance : A qui la faute !

Alain : Mais pas pour des manchots empereurs !

Mado : En effet, vous êtes bien de drôles d'oiseaux. A ce propos, ne crois-tu pas que ton équipe de collecteurs de fonds va profiter des visites pour prendre l'apéro ?

Alain : Alors là, il n'y a aucun risque. J'y ai pensé, figure-toi. J'ai demandé à Bernard, lors de la réunion préparatoire, de donner une bonne image du club.

Mado : Bernard sobre ? Tu rêves !

Alain : Attends ! Pour le canaliser, je l'ai fait accompagner par une équipe de femmes. Elles sauront mettre le holà si l'envie de trinquer le prenait ... En ce moment, ils devraient avoir fini et rentrer sagement au bercail.

Sonnerie et irruption tonitruante du groupe, habillé d'un maillot devant à la taille noué à un autre derrière comme un pagne et faisant virevolter un troisième au-dessus de la tête, l'autre main est appuyée sur l'épaule de celui qui précède. Ils chantent à tue-tête.

Eh, oui nous sommes tous des soûlots,

Dare la, dire la dada.

Nous ne buvons plus jamais d'eau,

Dare la, dire la dada,

Ma pire ennemie c'est l'eau de Vittel,

Dare la, dire la dada,

On peut très bien se passer d'elle,

Dare la, dire la dada,

A la limite, on peut en boire,

Dare la, dire la dada,

Mais avec beaucoup de Ricard !

Alain : On peut m'expliquer ce qui se passe ?

Lou : Oh, excusez nous, je crois … je crois qu'on est un peu …un peu pompette.

Alain : Mais qu'est-ce qui vous est arrivé ?

Nadia : C'est simple, on a commencé notre tournée par la maman, hic, par la maman d'Alain qui nous a, hic, d'ailleurs très bien reçus.

Mado : Et quel numéro vous a-t-elle pris ?

Oriane : On se souvient plus.

Alain : Ce doit être le 45 ou le 51 car vous sentez fortement l'anis.

Lou : Elle nous a appris que … que maintenant la mode pour les garçons c'était … c'était de porter un paréo. Que même Alain .. qu'Alain avait décidé d'en mettre un.

Nadia : Oui, on a ri, hic, pendant tout le chemin en pensant au, hic, au concours de belles gambettes qui allait, hic, avoir lieu dans le pays. On pourra, hic, décerner le titre du plus poilu ! Les donateurs ont voulu, hic, fêter l’événement en nous offrant, hic, un verre.

Alain : Et, vous avez récolté beaucoup d'argent ?

Oriane : Oui, je crois que les bourses de Nanard sont pleines ! Oh excusez moi,... je ne sais plus ce que je dis. Je voulais dire qu'il a rempli la caisse.

Alain : Oui. Vous vous êtes pris une bonne caisse ! Vous avez bien chargé la mule à ce que je vois ! Dis moi Bernard, je t'avais demandé, lors du briefing, de rester sobre. Tu m'as pas écouté !
Bernard : Si, mais c'est elles qui ont voulu boire !

Alain : Voulu boire ? Comment ça ?

Bernard : Ben oui, pour les dissuader de fêter l'arrivée du paréo à Sousceyrac, je leur ai affirmé que j'abusais des femmes saoules !

Lou : Oui, c'est bien ça… ça qu'il a dit.

Alain: Et alors ?

Lou : Alors, sûres de sa promesse, on s'est … on s'est mises à boire mais il n'a … il n'a rien fait. Ah ça, pour se vanter les ... les hommes sont … sont très forts !

Nadia : Nanard, tu nous a, hic, fortement déçues. Tu n'es, hic, qu'un beau parleur. Toi un trésorier ? Un gros débit, oui, mais, hic, je te donne aucun crédit. Tu nous as, hic, même pas mises à découvert !

Lou : Bernard, maintenant c’est… c’est l’heure du bilan et on t’a .. on t’a pas vu en bel actif mais plutôt en … en lourd passif !

Oriane : En résumé, si on a pas eu droit sur le chemin à des « Oh, mon trésor !», on a tout de même fait une bonne recette ! Mais, enfin, voyons ! On est en train de parler de nous et de notre matinée et on a même pas dit bonjour à votre fille et à cette demoiselle.

Constance : Oui, bonjour. Je vous présente Delphine, ma copine.

Delphine : Bonjour, j'accompagne Constance que je connais depuis la rentrée en fac.

Constance : Oui, et elle a bien voulu me suivre pour découvrir la région.

Oriane : C'est une jolie contrée ici, beaucoup de citadins ou d'anglais apprécient notre coin et viennent s'y s'installer.

Delphine : C'est vrai que le pays a des accents du Sud. On commence à y trouver des bastides et les gens d'ici ont des intonations dans la voix qui font penser à un pays occitan.

Oriane : Et vous, dîtes-nous comment ça se passe à Paris ?

Delphine : Oh, la vie est très stressante. On est toujours en train de courir. Et ce qui est le plus épouvantable ce sont les transports. On se trouve agglutinés les uns contre les autres.

Lou : Ah oui, c'est vrai ça. Je suis restée deux ans à ... à Paris et je conserve un souvenir affreux de ces contacts dans le ... dans le métro. Un jour, je me suis demandée si j'allais pas mettre une ... une paire de claques à un homme qui me ... qui me serrait de trop près.

Bernard : Moi, je t'aurais dit : mets les.

Lou : Mais, c'est qu'il commençait à me ... à me tripoter, ce salaud!

Bernard : C'était parti en touche.

Nadia : J'aurais pas, hic, aimé que mon mari se comporte ainsi.

Bernard : Il y aurait eu essai.

Nadia : Faire ça, par exemple, devant mes, hic, mes parents, sûr que je l'aurais laissé tomber.

Bernard : Il se serait fait plaquer.

Oriane : Dis, Nanard, tu peux pas, deux secondes, parler d'autre chose que de rugby. T'en deviens inconvenant, à la fin !

Bernard : Là, c'est le carton. Quand on parle rugby, (prononcer rûbis), les femmes voient souvent rouge.

Alain : Bien, j'imagine que vous n'avez pas déjeuné ?

Oriane : Ben, non. On est encore à l'apéritif.

Alain composant un numéro sur son portable : Faites un peu moins de bruit, j'appelle ma mère.

Lou : Mais on l'a … déjà sollicitée, elle va pas … pas verser deux fois.

Alain : Un peu de silence, s'il te plaît. Oui, maman, c'est moi... Dis moi, il te reste du couscous.... De quoi nourrir tout un régiment !

Lou : Mais puisque je vous dis qu'on l'a … qu'on l'a déjà vue.

Tous : Chut !

Alain : C'est très bien, je t'envoie l'équipe de bénévoles ... Oui, je sais qu'ils sont déjà venus mais cette fois, c'est pour déjeuner.

Lou : Mais on va se faire … se faire refouler.

Tous : Chut !

Alain : Pas de petit Berger blanc en apéritif et tu y vas mollo sur le vin. Surtout, tu les laisses faire une petite sieste, ils ont besoin de récupérer. Il faut pas qu'ils prennent le volant ... Oui, à plus tard.

Lou : Moi, je vous dis qu'elle … qu'elle appréciera pas. Elle va dire que c'est … que c'est du réchauffé !

Alain : Bien, on se calme, vous pouvez aller voir maman, elle vous attend.

Nadia : C'est où déjà, hic, « maman » ? Je crois que je vais, hic, pas retrouver.

Alain : Bon, faut les accompagner. Mado, Constance et Delphine vont vous montrer le chemin. Bon appétit.

Oriane : Bon, alors c'est parti..

Reprise du petit train et du refrain.

Eh, oui, nous sommes tous des soûlots,

Dare la, dire la dada.

Nous ne buvons plus jamais d'eau,

Dare la, dire la dada,

Ma pire ennemie c'est l'eau de Vittel,

Dare la, dire la dada,

On peut très bien se passer d'elle,

Dare la, dire la dada,

Moi, qui ne souffre pas cette eau,

Dare la, dire la dada,

Je l'accompagne de Pernod.

/...

Ils sortent.

RIDEAU

SCENE 4

La pièce est vide. Seul Alain est allongé sur le canapé. On frappe à la porte.

Alain se relevant : Oui. Ah, c'est toi.

Constance : Alors c'est l'heure de la petite sieste ?

Alain : Oui, j'ai terminé. Tu sais, la sieste, on peut pas dire que j'en abuse : j'en fais qu'une par jour. Dis moi, t'es seule ?

Constance : Maman et Delphine sont restées chez mamie pour l'aider à débarrasser et à faire la vaisselle.

Alain : Alors, comment ça va toi ?

Constance : Oh, je vais très bien. J'ai eu la chance de rencontrer Delphine qui m'aide bien.

Alain : Et comment tu l'as rencontrée ?

Constance : Oh, c'est tout simple. Je me suis assise, par hasard, à côté d'elle à la bibliothèque et comme elle a vu que j'étudiais le même cours qu'elle avait préparé l'an dernier, elle m'a aidée. C'est comme cela qu'on a fait connaissance et sympathisé.

Alain : J'ai cru comprendre que c'était plus que de la sympathie.

Constance : Oui, on vit ensemble et je suis si contente de voir qu'on s'entende si bien et qu'on partage les mêmes idées. La vie peut réserver de belles surprises des fois.

Alain : Eh bien, je suis content de te voir heureuse.

Constance : Et toi, comment ça va avec maman ?

Alain se levant brusquement : Oh, tu sais comme dans tout couple, il y a des hauts et des bas.

Constance : Et là, si je comprends bien c'est plutôt un bas.

Alain : Tu sais on ne peut pas toujours rester en haut de la vague.

Constance : Et tu t'es pas posé la question de savoir d'où ça venait?

Alain : Oh, je sais que c'est difficile de surfer sur la crête.

Constance : Mais là, papa, comprends bien, c'est un bas !

Alain : Oh, tu sais, ça se discute. Chacun sait que la montée des eaux fait débat.

Constance : Papa, arrête de vouloir te tirer d'affaire par des plaisanteries, je te parle de choses sérieuses. Tu penses pas que tes sorties dominicales y sont pour quelque chose dans le départ de maman ? J'ai entendu dire que quelqu'un te portait dimanche dernier pour te ramener à la maison.

Alain : Oui, je ne voulais pas m’emballer et prendre de la hauteur après notre victoire.

Constance : Papa, arrête de vouloir t’échapper comme une savonnette. Si tu t’asseyais un peu.

Alain : Là, c’est parti pour un savon.

Constance : Au lieu de tout tourner en dérision, si tu m’écoutais un peu. Tu crois pas que tu devrais arrêter tes excès et te démettre de ton poste de président ?

Alain : Au boulot, c'est pas bien marrant, tu sais. L'entreprise trouve qu'elle ne gagne pas assez d'argent et fait des restructurations à tout bout de champ. Heureusement qu'il y a le rugby pour se changer les idées.

Constance : Se changer de quelles idées ? Moi, depuis mon enfance, je vois cette coupe. Elle sert à quoi ?

Alain : Attends c'est le double du trophée qu'on a gagné. J'y suis très attaché !

Constance : Attaché ? Ne me dis pas que c'est une coupe de France !

Alain : Si, elle est de France. Je l'ai achetée à Tulle.

Constance : Tu me dis quoi ? lisant sous la coupe Fabriqué en RPC.

Alain : Ah, tu vois elle vient de RPC, république populaire de Corrèze !

Constance : De Corrèze ! Vide comme elle est, je la verrai plutôt de Creuse.

Alain : Elle porte beaucoup de souvenirs.

Constance : Et pourquoi pas un bouquet de fleurs. Elle sera comme cela utile à quelque chose. Elle embellira et parfumera la pièce. Elle est quand même pas sacrée.

Alain : Si, c'est le sacre d'une saison.

Constance : Enfin, papa, ouvre-toi à autre chose qu'au rugby. Je te verrais bien faire du théâtre par exemple.

Alain : Oh, je suis trop vieux pour apprendre un texte et le rugby, c'est ce qui m'a donné le plus de satisfaction dans la vie. Le poste dans l'entreprise, je l'avais obtenu après l'intervention de l'ancien président. Il voulait me conserver dans l'équipe en me trouvant du boulot.

Constance : Dis-moi, j'ai entendu dire que tu allais démissionner. C'est vrai ?

Alain : Oh, j'y pense mais j'ai pas encore pris de décision.

Constance : Tu crois pas que ça aussi, ça effraie maman ?

Alain : Et tu penses que si je me tempérais un peu et que je garde mon emploi, Mado reviendrait ?

Constance : Elle ne demande que ça. Regarde ! Elle est revenue pour nous accueillir. Si l'idée de venir te parler vient de moi, celle de nous faire un bon repas et de rendre la maison accueillante vient d'elle.

Alain : Donc si j'ai bien compris, elle veut bien revenir habiter ici.

Constance : Elle en meurt d'envie. A toi de faire en sorte que cela soit possible.

Sonnerie. Mado et Delphine rentrent.

Constance : Alors ça s'est bien terminé chez mamie ?

Mado : Oui, tu sais qu'ils ont à peine touché au couscous.

Constance : C'est vrai qu'ils sont vite allés s'allonger sur un canapé ou sur un lit. La maison est alors passée de la bonne assiette à la bonne ronflette !

Mado : Depuis ces dames se sont réveillées et je peux te dire qu'elles discutent dur.

Delphine : Je crois qu'elles mettent au point une suite à leur engagement dans le rugby.

Alain : Ah, ça, c'est le propre de la femme d'aimer passer de la popote à la papote.

Mado : La femme aime la parlote, oui, car elle ne fait pas la sieste comme une marmotte. Tout en discutant, les femmes restent actives.

Constance : Bon, on vous laisse poursuivre la discussion mais nous, il faut qu'on rentre. Paris, c'est pas la porte à côté !

Alain : Vous ne vous sentez pas fatiguées ? Vous ne voulez pas vous reposer dans la chambre ? J'ai passé toute la matinée à la préparer !

Mado : Dis, n'en fais pas trop. Mais Alain a raison, vous pourriez vous reposer avant de prendre le volant.

Constance : Non pas de souci. Si l'une se sent prise de fatigue, l'autre est là pour prendre le relais.

Delphine : Et puis, on va bavarder en rentrant comme on a fait à l'aller. Cela permet de rester éveillées.

Alain : Ah bon, vous parlez de rugby, tout en conduisant ?

Delphine : Non, pas particulièrement, mais de tout et de rien. De l'hiver qui arrive et de se tricoter un gros bonnet en laine. De le faire au crochet n°10 ou 11.

Alain : Moi, je choisirais le 11 comme notre ailier qui a un bon sens du crochet.

Delphine : D'un chanteur qu'on aime bien ou de musique classique. Sur mon portable, j’ai mis le galop du Guillaume Tell de Rossini.

Alain : Nous aussi, on aime bien l'ouverture classique pour faire galoper les lignes arrières.

Delphine : De recettes de cuisine. De se faire un bon petit plat de viande aux champignons et aux petits oignons.

Alain : Nous, on craint les rosbeefs, ils sont durs à cuire.

Delphine : De sortir le soir. D'aller voir une pièce de théâtre. On sort pas pour autant en boîte.

Alain : Nous si, on sort souvent la boîte à gifles.

Delphine : On parle aussi ciné. On adore regarder des films étrangers en VO et on a la chance d'avoir pas très loin un cinéma d'art et d'essai.

Alain : Ah ça, c'est tout un art de marquer un essai. C’est pas du cinéma ! Décidément, contrairement à ce que vous dites, vous ne parlez que de rugby !

Delphine : Vous ne croyez pas si bien dire puisqu'il va falloir maintenant que l'on file ou, pour garder votre thème favori, que l'on drope !

Constance : Papa, je crois que tu as trouvé du répondant ! Bien on y va . Est-ce que je n'ai rien oublié ? Oui, j'ai bien les clés. C'est parti.

Delphine : Au revoir. Merci de votre accueil et bien contente d'avoir découvert l'ambiance du ballon ovale. Je suis toute heureuse d'avoir baigné dans l'atmosphère du Sud, le temps d'une après-midi.

Alain : Et encore, on s'est retenus. Quand on a une invitée, on se tient à carreaux.

Mado : Ne l'écoutez pas. Bonne route et à bientôt.

Ils se font une bise.

Alain : Bonne route. Et donnez nous des nouvelles. Ça nous sortira du ronron quotidien.

Constance : Oui, ça sera fait. Aux vacances de Noël.

Constance et Delphine sortent. Un léger silence.

Alain : Voilà, elles sont parties. On sent d'un seul coup un grand vide et on est un peu perdu sans savoir quoi entreprendre.

Mado : Moi, je vais commencer par nettoyer la cuisine et ranger la vaisselle.

Alain la retenant : Avant, dis moi. Notre fille me disait que tu pourrais revenir habiter ici.

Mado : Si elle le dit c'est peut-être qu'il y a un fond de vérité.

Alain : Tu vois, en réfléchissant, je me dis que l'équipe n'a peut-être pas besoin de moi pour les troisièmes mi-temps.

Mado : C'est une excellente décision. Et pour le boulot ?

Alain : Je peux voir ce que donnera ma nouvelle fonction. Maman est si fière de me voir passer avec une mallette. Que ne fait-on pas pour l'amour d'une mère !

Mado : Allez, n'en parlons plus, prends moi dans tes bras, comme autrefois.

Sonnerie, arrivée des trois accompagnatrices se tenant épaule contre épaule et chantant :

Allez-y, poussez, poussez,

Les avants de Bayonne,

Allez-y poussez, poussez,

Les avants bayonnais.

Bayonne, Bayonne,

Sur la Nive et sur l'Adour,

Bayonne, Bayonne,

Bayonne de nos amours.

Mado : Eh bien, les filles, le couscous vous a requinquées?

Lou : Oui, et la petite sieste nous a fait du bien.

Mado : Et Bernard ?

Nadia : Oh, lui, on l'a laissé, il dort comme un bébé qui a un retard de sommeil. Je crois qu'il fait pas toutes ses nuits.

Mado : Et que me vaut votre visite ?

Oriane : Voilà, on voudrait parler à Alain. Dis nous, tu es bien président du club ? On a quelque chose à te demander.

Alain : Dites ? Je vous écoute.

Oriane : Eh bien, voilà. Nous les filles, on a réfléchi. On veut monter une équipe féminine et avoir ton avis.

Alain : Ah, bon ! Vous voulez tâter de la couenne ? Vous aussi, vous êtes prises par le démon du rugby ? Porter le ballon à l'essai, ça vous procure une ivresse folle !

Lou : Oh non, c'est pas trop le match qui nous intéresse.

Alain : Pourtant, je suis sûr que vous vous piquerez vite au jeu.

Mado : Plus que d'être piquées, vous risquez de vous blesser. Ne disiez-vous pas que c'était un sport dangereux ?

Lou : Être blessées, on y a réfléchi. Quelles peuvent être les conséquences ? Que les hommes se mettent à la cuisine ...

Nadia : Qu'ils retroussent leurs manches pour le ménage ...
Lou : Qu'ils s'occupent un peu plus des enfants ?

Nadia : Pour une fois, c'est nous qui nous ferions coucouner.

Oriane : Et puis il y a une solidarité entre les femmes. Si l'une a besoin, elle sait qu'elle peut compter sur l'aide des copines.

Alain : Je comprends mais avez vous pensé à un autre type de blessure qui pourrait vous faire encore plus mal. Celui de perdre la rencontre, quand bien même vous auriez bien joué.

Lou : Oui, j'imagine qu'on prendrait alors un sérieux coup au moral. Mais justement c'est l'ambiance après match qui nous pousse à franchir le pas.

Nadia : On veut avoir des troisièmes mi-temps entre nous, les filles.

Lou : Ça nous changerait un peu de la monotonie des jours.

Nadia : Tu sais, Alain, quand on est femme, la vie n'est pas toujours bien rose. Alors, on s'est dit que cela nous ferait du bien de faire la fête de temps en temps.

Oriane : En fait, on voudrait s'éclater un peu !

Mado : Ça promet ! Et que vont devenir vos maris pendant vos soirées ?

Lou : Eh bien, ne nous voyant pas rentrer, ils iront se coucher.

Mado : Et s'ils se réveillent durant la nuit et s'inquiètent que vous ne soyez pas encore rentrées.

Nadia : Ils comprendront alors ce que nous vivons à les attendre jusqu'au petit matin sans pouvoir, un seul instant, fermer l'oeil de la nuit.

Mado : Je comprends bien ce que vous dites mais j'ai peur que vos maris supportent mal vos sorties.

Lou : Ils vont, plutôt comprendre que la femme est indispensable au foyer.

Alain : Et vous pensez qu'en rentrant éméchées, ils vont retenir la leçon ?

Oriane : Alain, quand on fait la fête, on sombre pas pour autant dans l'alcool.

Lou : Ce qu'on veut, c'est uniquement s'amuser.

Nadia : Prendre un temps pour nous. Les hommes peuvent bien comprendre ça, non ?

Mado : Rien n'est moins sûr. Ils aiment trouver une maison rassurante quand ils arrivent.

Nadia : Eh bien, ils apprendront, ce jour-là, à se passer de nous. Nous, il nous arrive si souvent de devoir faire sans eux ?

Mado : Oui, mais pour en avoir fait l'expérience, je sais c'est bon de retrouver son homme le soir, de pouvoir compter sur une présence protectrice.

Alain : Et sur un amant disponible !

Lou : Un amant disponible ? Quand ils se couchent, ils s'endorment aussitôt et se mettent à ronfler comme des locomotives à vapeur !

Nadia : Oui, la loco a beau ronfler... la pression est retombée.

Lou : Fini le rêve de l'Orient express. Nous n'avons plus le ticket.

Oriane : Bref, au lit, c'est terminus ; tout le monde descend !

Alain : Attendez ! Le risque est quand même grand de voir vos maris vous laisser à quai ! Oriane : Tu veux dire qu'ils pourraient nous quitter ?

Alain : Oui, préférer ... une Micheline, par exemple.

Oriane : T'inquiète, ils ont trop besoin de nous. Et puis ne dit-on pas "un de perdu, dix de retrouvés". Allez, c'est parti les filles. Et celle, qui se trompe, devra préparer le dessert !

Elles font le petit train en chantant :

C'est à Ba, Ba,

C'est à yo, yo,

C'est à neu, neu,

C'est à Bayonne,

Qu'on se bi, bi … hi, hi ,hi,

Qu'on se do, do, … ho, ho, ho,

Qu'on se neu, neu,

Qu'on se bidonne.

Elles sortent. Le rideau se referme lentement

C'est à Ba, Ba,

C'est à yo, yo, ...

RIDEAU

Édition du 2 avril 2026

SCENE 1

Alain est étendu sur le canapé, couché sur le côté. Un plaid sur le corps. Sonnerie du téléphone portable.

Alain : Allô... Mado ! ... Ben oui, tu me réveilles. … Non, j'ai pas fait la fête cette nuit… Comment ça ? Une fois n'est pas coutume ! Et c'est pour me mettre de bonne humeur que tu m'appelles ?... Ah, pour ça, t'as raison ; y a pas de match de rugby aujourd'hui. T'es au courant de ça, toi ?… Si je pointe ? Non, je vais pas jouer aux boules cet après-midi… Hein ? Pointe au chômage ! Non, c’est pas encore fait. … Dis moi, t'es où ? … Ah bon, tu vas poster une lettre et t'arrives.

Il se lève rapidement, met ses pantoufles, rajuste le polo sur son corps, passe sa main dans les cheveux pour les démêler, met le plaid en position housse ; ramasse 3 canettes de bière qu'il amène à la cuisine. Sonnerie à la porte.

Alain : T'es déjà là ! T'as couru ou quoi ? La poste, c'est pas à côté.

Mado portant un plein panier de provisions : J'ai posté ma lettre là où je la mets d'habitude, en bas de l'immeuble.

Alain : Mais pourquoi avoir sonné ? T'as bien les clés.

Mado : Non, je te les ai toutes données.

Alain : C'est vrai que la seule que t’as prise, c’est la clé des champs.

Mado : Ben, dis donc. C'est d'un laisser aller ici. T'as pas eu l'idée de passer l'aspirateur ?

Alain : Non, je sais pas où il est. Il faut savoir garder une part d'inconnu dans la vie. Mais c'est pour t'occuper du ménage que t'es revenue ?

Mado : Te fais pas d'illusion. C'est rapport au SMS de notre fille Constance.

Alain : Quel SMS ? J'suis pas au courant, moi.

Mado : Lis et tu sauras.

Alain : Attends, laisse-moi reprendre mes esprits.

Mado : C'est ça, te bouscule surtout pas !

Alain lisant sur son portable : « Mon papa chéri ». Ça fait plaisir d'avoir de ses nouvelles, ça fait plus de deux mois qu'elle est montée à Paris. Tu veux que je te dise : eh ben, elle me manque !

Mado : Lis donc la suite.
Alain : « Mon papa chéri ». J'aime quand elle me parle comme ça. Remarque je ne déteste pas non plus quand elle m'appelle mon papa adoré. Là aussi, c'est doux et affectueux à la fois.

Mado : Avance !

Alain : « Mon papa chéri ». Tu as vu comme elle fait pas de faute en écrivant des SMS. A la vitesse où elle va, elle est douée, tu trouves pas ?

Mado : Si tu continues à me faire perdre mon temps, je retourne chez ma mère de suite !

Alain : Non, je poursuis. « Mon papa chéri. J'ai l'occasion de te rendre une petite visite avec Delphine. J'espère que tu feras un bon accueil à mon nouvel amour ».

Mado : Voilà, tu sais.

Alain : « Mon papa chéri...Avec Delphine ... mon nouvel amour».

Mado : Je crois que tu te répètes.

Alain : Delphine, ça doit être son nom de famille.

Mado : Non, c'est un prénom.

Alain : Mais c'est pas possible, ça voudrait dire que son nouvel amour est une fille !

Mado : Ça te gêne ?

Alain : Quoi ? Ma fille sort avec une autre fille ? Manquait plus que ça !

Mado : De quoi tu t'inquiètes ? C'est courant aujourd'hui. Sois de ton époque !

Alain : Mais, c'est craignos. Et que vont penser les gens ? Que Constance s'est délurée depuis qu'elle est montée à Paris !

Mado : Au contraire, ils penseront que ces deux-là s'aiment et que c'est leur choix de vivre ensemble.

Alain : Et que vont dire les gars du rugby ? Que la transmission s'est mal faite entre le père et la fille. Qu'il y a eu une cagade !

Mado : Quelle cagade ?

Alain : Elle n'a pas respecté les fondamentaux du rugby ! Si on met pas de la virilité pendant le match, la rencontre est vite pliée.

Mado : Je sais pas ce que tu entends par virilité mais sache que les hommes n'ont pas l'apanage du courage !

Alain : On dirait que ça te fait rien que le cochon entre dans le champ de maïs... Mais c'est la cata... !

Mado : Quelle cata ?

Alain : Comprends, on n'est pas prêt à avoir une descendance !

Mado : De quoi tu t'inquiètes ? Aujourd'hui, il y a différents moyens d'avoir des enfants. Allez, laisse les mener leur vie comme elles l'entendent.

Alain : Pourtant je t'assure elle aurait dû choisir un homme.

Mado : Si tu le dis.

Alain : Oui, elle avait avec moi l'exemple parfait de la plénitude pour une femme.

Mado : Ah, ça. On peut dire qu'elle t'a souvent trouvé plein !

Alain : Et puis, finalement, t'as raison, c'est bon signe.

Mado : Tu commences enfin à comprendre !

Alain : Mais oui, ne dit-on pas que le premier amour d'une petite fille c'est pour son papa.

Mado : Et alors ?

Alain : Cela montre qu'elle n'a pas pu trouver de garçon à la hauteur de son père.

Mado : A la hauteur en quoi ? C'est vrai que pour lever le coude, t'es champion !

Alain : Tu lui as dit qu'on était séparés ?

Mado : Oh, j'ai pas eu besoin de le dire, elle l'a deviné.

Alain : C'est vrai qu'elle est intuitive. Elle sait dès mon retour si l'équipe a gagné.

Mado : Il faut dire que dès qu'on voit ton visage, on devine comment s'est passé le match.

Alain : Ah, bon ?

Mado : Ben oui, si tu as une frimousse blanche, c'est que vous avez mis en bière votre défaite.

Alain : Et en cas de victoire ?

Mado : Le visage est coupe rosé.

Alain : Ah, dans le Sud, on appelle ça un visage rubi … cond !

Mado : Et toi quand vas-tu te décider à le franchir le Rubicon ? Quand décideras-tu à t'acheter une conduite et à devenir sobre ?

Alain : Si c'est une conduite d'eau, je connais. En tant que chauffagiste, j'en pose toute la journée.

Mado : Eh dis, le spécialiste en grandes eaux de Versailles, et si, avant l'arrivée des filles, tu nettoyais vite fait la chambre, moi je m’occupe de la cuisine.

Alain  : Ah, t’as bien fait d’apporter des commissions, je sais pas s’il reste grand-chose.

Mado : Ah bon, le frigo est vide ?

Alain : Non, j’ai mis de l’eau dans le freezer pour les glaçons de l’apéro.

Mado  : Et tu n’as pas pensé à le remplir ?

Alain  : Euh, non ... je dois le nettoyer.

Mado : Ca prend 10 minutes pour le faire !

Alain  : Oui, c’est bien pourquoi j’attends les prochains congés pour pouvoir y arriver.

Mado : C’est à croire que rien ne peut tourner dans une maison quand la femme n’est pas là. S’il te reste un peu d’huile de coude, nettoie donc la chambre et le bonhomme !

Alain : Quel bonhomme ?

Mado : Mais toi, pauvre homme ! Tu donnes l'impression d'être pas passé sous la douche depuis plusieurs jours.

Elle sort coté cuisine.

Alain : Dis, tout de suite, que je cocotte pendant que tu y es ... (après avoir senti son polo) C'est vrai que j'ai fait attention à faire des économies. Quand on voit les tarifs pratiqués, ça douche ! … Bon, tant pis pour la dépense, c'est parti pour une lessive à grandes eaux !

Il sort côté chambre. Sonnerie à la porte.

Mado : Va ouvrir, je suis prise.

Alain : Voilà, j'arrive... Maman !

Josette : Eh oui, c'est moi. Comme je sais que tu te trouves seul, je viens t'inviter à midi.

Alain : Mais non, maman,...

Josette : Ne dis pas le contraire, tout le monde sait dans le bourg que Mado t'a quitté.

Alain : Maman, t'es pas au courant des dernières ...

Josette : Ecoute ! je t'ai préparé un couscous des petits amis, tu m'en diras des nouvelles ! J'ai aussi sorti une bouteille de Boulaouane de la cave, elle sera comme ça à température ambiante.Tu vas voir. On va se croire revenu au pays.

Alain : Maman, c'est une belle attention mais Mado est là.

Mado entrant avec un vase de fleurs qu'elle pose sur la table : Ah, bonjour mamie. C'est gentil de nous rendre une petite visite.

Josette : Ah vous êtes là ! Je sais pas pourquoi je m'étais imaginée qu'Alain était tout seul. Je crois que je perds un peu la boule en ce moment. Je suis venue vous inviter à manger un couscous.

Mado : Ce serait avec plaisir, mamie, mais, à midi, on attend Constance, notre fille et on a hâte de découvrir sa nouvelle copine. Ce sera pour une prochaine fois.

Josette : Oh, non ! Venez ! Je serai contente de revoir ma petite fille et de découvrir sa copine. J'en ai fait suffisamment pour tous vous accueillir.

Mado : C'est vrai que vous prévoyez toujours largement, mamie. Mais je me suis mise en cuisine et je ne veux pas tout arrêter. Je leur dirai de passer vous voir.

Josette : Mais ! Vous ne pouvez pas faire ça, je vais devoir manger du couscous toute la semaine.

Mado : Non, mamie. C'est pas possible aujourd'hui mais Alain passera vous en prendre dans la semaine. Je vous quitte, j'ai quelque chose sur le feu. Elle sort côté cuisine.

Josette : Bon. Tant pis. Toi, il faut pas que tu restes seul. Tu me promets de venir à la maison si ça se reproduit ?

Alain : Mais, maman. Tout va bien, te bile pas.

Josette : Je te trouve un peu pâlichon. Fais toi un petit lait de poule le soir. Tu verras ça te requinquera.

Alain : Je me porte bien, je t'assure. Faut pas t'inquiéter.

Josette : Bon, j'y vais. Tu m'envoies ma petite fille dès qu'elle arrive. On est un peu complice toutes les deux.

Alain : Oui, c'est promis maman. A bientôt.

Alain repart à la chambre. Elle fait mine de sortir et revient à pas feutrés se cacher dans la penderie.

Alain des coulisses : J'y pense : pour montrer qu'on a l'esprit ouvert, si je portais un paréo plutôt qu'un pantalon ?

Josette passant la tête entre les rideaux puis les refermant : Et pourquoi pas une paire de collants pendant que tu y es ?

Alain : C'est plein de couleurs variées.

Josette même jeu : Et alors ?

Alain :Alors ça ressemble aux couleurs de l'arc en ciel, le symbole de la tolérance chez les jeunes !

Josette même jeu : Enfin, tu n'y penses tout de même pas !

Alain : Pourquoi pas ? Ça se fait dans les îles.

Josette même jeu : C'est pas une raison.

Alain : Dis-moi, t'en avais bien un dans le temps ?

Josette même jeu : J'en ai jamais eu !

Alain entrant : Pourquoi tu me dis ça, je t'ai bien vue le mettre. Tu ferais mieux de me dire que tu sais pas où tu l'as mis. Et puis, cesse d'imiter ma mère. Tu m'agaces.

Mado entrant : J'imite rien du tout, je suis pas comme toi à imiter la mienne quand elle appelle ses chats !

Alain : C'est plutôt mignon quand je fais ça, pas comme ce que tu me dis.

Mado : Mais je t'ai rien dit !

Alain : Ah, c'était peut-être la cafetière qui persiflait alors!

Mado : Arrête, c'est toi qui a fait les demandes et les réponses !

Alain : Je peux juste te dire une chose : tu imites bien mal maman. C'est pas du tout sa voix.

Mado : Chut ! Attends.

Elle se dirige sans bruit vers la penderie et ouvre brusquement le rideau

Mado : Mamie ! Qu'est-ce que vous faites là ?

Josette : Ah ! enfin quelqu'un pour m'aider. J'ai trouvé le rideau de la porte mais pas la porte.

Mado : Mamie, la porte est par là. C'est pourtant facile à trouver c'est juste après le paillasson.

Josette : Ah mais c'est ça. Avec l'odeur des chaussures, j'ai cru me trouver sur le paillasson. Je retourne à la cuisson de mes pois chiches. Vous n'oubliez pas de m'envoyer Constance ?

Elle sort.

Mado sur le pas de la porte : Oui, ça sera fait. On la gardera pas toute la journée !

Revenant vers Alain. Je trouve ta maman aussi curieuse qu'une chatte qui attend des petits, en ce moment.

Alain : Faut la comprendre, elle s'inquiète pour moi.

Mado : Ce n'est pas une raison pour espionner les gens.

Alain : C'est vrai qu'elle aime tout savoir. Elle a toujours été comme ça, tu la changeras pas. C'est maladif chez elle.

Mado : Et, toi ? T'as sans doute pas changé non plus ? T'as fait la nouba pendant toute la semaine. Faire la java, c'est aussi maladif chez toi !

Alain : Ah non ... y avait pas de raison.

Mado : Prends moi pas pour une cruche. Avec tes copains du rugby, vous fêtez chaque séparation de couple pendant un mois.

Alain : Uniquement si la séparation se prolonge... Le problème c'est que ça s'est toujours prolongé.

Mado : Avec un tel régime, comment veux-tu que la compagne revienne ?

Alain : Par peur de devenir vieille fille, pardi !

Mado : Les temps ont changé mon pauvre et maintenant les femmes savent être indépendantes. Et le délaissé n'est pas sûr de trouver une nouvelle compagne. Même si pendant les soirées, vous essayez de vous en persuader : une de perdue, dix de retrouvées.

Alain : Ah c'est uniquement parce que le choix est difficile !

Mado : Comme tu dis. Bon pour en revenir à cette semaine, puisque tu es président du club, j'imagine que chacun a dû mettre les bouchées doubles et que les sorties ont duré jusqu'au bout de la nuit.

Alain : Ah non, ça n'a pas duré.

Mado : Si tu penses que je vais te croire. Et pour ton changement de poste au boulot, tu annonçais vouloir donner ta démission ?

Alain : Le syndicat m'a dit d'attendre. Ils vont se battre pour que je conserve le même salaire.

Mado : Eux, au moins, ont les pieds sur terre. Bon, termine vite la toilette et occupe toi de la chambre.

Ils sortent chacun de leur côté. Nouvelle sonnerie.

Mado : Ah non, encore ! Vas-y.

Alain : Bernard ! Qu'est-ce qui t'arrive ?

Bernard: Oh la, la. Je crois que t'as oublié notre rendez-vous.

Alain : Ah, oui. Ça me revient. On doit solliciter la générosité des habitants pour équiper en maillots une équipe de poussins.

Bernard : Voilà. Tu y es. T'es prêt ?

Alain : Ben non. Je pourrai pas vous accompagner, je suis d'astreinte aujourd'hui. Faut dire que je suis gâté de ces temps. Je suis passé de chef de chantier à technicien d'intervention et pour me mettre dans le bain, un week-end de garde.

Bernard  : Ah, c’est un problème ?

Alain : Un sacré dilemme, tu veux dire. Sachant que je suis déclassé, rester ou ne pas rester ? Telle est la question comme dirait Hamlet. Tu connais Shakespeare ?

Bernard : Oh, tu sais moi et la peinture.

Alain : C’est vrai, Bernard, que tu es plus goguenard que Fragonard !

Bernard : Allez, te bile pas, on va t'arranger ça.

Alain : M'arranger ça ?

Bernard : Oui, on va faire la fête. Le slogan sera un poste de chef de perdu, dix tâches d'ouvrier de retrouvées !

Alain : Nanard, garde ton humour pour toi ! Au fait, as-tu pris une boîte pour la collecte ?

Bernard : Non, c'est les femmes qui me l'apportent. Elles ne devraient d'ailleurs pas tarder. On a rendez-vous chez toi, rappelle-toi.

Sonnerie du portable. Alain décroche.

Alain : Excuse, j'ai un coup de fil. Allô ! … Oui ? ... Melle Dujardin ? …

Bernard : Dujardin ? Demande lui si elle a une cave.

Alain : C'est pour un dépannage ? … Le chauffe-eau ne veut pas démarrer.

Bernard : Il n'y a pas de bon jardin sans bonne cave.

Alain : Vous avez essayé de l'éteindre et de le rallumer ? … Oui, et ça repart pas...

Bernard : On y trouve souvent de bonnes bouteilles sorties de derrière les fagots !

Alain : Bon j'arrive. Vous habitez où ? ... Dans une jolie maison de style baroque...

Bernard : Moi, je dis : pas de belle baraque baroque sans bonne barrique.

Alain : Et elle se situe où cette jolie maison ? … Place des Dahlias ,... au croisement de la rue Sainte Barbe et de la rue Bagdad... Vous me dîtes quoi ?...entre la rhubarbe et le rutabaga. Non j'ai pas besoin d'astuces pour retenir le nom des rues. A tout de suite, Mademoiselle Dujardin.

Bernard : Tu aurais dû lui rappeler que pour monter en calories, il faut vider la cave.

Alain : Nanard, arrête de m'aider quand je suis au téléphone, tu comprends bien que ça perturbe. Tu trouves pas qu'il y a, là, de l'abus ?

Bernard : De l'abus ? Ah, non, Nanard a bu qu'un p'tit blanc pour se mettre en train.

Alain : C'est déjà trop ! Rappelle-toi ce qu'on a dit : « pas d'apéro » ce matin.

Bernard : Ouais, ouais, je tiendrai jusqu'à ce soir.

Alain : Bon le devoir m'appelle, j'y vais. Pour la collecte, je suis sûr qu'on vous réservera un bon accueil. Vous verrez, tout se passera bien. J'appelle Mado.

Bernard : Ah, bon ! Elle est revenue !

Alain criant : Mado, je suis appelé pour une intervention. Je te laisse Bernard qui est en grande forme ce matin. Des accompagnatrices doivent bientôt le rejoindre.

Il prend un sac mallette, ses chaussures, son imper couleur mastic, et sort.

Mado : Voilà, j'arrive. Ah, bonjour Bernard.

Bernard : Bonjour, Mado. On a prévu de faire du porte à porte pour avoir des fonds. On veut monter une équipe de jeunes, une équipe de poussins.

Mado : Une équipe de jeunes ! Mais ils vont se faire mal ! Ils vont se blesser !

Bernard : Oh, non. Ça risque pas. Ils doivent juste se toucher pour lâcher le ballon. Ils apprendront à plaquer plus tard.

Mado : J'espère que vous leur apprenez pas à boire comme des trous comme vous faites après les matchs.

Bernard : Non, ils sont trop jeunes pour ça. Il faut avoir l'esprit de compétition pour aimer la troisième mi-temps. C'est pas donné à tout le monde et certainement pas aux jeunes.

Mado : Vous, vous faites vos soûleries par compétition.

Bernard : Eh oui, faut tenir la distance. Et nous, les cantalous, on a de l'endurance.

Mado : Ah, bon. Vous êtes du Cantal, je vous croyais du Calvados.

Bernard : Non, je viens de Murat au pied du Lioran.

Mado : Et moi qui croyais que vous veniez du Ballon d'Alsace.

Bernard : Non ! Pas si loin. Je viens de l'amont de la Cère là où on trouve de belles truites fario.

Mado : Pour vous dire la vérité, je pensais que votre poisson préféré était le bar bien frais.

Bernard : C'est dans nos régions que l'on fait de beaux bébés, si costauds qu'ils deviendront de solides piliers de rugby.

Mado : Avant de se recycler en piliers de bistrot ! Je voulais vous demander vous avez appris que nous nous étions séparés avec Alain ?

Bernard : Oh, vous savez, ici, à Sousceyrac, tout se sait.

Mado : Et vous avez fêté ça pendant toute la semaine, j'imagine.

Bernard : Eh bien, détrompez-vous. Si on a voulu consoler Alain, le premier soir, on n'a pas poursuivi.

Mado : Comment ça ? Ça dure un mois votre comédie en assurant l'ex qu'il en trouvera une autre.

Bernard : Oui, mais là, ça a mal tourné. On est sorti en boîte et comme on avait un peu bu, on est rentré qu'à 5h du mat, sûrs de ne pas trouver la maréchaussée.

Mado : Et alors ?

Bernard : Et alors les pandores nous attendaient au premier carrefour. Résultat : un retrait de permis et des points en moins pour les plus chanceux.

Mado : Et Alain ?

Bernard : Ils l'ont pas fait souffler dans le ballon. On ne contrôle pas une légende qui a fait les beaux jours de l'équipe et a porté loin la renommée de la ville. C'eut été un sacrilège !

Mado : Enfin, voilà un contrôle salutaire. Je crois, que dorénavant, vous serez obligés de mettre un peu d'eau dans votre vin.

Bernard : C'est quoi ça ?

Mado : De l'eau, ce qu'il vous faudrait consommer régulièrement.

Bernard : Ah, non, nous, on a une santé de fer ! C'est pourquoi on ne boit pas d'eau, ... sinon ... on rouille !

Mado : Ah bon, votre état, c'est le fer. Mais est-ce qu'il passerait pas au zinc à midi et deviendrait étain, complètement éteint le soir ?

Bernard : C'est vrai, le soir, l’alchimie se fait et j'ai un sommeil... de plomb et dors... la nuit !

Sonnerie à l'entrée. Trois dames rentrent.

Lou : Oh, c'est vous, Mado ! Quelle surprise !

Nadia : Ah, vous êtes là ! Ça fait plaisir de vous revoir.

Oriane : On ne pensait pas vous rencontrer. On pensait plutôt trouver Alain … mais, vous êtes là c'est … c'est encore mieux. Nous devons recueillir des fonds pour équiper une équipe de jeunes. Nous avions rendez-vous ici.

Mado : Oui, bonjour, entrez donc. Alain m'a prévenue de votre arrivée. Il ne pourra pas vous accompagner, il a été appelé pour une intervention. Mais Bernard est là.

Nadia : Bernard ! On devait se retrouver en bas de l'immeuble. Puisqu'on te voyait pas, on a cru que tu ne viendrais pas.

Bernard : Ah, mais je voulais voir comment allait Alain. Tu sais bien qu'il a rompu … qu'il a rompu ...

Oriane : Qu'il a rompu son jeûne ce matin c'est à dire qu'il a déjeuné. C'est ce que tu veux dire ?

Bernard : Oui, oui. Les mots me manquent quand il s'agit de parler du café du matin … tellement c'est beau. Il fait mine d'essuyer une larme.

Mado : Alors, comme ça, vous vous êtes mises au rugby.

Lou : Oh, c'est pour accompagner mon fils qui veut faire comme les copains.

Mado : Vous ne trouvez pas que c'est un sport dangereux ?

Oriane : C'est vrai, certains joueurs sont trop violents. Dis Bernard, il paraît qu'il arrive que l'on se morde l'oreille dans certaines mêlées.

Bernard : C'est exact, que ne fait-on pas pour faire reculer l'adversaire !

Nadia : Mais une oreille c'est, tout de même, pas une denrée comestible !

Bernard : Certaines sont en feuilles de chou.

Nadia : Et quand l'un se rend compte qu'il a sa feuille de chou coupée, qu'est-ce qui se passe ?

Bernard : L'autre a alors son nez en patate.

Oriane  : Moi, mon voisin, rugbyman, n’a pas le nez écrasé mais présente une coupure au front. Là encore, ça s’est pas fait tout seul.

Bernard  : Mais si, il arrive qu’un joueur heurte une herbe !

Oriane  : Une herbe ! Dis Bernard, t’en aurais pas fumé ce matin ?

Bernard : Certainement pas, en tant que mauvaise herbe, je pourrais prendre feu.

Lou : Tout ça me rassure pas. Moi, je tremble à l'idée que mon fils se blesse. Mais son père y tient. Il dit que ça fera de lui un homme.

Mado : Quand je les vois entrer sur le terrain, j'en frémis d'avance.

Nadia : Pourquoi les maillots ne sont-ils pas plus rembourrés ?

Lou : C'est vrai, on parle de trois-quarts. Pourquoi ne porteraient-ils pas une sorte de vêtement de protection pour se protéger ?

Bernard : Et pour les deux demis .... beaucoup de mousse !

Nadia : Pour moi, le problème, c'est qu'ils se rentrent trop violemment dedans. Ils devraient se ménager davantage.

Oriane : Moi, j'aime bien quand ils se groupent pour avancer. Ils se protègent ainsi mutuellement.

Lou : C'est ce qu'on appelle un ballon porté.

Bernard : Le ballon porté, c'est bien un truc de filles.

Oriane : Et pourquoi donc ?

Bernard : Le travail est de pousser pour y arriver.

Lou : Et alors ?

Bernard : Une fois à terme, c'est la délivrance et le ballon est aplati.

Oriane : Bernard, ça te ferait du bien de connaître les douleurs de l'enfantement. Tu en plaisanterais peut être un peu moins.

Bernard : Oh ben, si on ne doit pas rigoler, on n'est pas parti pour récolter beaucoup d'argent ce matin !

Nadia : Mais si, Bernard, ne fais pas le modeste ! Ton charme auprès des gens va nous aider.

Lou : Tu sais que, sur la liste des dieux du stade, tu es en première ligne.

Nadia : Tu fais craquer toutes les défenses sur un terrain mais aussi dans le cœur des filles.

Oriane : Eh, vous, les filles, vous ne seriez pas un peu fleur bleue. Vous rêvez d'un homme charmant empreint d'élégance. Moi, je crains que vous ne trouviez qu'un pilier … gauche !

Nadia : Oh, ne t'inquiète pas ! Il faut peu de leçons pour transformer un manant en prince !

Lou : Ce sera d'autant plus facile qu'il est beau garçon ; il est à croquer !

Bernard : J'ai l'impression qu'elles me prennent pour un petit Lu !

Oriane : Dites, Mado, on voulait vous demander. Pour financer l'achat de maillots, on s'est dit que chacun pourrait sponsoriser un numéro.

Lou : Les numéros vont de 1 à 15 pour les titulaires, cela laisse le choix. On verra alors quels sont les numéros le plus souvent demandés.

Mado : Oui, c'est une bonne idée. Les hommes ont souvent un joueur ou un poste de jeu préféré et les femmes un numéro fétiche en tête. Vous devriez connaître un certain succès.

Nadia : Oui, c'est ce qu'on s'est dit. C'est pourquoi on a apporté un jeu de maillots pour qu'ils choisissent.

Mado : Mais, prenez place ! Je vous ai même pas proposé un café.

Oriane : Non, c'est gentil mais il faut qu'on y aille. On doit voir un maximum de personnes ce matin.

Bernard : Moi, un petit café arrosé m'aurait pas déplu.

Oriane : Bernard passe devant, tu vas nous mettre en retard!

 

RIDEAU

 

 

 

 

 

SCENE 2

Entrant de l'extérieur, Josette et Alain, sa mallette à la main.

Josette : Je t'assure que tu as belle allure avec ton cartable. Je suis un peu fière de toi. On dirait un toubib ! Il te manque plus que le complet veston et les souliers vernis !

Alain : Oh, tu sais, maman, tout le monde s'habille décontracté de nos jours même les médecins.

Josette : Dis moi, ça s'est bien passé ton intervention ? Tu as su faire ?
Alain : Enfin, maman, ça fait plus de 20 ans que je suis dans le métier, je commence à connaître !
Josette : C'était qui ta cliente ? Ici, je connais un peu tout le monde.
Alain : Melle Dujardin.
Josette : Ah, mon dieu, celle qui se balade en déshabillé sur le balcon. Allez, dis moi comment ça s'est passé.
Alain : Maman, tu veux toujours tout savoir et rien payer. Faut pas me couver comme ça ! Je suis plus un enfant.
Josette : J'en suis pas si sûre. Et puis c'est normal qu'une mère s'inquiète pour son enfant. Tu vas pas perdre ton emploi, au moins, ni le moral j'espère.
Alain : Tout va bien, maman, et je pourrais bien te montrer que je sais encore rire quand l'occasion se présente.
Josette : Tu dis ça mais j'ai tout lieu de penser le contraire. J'ai peur que tu te laisses aller et délaisses ton travail. Est-ce que tu t'es montré soigneux ? T'as toujours été négligé.
Alain : Là, c'était elle qui donnait dans le négligé : un négligé de soie.
Josette : Tu t'es occupé de sa chaudière ?
Alain : Oui, dès mon arrivée, son corps de chauffe est  devenu tout feu, tout flamme.
Josette : Toi, t'es parti à plaisanter, je le sens. 
Alain : Mais enfin avec l'arrivée d'eau, ça risquait rien.
Josette :Tu as dû asperger et en mettre partout. As-tu pris soin de tout éponger ? 
Alain : Mais oui, j'ai utilisé … sa lingette.
Josette : Tu as bien tout purgé, au moins ? 
Alain : Mais oui, maman. Et pour avoir un débit à sa convenance, elle avait sur place … un bon étalon.
Josette : Je vois que t'es parti à rire. C'est signe que ça va mieux. L'arrivée de ta fille semble t'avoir redonné le moral. Pour finir, tu as bien tout remis en place ?
Alain : Mais oui, tout s'est bien passé. Il ne reste plus que le rapport.
Josette : Ah, tu as un rapport à chaque fois que tu rencontres une dame ?

Alain : Je sais pas ce que tu imagines. Je dois simplement donner le compte-rendu de l'intervention à la facturation.

Josette : Tu dois détailler comment tu t'y es pris avec la dame ? Tu racontes pas tout au moins.

Alain : Mais enfin maman que veux-tu qu'il se soit passé ? C'est une cliente comme une autre. Il n'y a pas de raison que je la traite différemment des autres.

Josette : Ah, bon, tu en as plusieurs autres !

Alain : Enfin c'est une façon de parler ! Pourquoi voudrais-tu qu'il y ait quelqu'un d'autre dans ma vie.

Josette : Je sais pas mais on m'a toujours dit qu'il faut se méfier de l'eau qui dort. En attendant et en te regardant passer, j'ai trouvé que tu n'étais pas bien couvert. Tu dois avoir froid avec un simple polo et un imper au mois de novembre.

Alain : Mais je m'active quand je suis dehors. Rappelle-toi quand je jouais l'hiver, je n'avais qu'un maillot et je n'avais pas froid.

Josette : Oui, mais t'es plus tout jeune. Avec l'âge on devient frileux. Je vais te tricoter un pull bien chaud.

Alain : Mais, il doit m'en rester encore un que je portais quand j'étais au lycée.

Josette : Oh, mais il doit être bien défraîchi. J'ai vu qu'à Bergère de France ils avaient sorti de la laine vierge. Tu auras l'air un peu beau ainsi équipé ! Attends, je vais reprendre tes dimensions. T'as pas encore grandi ?

Mado entrant : J'entendais que ça parlait, je me demandais qui c'était.

Josette : Je lui disais qu'il aurait bien plus chaud si je lui tricotais un pull.

Mado : Mamie, vous croyez pas qu'il pourrait se payer une doudoune ?

Alain : Oh, non. Je risque d'avoir trop chaud. L'imper me convient très bien.

Mado : Il est tout élimé. Tu ressembles au lieutenant Colombo. Manque plus qu'une vieille peugeot pour ajouter au tableau !

Josette : Moi, je pense que tu dois avoir froid en plein vent au bord de la touche.

Alain : Oh, y a la buvette pour se réchauffer. La chaleur est une richesse qui vient de l'intérieur.

Mado : Au lieu de dire des bêtises, tu devrais plutôt investir Décathlon plutôt que sur un long déca... Oh, excusez-moi, je crois que j'ai un message. Josette vient regarder par dessus son épaule. Mamie, vous regardez mes messages maintenant !

Josette : Non, je voulais juste voir la marque de l’appareil.

Mado : Si vous voulez tout savoir, c’est un Apple.

Josette : Ah, le mien il est pas à Paul, il est à moi.

Mado : Amusant ! Bien, excusez-moi si j’extrapole mais c’est Constance qui m’annonce qu'elles sont arrivées. Elles se trouvent au bas de l'immeuble.

Josette : Oh, j'y vais. Je veux savoir comment ça se passe pour elles à Paris. Je vous envoie sa copine si elle veut bien.

Elle sort.

Alain : Voilà. On va savoir à quoi ressemble Delphine, sa copine. Moi, je te dis qu'elle doit avoir le physique et sans doute la profession de camionneur. Une fille à gros bras quoi !

Mado : Qu'est-ce que t'en sais. T'aurais pas des clichés en tête, toi ?

Alain : Et je pense qu'elle doit démarrer au quart de tour dès qu'il y a contact.

Mado : Allons sois sérieux, c'est sans doute une fille bien.

Alain : Moi, je crois plutôt qu'elle doit s'y connaître en détours baladeurs.

Mado : Ecoute pour que notre fille l'ait choisie, c'est qu'elle a trouvé une personne de bon sens.

Alain : Ou bien une personne qui doit aimer chercher les sens interdits. Imaginer dormir avec elle me fait peur. J'en frissonne rien que d'y penser.

Mado : Eh bien, toi qui ne supportes plus qu'on te touche et qui te réveilles au milieu de la nuit parce qu'on t'a simplement effleuré, ça te ferait du bien d'être un peu culbuté.

Alain : Qu'elle se méfie, je pourrais faire un raffut... Bon c'est pas tout, il faut que je termine la chambre. J'avance pas. Je suis toujours dérangé.

Mado : Il suffit de la remettre en ordre. Elles ne vont pas inspecter notre chambre sous toutes ses coutures.

Alain : Je vois que tu connais pas l'attachement des parisiens à leur lit. Loin d’être un long fleuve tranquille, ils en font toute une Seine !

Mado : Au lieu de faire des jeux de mots stupides, active toi un peu, sois efficace !

Alain : Mais rassure-toi, je devrais pas tarder à terminer ... d'autant plus que je l'ai pas utilisée cette semaine, j'ai dormi sur le canapé ! ... Faut juste qu’elles évitent d’aller dans la salle de bain, la panière de linge sale déborde ! Il sort.

Mado : Avec son souci de propreté, je me demande dans quel état serait la maison dans un mois !

Mado se dirige vers la cuisine. Nouvelle sonnerie.

Mado : Ah, ça doit être l'amie de Constance.

Mme de Bonemin : Bonjour, Madame, je me présente. Je suis Delphine de Bonemin. Je suis candidate aux élections municipales au nom du groupe Union pour la Sérénité et la Témérité.

Mado : A dire vrai, je ne crois pas vous connaître. Il y a longtemps que vous habitez Sousceyrac ?

Mme de Bonemin : Non, j'ai acheté une résidence secondaire récemment, mais j'ai l'intention de venir plus souvent à Sousceyrac. Je pourrais ainsi défendre les intérêts des habitants du Ségala.

Mado : Votre Union politique, non plus, je ne la connais pas.
Mme de Bonemin : Elle aussi est récente. J'ai participé à sa création. C'est pourquoi j'ai été désignée pour la représenter ici. J'espère qu'on ne dira pas que j'ai été parachutée !

Mado : Non, mais que c'est le ciel qui vous envoie !

Mme de Bonemin : Pour réussir dans une élection, il est capital d'être soutenue par le siège. Et je crois, en effet, que je suis dans les petits papiers de la direction.

Mado : Sans doute, un papier surprise !

Mme de Bonemin : Mon slogan de campagne est : «Avec l'Union, vous serez en de Bonnemin ». Bonemin, vous l'avez compris, c'est mon nom.

Mado : Vous risquez de rentrer en concurrence avec Pierre Assain.

Mme de Bonemin : Pierre Assain ? Je crois qu'il a été maire, autrefois. C'est ça ?

Mado : Parfaitement et sur les panneaux électoraux, il signe sa profession de foi ainsi « Rendez les clés de la ville, Assain Pierre».

Mme de Bonemin : Heureusement que je ne suis pas Joël Battut.

Mado : Non, cette année c'est son fils Candide qui se présente.

Mme de Bonemin : Oui, c'est bien ça. Vous imaginez les commentaires avant même le résultat : c'est le Candide à.. Battut.

Mado : Et vous arriverez à convaincre chacun de voter pour vous ?

Mme de Bonemin : Oh, il ne faut pas hésiter à écouter les demandes et à laisser entendre qu'on pourrait les satisfaire.

Mado : Mais vous n'arriverez pas à contenter tout le monde?

Mme de Bonemin : L'important n'est-il pas de donner du bonheur le temps de l'élection. Il faut être bien cucul pour ne pas comprendre qu'on va être cocu.

Mado : L'électeur risque alors d'être déçu.

Mme de Bonemin : Mais pourquoi ? Les paroles s'envolent, seuls les écrits restent et ce n'est que le contenu du programme qui engage l'homme politique.

Mado : Bien, j'imagine que votre programme est digne d'intérêt, mais, je suis désolée, j'ai pas de temps à vous consacrer, je me suis mise en cuisine. Bonne tournée électorale.

Mme de Bonemin : Oh, non. Je suis déçue. J'aurais aimé vous parler d'un sujet qui me tient à cœur. L'installation d'un refuge pour animaux. Ce serait tellement chouette d'avoir un endroit pour recueillir tous ces toutounets abandonnés et ces minettes qui cherchent un maître.

Mado : Non, vraiment, je ne peux pas vous accorder plus de temps. Mais peut-être que mon mari pourra vous écouter.

Appelant côté chambre : Alain, tu peux venir ?

Elle repart à la cuisine.

Alain arrivant : Ah, voilà l'heureuse élue !

Mme de Bonemin : Oh, comme vous y allez, c'est pas encore chose faite.

Alain : Attendez, vous êtes bien Delphine ?

Mme de Bonemin : Oui, je suis Delphine de Bonemin et ravie de vous connaître.

Alain : Mon dieu, ne me vouvoyez pas, appelez moi Alain Il faut qu'on s'embrasse.

Mme de Bonemin après les bises : Je crois n'avoir jamais reçu un accueil aussi chaleureux. C'est décidé, je fais ta promotion.

Alain : Oh, mais la tienne est déjà faite. Tu fais déjà partie de la famille. Tu sais que tu as choisi, avec Constance, un parti sérieux.

Mme de Bonemin : C'est vrai que je lui suis fidèle mais comme tu dois le savoir cette Union est récente.

Alain : Elle est pas fragile, au moins.

Mme de Bonemin : Non, comme je dis, elle est en de Bonemin.

Alain : Me voilà rassuré et dis-moi comment ça se passe à Paris ?

Mme de Bonemin : Vous, oh excuse moi, tu me parles du siège. C'est ça ?

Alain : Oh, je te demande pas ce qui relève de l'intime. Pour moi, dans la vie, c'est pas là l'essentiel !

Mme de Bonemin : Eh bien, détrompe toi, Alain. Il n'y a rien d'intime dans tout ça, le siège, c'est le fondement !

Alain : Merci, j'avais compris.

Mme de Bonemin : C'est pas aussi facile que ça d'y être admis. L'important, c'est d'y arriver et je te passe les détails.

Alain : Oui, oui, passe, passe !

Mme de Bonemin : Mais peut-être que tu aimerais découvrir comment ça se passe ?

Alain : Non, je t'assure. Ça ne me manque pas !

Mme de Bonemin : Tu sais, Alain, il faut t'ouvrir aux autres. Tu as tout à y gagner à agrandir ton cercle de connaissance

Alain : J'ai pas besoin qu'il soit agrandi !

Mme de Bonemin : Alain, je découvre une certaine tiédeur en toi. Moi qui me faisais un plaisir de te faire découvrir ce monde secret. Mais peut-être que ce sera pour une prochaine fois. En tout cas, sache que j'ai le bras long.

Alain : Mon dieu, je ne doute pas un seul instant de la beauté de ton geste mais je t'assure, je ne suis vraiment pas intéressé ... Mais dis-moi, c'est comme ça que tu fais avec Constance ?

Mme de Bonemin : Ah, non, je ne le fais pas d'habitude. Ce genre de promotion est exceptionnel, uniquement pour toi.

Alain : Alors là, je suis gâté ! J'ai une veine pas possible ! Bon, on reprendra le sujet plus tard. Je vois qu'on a oublié de te proposer quelque chose à boire. On manque à toutes nos obligations Appelant, Mado, sers nous quelque chose, s'il te plaît.

Mme de Bonemin: Non, non, je ne reste pas. Il faut que je vois d'autres gens.

Alain : Ah, bon. Tu profites de ton passage pour démarcher. Tu perds pas de temps.

Arrive Mado.

Mme de Bonemin : Oui, il faut tracer son chemin et trouver les voix pour que bientôt tout marche !

Alain : Plutôt que marcher, rouler doit être ton quotidien, je crois.

Mme de Bonemin : Pourquoi rouler ? Je parlerais plutôt de l'art de la parole. En fait, pour réussir, il suffit de louvoyer en fonction des demandes. Bien, je te quitte Alain. Elle l'embrasse. Passe me voir quand tu veux. Mon local est en face du stade. Je cherche, avec constance, des hommes convaincus comme toi. A bientôt Alain. Au revoir, Madame.

Mado : Au revoir, Madame.

Delphine de Bonemin sort.

Mado : C'est qui celle-là ?

Alain (riant) : C’est pas possible! Enfin, tu le fais exprès ? Me dis pas que tu l'as pas reconnue. C'est Delphine ! La petite amie de Constance.

Mado : Tu me prends vraiment pour une demeurée. Elle ne ressemble pas du tout à la Delphine que j'ai vue sur les MMS.

Alain : Ah, mais moi, je n'ai eu droit qu'à un SMS.

Mado : Je la trouve drôlement culottée. Se faire passer pour une dame en campagne électorale pour donner, devant moi, un rendez-vous sans équivoque à mon mari !

Alain : Ah, bon, c'est une femme politique. J'ai vraiment cru avoir affaire à la petite amie de notre fille.

Mado : Tiens, je vais te croire. Une de perdue, dix de retrouvées. Ça continue. Pour la collecte de fonds, à laquelle tu devais participer, j'ai aussi trouvé étrange que tu aies besoin d'autant de femmes autour de toi.

Alain : Ah, non. Ce sont elles qui se sont désignées lors de notre réunion. J'ai rien demandé.

Mado : C'est ça, elles viennent au rugby, par passion du sport !

Alain : Et pour ce qui vient de se passer, j'avoue que j'ai rien compris. Je peux t'assurer qu'il y a rien entre elle et moi.

Mado : Si tu crois qu'après ça, je vais revenir vivre ici !

Alain : Oh, non, ma mimine. Regarde, je vais m'abstenir d'aller voter comme les pêcheurs à la ligne ! Moi, le racolage c'est pas ma ligne politique.

Mado : Mais être pêcheur, ça l'est.

RIDEAU

SCENE 3

Entrent côté cuisine, Mado, Constance et Delphine.

Mado : Allons dans le salon, on va s'installer sur le canapé pour prendre le café. Alain, tu nous prépares ça ?

Alain répondant côté cuisine : Qu'est-ce que vous voulez comme arôme ?

Constance : Je sais pas, qu'est-ce qu'il y a ?

Alain : Le voluptuoso, c'est d'un érotisme torride !

Constance : Papa, sois sérieux. Qu'est-ce qu'il y a d'autre ?

Alain : Le sublimo, il laisse en bouche un désir de baiser.

Constance : Papa, arrête de plaisanter. T'es reloud à la fin. Il faut moins boire de vin à midi. Tu vas effrayer Delphine !

Delphine : Non, je trouve au contraire qu'il met de l'ambiance.

Mado en aparté: Proposez lui de s'acheter un vêtement chaud pour Noël. Mamie se sent obligée de lui tricoter un pull.

Constance : C'est pas vrai qu'il met toujours son vieil imper tout usé pour sortir.

Mado : Va le lui faire quitter ! On a l'impression que c'est son doudou.

Alain apportant les cafés sur un plateau : Finalement, on a plus que des décas. Ça convient à tout le monde ?

Delphine : Oui, c'est parfait pour moi.

Constance : Bien, ça ira. Dis moi, papa, me dis pas que tu as conservé ton vieil imper et que tu le mets encore aujourd'hui ?

Alain : Moi, mais j'ai rien dit !

Constance : Papa, sois sérieux. Achète toi un bon vêtement chaud, de quoi te protéger contre l'hiver.

Alain : Dis moi, vous seriez pas de mèche, Mado et toi ?

Constance : Elle a raison. Ça se fait plus de porter un imper. Tu as des cabans en laine ou des duffle-coats qui sont chauds et du dernier cri !

Alain : Mais enfin, l'imper n'est pas si vieux. Je suis sûr qu'il peut faire encore 10 ans.

Constance : Tu sais, papa, tu vas pouvoir entrer de ton vivant au musée des vieux chiffons. Ils recherchent en ce moment des antiquités.

Alain : Et toi, qu'est-ce que tu en dis, Delphine ?

Delphine : Moi, je vous verrais bien avec une veste en cuir.

Mado : Vu les résultats de son équipe, chacun dirait qu'il s'est encore payé une belle veste !

Delphine : C'est pas ce que je veux dire. Je trouve que cela lui donnerait un beau look, un air de pionnier de l'aviation par exemple.
Mado : Ça lui irait bien, lui qui plane souvent.

Delphine : Un petit air de Saint-Exupéry

Mado : Je crois que le mot saint est de trop. !

Delphine : Ce serait mignon le côté « Petit prince » ?

Mado : En ce qui le concerne, ce serait plutôt le côté grand pacha. Il s'occupe de rien !

Delphine : Moi, en fonction de mon humeur, je change de couleur de vêtement.

Mado : Alain, lui, il oscille entre le gros rouge et le petit blanc.

Delphine ; Alain, vous ne dîtes rien. Faut vous défendre !

Alain : Oh, j'y suis habitué, figure-toi.

Mado : C'est ça, plains-toi, dis tout de suite que tu es un martyr !

Alain : Je pensais que vous alliez plutôt me demander des nouvelles de l'équipe. On a gagné dimanche dernier.

Mado : Oui, je crois que ça faisait longtemps que c'était pas arrivé et je peux vous assurer qu'ils ont fêté ça.

Alain : On a tombé le premier de la poule. On est plus dernier, ça se fête, non ?

Mado : Ça change de certains soirs où ils se consolent de la défaite dans l'alcool.

Alain : Ça va de soi, on refait le match autour d'un verre.

Mado : Je sais pas si vous parlez beaucoup du match mais vous devenez subitement muets en rentrant. Comme si vous ne trouviez plus les mots.

Alain : Il faut savoir faire preuve de sobriété. A trop parler, on peut saouler !

Mado : Enfin, c'est triste à dire mais quel que soit le résultat, vous avez pris la mauvaise habitude de boire des rafales d'anisette.

Alain : Rien que de très normal. Chacun paie sa tournée. Sinon ça s'appelle "jouer petit bras".

Constance : "Jouer petit bras". Dis moi, papa, en quoi ça pose problème ?

Alain : Imagine ce que vont penser les potes ! Ça manque de panache.

Constance : De panache ? Mais vous vous croyez encore en plein match ?

Alain : Eh oui, mieux vaut un coup enivrant dans l'aile qu'échapper le ballon dans les pattes !

Constance : Très drôle ! Et parce qu'on t'a parlé de "jouer petit bras", tu te sens obligé de boire !

Alain : Ben, oui. Au rugby, on a le sens de l'honneur.

Constance : L'honneur de quoi ? Tu t'es jamais dit que l'expression ne devait pas être prise au pied de la lettre, qu'elle était des plus volatiles ?

Alain : Ah, comme volatiles, les gens nous prennent pour des pingouins sans grande tenue...

Constance : A qui la faute !

Alain : Mais pas pour des manchots empereurs !

Mado : En effet, vous êtes bien de drôles d'oiseaux. A ce propos, ne crois-tu pas que ton équipe de collecteurs de fonds va profiter des visites pour prendre l'apéro ?

Alain : Alors là, il n'y a aucun risque. J'y ai pensé, figure-toi. J'ai demandé à Bernard, lors de la réunion préparatoire, de donner une bonne image du club.

Mado : Bernard sobre ? Tu rêves !

Alain : Attends ! Pour le canaliser, je l'ai fait accompagner par une équipe de femmes. Elles sauront mettre le holà si l'envie de trinquer le prenait ... En ce moment, ils devraient avoir fini et rentrer sagement au bercail.

Sonnerie et irruption tonitruante du groupe, habillé d'un maillot devant à la taille noué à un autre derrière comme un pagne et faisant virevolter un troisième au-dessus de la tête, l'autre main est appuyée sur l'épaule de celui qui précède. Ils chantent à tue-tête.

Eh, oui nous sommes tous des soûlots,

Dare la, dire la dada.

Nous ne buvons plus jamais d'eau,

Dare la, dire la dada,

Ma pire ennemie c'est l'eau de Vittel,

Dare la, dire la dada,

On peut très bien se passer d'elle,

Dare la, dire la dada,

A la limite, on peut en boire,

Dare la, dire la dada,

Mais avec beaucoup de Ricard !

Alain : On peut m'expliquer ce qui se passe ?

Lou : Oh, excusez nous, je crois … je crois qu'on est un peu …un peu pompette.

Alain : Mais qu'est-ce qui vous est arrivé ?

Nadia : C'est simple, on a commencé notre tournée par la maman, hic, par la maman d'Alain qui nous a, hic, d'ailleurs très bien reçus.

Mado : Et quel numéro vous a-t-elle pris ?

Oriane : On se souvient plus.

Alain : Ce doit être le 45 ou le 51 car vous sentez fortement l'anis.

Lou : Elle nous a appris que … que maintenant la mode pour les garçons c'était … c'était de porter un paréo. Que même Alain .. qu'Alain avait décidé d'en mettre un.

Nadia : Oui, on a ri, hic, pendant tout le chemin en pensant au, hic, au concours de belles gambettes qui allait, hic, avoir lieu dans le pays. On pourra, hic, décerner le titre du plus poilu ! Les donateurs ont voulu, hic, fêter l’événement en nous offrant, hic, un verre.

Alain : Et, vous avez récolté beaucoup d'argent ?

Oriane : Oui, je crois que les bourses de Nanard sont pleines ! Oh excusez moi,... je ne sais plus ce que je dis. Je voulais dire qu'il a rempli la caisse.

Alain : Oui. Vous vous êtes pris une bonne caisse ! Vous avez bien chargé la mule à ce que je vois ! Dis moi Bernard, je t'avais demandé, lors du briefing, de rester sobre. Tu m'as pas écouté !
Bernard : Si, mais c'est elles qui ont voulu boire !

Alain : Voulu boire ? Comment ça ?

Bernard : Ben oui, pour les dissuader de fêter l'arrivée du paréo à Sousceyrac, je leur ai affirmé que j'abusais des femmes saoules !

Lou : Oui, c'est bien ça… ça qu'il a dit.

Alain: Et alors ?

Lou : Alors, sûres de sa promesse, on s'est … on s'est mises à boire mais il n'a … il n'a rien fait. Ah ça, pour se vanter les ... les hommes sont … sont très forts !

Nadia : Nanard, tu nous a, hic, fortement déçues. Tu n'es, hic, qu'un beau parleur. Toi un trésorier ? Un gros débit, oui, mais, hic, je te donne aucun crédit. Tu nous as, hic, même pas mises à découvert !

Lou : Bernard, maintenant c’est… c’est l’heure du bilan et on t’a .. on t’a pas vu en bel actif mais plutôt en … en lourd passif !

Oriane : En résumé, si on a pas eu droit sur le chemin à des « Oh, mon trésor !», on a tout de même fait une bonne recette ! Mais, enfin, voyons ! On est en train de parler de nous et de notre matinée et on a même pas dit bonjour à votre fille et à cette demoiselle.

Constance : Oui, bonjour. Je vous présente Delphine, ma copine.

Delphine : Bonjour, j'accompagne Constance que je connais depuis la rentrée en fac.

Constance : Oui, et elle a bien voulu me suivre pour découvrir la région.

Oriane : C'est une jolie contrée ici, beaucoup de citadins ou d'anglais apprécient notre coin et viennent s'y s'installer.

Delphine : C'est vrai que le pays a des accents du Sud. On commence à y trouver des bastides et les gens d'ici ont des intonations dans la voix qui font penser à un pays occitan.

Oriane : Et vous, dîtes-nous comment ça se passe à Paris ?

Delphine : Oh, la vie est très stressante. On est toujours en train de courir. Et ce qui est le plus épouvantable ce sont les transports. On se trouve agglutinés les uns contre les autres.

Lou : Ah oui, c'est vrai ça. Je suis restée deux ans à ... à Paris et je conserve un souvenir affreux de ces contacts dans le ... dans le métro. Un jour, je me suis demandée si j'allais pas mettre une ... une paire de claques à un homme qui me ... qui me serrait de trop près.

Bernard : Moi, je t'aurais dit : mets les.

Lou : Mais, c'est qu'il commençait à me ... à me tripoter, ce salaud!

Bernard : C'était parti en touche.

Nadia : J'aurais pas, hic, aimé que mon mari se comporte ainsi.

Bernard : Il y aurait eu essai.

Nadia : Faire ça, par exemple, devant mes, hic, mes parents, sûr que je l'aurais laissé tomber.

Bernard : Il se serait fait plaquer.

Oriane : Dis, Nanard, tu peux pas, deux secondes, parler d'autre chose que de rugby. T'en deviens inconvenant, à la fin !

Bernard : Là, c'est le carton. Quand on parle rugby, (prononcer rûbis), les femmes voient souvent rouge.

Alain : Bien, j'imagine que vous n'avez pas déjeuné ?

Oriane : Ben, non. On est encore à l'apéritif.

Alain composant un numéro sur son portable : Faites un peu moins de bruit, j'appelle ma mère.

Lou : Mais on l'a … déjà sollicitée, elle va pas … pas verser deux fois.

Alain : Un peu de silence, s'il te plaît. Oui, maman, c'est moi... Dis moi, il te reste du couscous.... De quoi nourrir tout un régiment !

Lou : Mais puisque je vous dis qu'on l'a … qu'on l'a déjà vue.

Tous : Chut !

Alain : C'est très bien, je t'envoie l'équipe de bénévoles ... Oui, je sais qu'ils sont déjà venus mais cette fois, c'est pour déjeuner.

Lou : Mais on va se faire … se faire refouler.

Tous : Chut !

Alain : Pas de petit Berger blanc en apéritif et tu y vas mollo sur le vin. Surtout, tu les laisses faire une petite sieste, ils ont besoin de récupérer. Il faut pas qu'ils prennent le volant ... Oui, à plus tard.

Lou : Moi, je vous dis qu'elle … qu'elle appréciera pas. Elle va dire que c'est … que c'est du réchauffé !

Alain : Bien, on se calme, vous pouvez aller voir maman, elle vous attend.

Nadia : C'est où déjà, hic, « maman » ? Je crois que je vais, hic, pas retrouver.

Alain : Bon, faut les accompagner. Mado, Constance et Delphine vont vous montrer le chemin. Bon appétit.

Oriane : Bon, alors c'est parti..

Reprise du petit train et du refrain.

Eh, oui, nous sommes tous des soûlots,

Dare la, dire la dada.

Nous ne buvons plus jamais d'eau,

Dare la, dire la dada,

Ma pire ennemie c'est l'eau de Vittel,

Dare la, dire la dada,

On peut très bien se passer d'elle,

Dare la, dire la dada,

Moi, qui ne souffre pas cette eau,

Dare la, dire la dada,

Je l'accompagne de Pernod.

/...

Ils sortent.

RIDEAU

SCENE 4

La pièce est vide. Seul Alain est allongé sur le canapé. On frappe à la porte.

Alain se relevant : Oui. Ah, c'est toi.

Constance : Alors c'est l'heure de la petite sieste ?

Alain : Oui, j'ai terminé. Tu sais, la sieste, on peut pas dire que j'en abuse : j'en fais qu'une par jour. Dis moi, t'es seule ?

Constance : Maman et Delphine sont restées chez mamie pour l'aider à débarrasser et à faire la vaisselle.

Alain : Alors, comment ça va toi ?

Constance : Oh, je vais très bien. J'ai eu la chance de rencontrer Delphine qui m'aide bien.

Alain : Et comment tu l'as rencontrée ?

Constance : Oh, c'est tout simple. Je me suis assise, par hasard, à côté d'elle à la bibliothèque et comme elle a vu que j'étudiais le même cours qu'elle avait préparé l'an dernier, elle m'a aidée. C'est comme cela qu'on a fait connaissance et sympathisé.

Alain : J'ai cru comprendre que c'était plus que de la sympathie.

Constance : Oui, on vit ensemble et je suis si contente de voir qu'on s'entende si bien et qu'on partage les mêmes idées. La vie peut réserver de belles surprises des fois.

Alain : Eh bien, je suis content de te voir heureuse.

Constance : Et toi, comment ça va avec maman ?

Alain se levant brusquement : Oh, tu sais comme dans tout couple, il y a des hauts et des bas.

Constance : Et là, si je comprends bien c'est plutôt un bas.

Alain : Tu sais on ne peut pas toujours rester en haut de la vague.

Constance : Et tu t'es pas posé la question de savoir d'où ça venait?

Alain : Oh, je sais que c'est difficile de surfer sur la crête.

Constance : Mais là, papa, comprends bien, c'est un bas !

Alain : Oh, tu sais, ça se discute. Chacun sait que la montée des eaux fait débat.

Constance : Papa, arrête de vouloir te tirer d'affaire par des plaisanteries, je te parle de choses sérieuses. Tu penses pas que tes sorties dominicales y sont pour quelque chose dans le départ de maman ? J'ai entendu dire que quelqu'un te portait dimanche dernier pour te ramener à la maison.

Alain : Oui, je ne voulais pas m’emballer et prendre de la hauteur après notre victoire.

Constance : Papa, arrête de vouloir t’échapper comme une savonnette. Si tu t’asseyais un peu.

Alain : Là, c’est parti pour un savon.

Constance : Au lieu de tout tourner en dérision, si tu m’écoutais un peu. Tu crois pas que tu devrais arrêter tes excès et te démettre de ton poste de président ?

Alain : Au boulot, c'est pas bien marrant, tu sais. L'entreprise trouve qu'elle ne gagne pas assez d'argent et fait des restructurations à tout bout de champ. Heureusement qu'il y a le rugby pour se changer les idées.

Constance : Se changer de quelles idées ? Moi, depuis mon enfance, je vois cette coupe. Elle sert à quoi ?

Alain : Attends c'est le double du trophée qu'on a gagné. J'y suis très attaché !

Constance : Attaché ? Ne me dis pas que c'est une coupe de France !

Alain : Si, elle est de France. Je l'ai achetée à Tulle.

Constance : Tu me dis quoi ? lisant sous la coupe Fabriqué en RPC.

Alain : Ah, tu vois elle vient de RPC, république populaire de Corrèze !

Constance : De Corrèze ! Vide comme elle est, je la verrai plutôt de Creuse.

Alain : Elle porte beaucoup de souvenirs.

Constance : Et pourquoi pas un bouquet de fleurs. Elle sera comme cela utile à quelque chose. Elle embellira et parfumera la pièce. Elle est quand même pas sacrée.

Alain : Si, c'est le sacre d'une saison.

Constance : Enfin, papa, ouvre-toi à autre chose qu'au rugby. Je te verrais bien faire du théâtre par exemple.

Alain : Oh, je suis trop vieux pour apprendre un texte et le rugby, c'est ce qui m'a donné le plus de satisfaction dans la vie. Le poste dans l'entreprise, je l'avais obtenu après l'intervention de l'ancien président. Il voulait me conserver dans l'équipe en me trouvant du boulot.

Constance : Dis-moi, j'ai entendu dire que tu allais démissionner. C'est vrai ?

Alain : Oh, j'y pense mais j'ai pas encore pris de décision.

Constance : Tu crois pas que ça aussi, ça effraie maman ?

Alain : Et tu penses que si je me tempérais un peu et que je garde mon emploi, Mado reviendrait ?

Constance : Elle ne demande que ça. Regarde ! Elle est revenue pour nous accueillir. Si l'idée de venir te parler vient de moi, celle de nous faire un bon repas et de rendre la maison accueillante vient d'elle.

Alain : Donc si j'ai bien compris, elle veut bien revenir habiter ici.

Constance : Elle en meurt d'envie. A toi de faire en sorte que cela soit possible.

Sonnerie. Mado et Delphine rentrent.

Constance : Alors ça s'est bien terminé chez mamie ?

Mado : Oui, tu sais qu'ils ont à peine touché au couscous.

Constance : C'est vrai qu'ils sont vite allés s'allonger sur un canapé ou sur un lit. La maison est alors passée de la bonne assiette à la bonne ronflette !

Mado : Depuis ces dames se sont réveillées et je peux te dire qu'elles discutent dur.

Delphine : Je crois qu'elles mettent au point une suite à leur engagement dans le rugby.

Alain : Ah, ça, c'est le propre de la femme d'aimer passer de la popote à la papote.

Mado : La femme aime la parlote, oui, car elle ne fait pas la sieste comme une marmotte. Tout en discutant, les femmes restent actives.

Constance : Bon, on vous laisse poursuivre la discussion mais nous, il faut qu'on rentre. Paris, c'est pas la porte à côté !

Alain : Vous ne vous sentez pas fatiguées ? Vous ne voulez pas vous reposer dans la chambre ? J'ai passé toute la matinée à la préparer !

Mado : Dis, n'en fais pas trop. Mais Alain a raison, vous pourriez vous reposer avant de prendre le volant.

Constance : Non pas de souci. Si l'une se sent prise de fatigue, l'autre est là pour prendre le relais.

Delphine : Et puis, on va bavarder en rentrant comme on a fait à l'aller. Cela permet de rester éveillées.

Alain : Ah bon, vous parlez de rugby, tout en conduisant ?

Delphine : Non, pas particulièrement, mais de tout et de rien. De l'hiver qui arrive et de se tricoter un gros bonnet en laine. De le faire au crochet n°10 ou 11.

Alain : Moi, je choisirais le 11 comme notre ailier qui a un bon sens du crochet.

Delphine : D'un chanteur qu'on aime bien ou de musique classique. Sur mon portable, j’ai mis le galop du Guillaume Tell de Rossini.

Alain : Nous aussi, on aime bien l'ouverture classique pour faire galoper les lignes arrières.

Delphine : De recettes de cuisine. De se faire un bon petit plat de viande aux champignons et aux petits oignons.

Alain : Nous, on craint les rosbeefs, ils sont durs à cuire.

Delphine : De sortir le soir. D'aller voir une pièce de théâtre. On sort pas pour autant en boîte.

Alain : Nous si, on sort souvent la boîte à gifles.

Delphine : On parle aussi ciné. On adore regarder des films étrangers en VO et on a la chance d'avoir pas très loin un cinéma d'art et d'essai.

Alain : Ah ça, c'est tout un art de marquer un essai. C’est pas du cinéma ! Décidément, contrairement à ce que vous dites, vous ne parlez que de rugby !

Delphine : Vous ne croyez pas si bien dire puisqu'il va falloir maintenant que l'on file ou, pour garder votre thème favori, que l'on drope !

Constance : Papa, je crois que tu as trouvé du répondant ! Bien on y va . Est-ce que je n'ai rien oublié ? Oui, j'ai bien les clés. C'est parti.

Delphine : Au revoir. Merci de votre accueil et bien contente d'avoir découvert l'ambiance du ballon ovale. Je suis toute heureuse d'avoir baigné dans l'atmosphère du Sud, le temps d'une après-midi.

Alain : Et encore, on s'est retenus. Quand on a une invitée, on se tient à carreaux.

Mado : Ne l'écoutez pas. Bonne route et à bientôt.

Ils se font une bise.

Alain : Bonne route. Et donnez nous des nouvelles. Ça nous sortira du ronron quotidien.

Constance : Oui, ça sera fait. Aux vacances de Noël.

Constance et Delphine sortent. Un léger silence.

Alain : Voilà, elles sont parties. On sent d'un seul coup un grand vide et on est un peu perdu sans savoir quoi entreprendre.

Mado : Moi, je vais commencer par nettoyer la cuisine et ranger la vaisselle.

Alain la retenant : Avant, dis moi. Notre fille me disait que tu pourrais revenir habiter ici.

Mado : Si elle le dit c'est peut-être qu'il y a un fond de vérité.

Alain : Tu vois, en réfléchissant, je me dis que l'équipe n'a peut-être pas besoin de moi pour les troisièmes mi-temps.

Mado : C'est une excellente décision. Et pour le boulot ?

Alain : Je peux voir ce que donnera ma nouvelle fonction. Maman est si fière de me voir passer avec une mallette. Que ne fait-on pas pour l'amour d'une mère !

Mado : Allez, n'en parlons plus, prends moi dans tes bras, comme autrefois.

Sonnerie, arrivée des trois accompagnatrices se tenant épaule contre épaule et chantant :

Allez-y, poussez, poussez,

Les avants de Bayonne,

Allez-y poussez, poussez,

Les avants bayonnais.

Bayonne, Bayonne,

Sur la Nive et sur l'Adour,

Bayonne, Bayonne,

Bayonne de nos amours.

Mado : Eh bien, les filles, le couscous vous a requinquées?

Lou : Oui, et la petite sieste nous a fait du bien.

Mado : Et Bernard ?

Nadia : Oh, lui, on l'a laissé, il dort comme un bébé qui a un retard de sommeil. Je crois qu'il fait pas toutes ses nuits.

Mado : Et que me vaut votre visite ?

Oriane : Voilà, on voudrait parler à Alain. Dis nous, tu es bien président du club ? On a quelque chose à te demander.

Alain : Dites ? Je vous écoute.

Oriane : Eh bien, voilà. Nous les filles, on a réfléchi. On veut monter une équipe féminine et avoir ton avis.

Alain : Ah, bon ! Vous voulez tâter de la couenne ? Vous aussi, vous êtes prises par le démon du rugby ? Porter le ballon à l'essai, ça vous procure une ivresse folle !

Lou : Oh non, c'est pas trop le match qui nous intéresse.

Alain : Pourtant, je suis sûr que vous vous piquerez vite au jeu.

Mado : Plus que d'être piquées, vous risquez de vous blesser. Ne disiez-vous pas que c'était un sport dangereux ?

Lou : Être blessées, on y a réfléchi. Quelles peuvent être les conséquences ? Que les hommes se mettent à la cuisine ...

Nadia : Qu'ils retroussent leurs manches pour le ménage ...
Lou : Qu'ils s'occupent un peu plus des enfants ?

Nadia : Pour une fois, c'est nous qui nous ferions coucouner.

Oriane : Et puis il y a une solidarité entre les femmes. Si l'une a besoin, elle sait qu'elle peut compter sur l'aide des copines.

Alain : Je comprends mais avez vous pensé à un autre type de blessure qui pourrait vous faire encore plus mal. Celui de perdre la rencontre, quand bien même vous auriez bien joué.

Lou : Oui, j'imagine qu'on prendrait alors un sérieux coup au moral. Mais justement c'est l'ambiance après match qui nous pousse à franchir le pas.

Nadia : On veut avoir des troisièmes mi-temps entre nous, les filles.

Lou : Ça nous changerait un peu de la monotonie des jours.

Nadia : Tu sais, Alain, quand on est femme, la vie n'est pas toujours bien rose. Alors, on s'est dit que cela nous ferait du bien de faire la fête de temps en temps.

Oriane : En fait, on voudrait s'éclater un peu !

Mado : Ça promet ! Et que vont devenir vos maris pendant vos soirées ?

Lou : Eh bien, ne nous voyant pas rentrer, ils iront se coucher.

Mado : Et s'ils se réveillent durant la nuit et s'inquiètent que vous ne soyez pas encore rentrées.

Nadia : Ils comprendront alors ce que nous vivons à les attendre jusqu'au petit matin sans pouvoir, un seul instant, fermer l'oeil de la nuit.

Mado : Je comprends bien ce que vous dites mais j'ai peur que vos maris supportent mal vos sorties.

Lou : Ils vont, plutôt comprendre que la femme est indispensable au foyer.

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