Une nuit gorgée d’iode

Par une nuit d’orage, dans un hôtel défraichi du bord de mer, trois personnes découvrent un cadavre de femme et attendent la police pour l’enquête. Mais à l’étage, dans la chambre 18, il y a un couple qui fait l’amour depuis dix jours. Quand l’orage éclate, la tension est extrême entre le gérant de l’hôtel, l’ancienne commissaire de police et l’ex pharmacienne. Les règlements de compte tournent à la Michel Audiard avec mots vifs et flingue tendu. Et par-dessus le tout il y a un coucou qui sonne quand il veut et met les nerfs en pelote. Une vraie folie.

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SCENE 1

 

Le Hall d’un petit hôtel du bord de mer. Un peu décati, un peu vieillot, humide et sale.

Il y a des plantes vertes défraichies, un vieux piano, un coucou accroché à un mur, un desk et quelques clés accrochées à un tableau.

 

Quand la pièce commence, ils sont tous les trois (Garcin, Roxane, Judith) penchés au dessus du corps d’une femme.

La moitié supérieure est invisible, on ne voit que ses jambes nues. On a le sentiment que c’est une personne qui a tenté de sortir par la porte de l’hôtel mais qui n’a pas réussi à aller plus loin.

 

Un long moment de silence pendant lequel les trois personnes scrutent le cadavre.

 

JUDITH

Mes amis, elle est morte.

 

Silence.

 

GARCIN

Ah nom de Dieu !

ROXANE

Elle a dit quelque chose ?

JUDITH

Rien du tout.

GARCIN

Ah nom de Dieu de nom de Dieu !

ROXANE

Ceci dit, elle n’était pas très causante de son vivant non plus.

GARCIN

N’empêche, on a beau s’y attendre, ça fait tout de même un choc.

JUDITH

Question d’habitude.

ROXANE

Comment ça question d’habitude ? Vous croyez qu’on peut s’habituer à la mort ?

 

GARCIN

Peut-être que Judith y arrive très bien ?

JUDITH

Faut savoir où se situe le plus important. Pour moi, le plus important c’est la vie.

ROXANE

Ah, la belle philosophie de pacotille !

 

Le coucou se met à chanter dix fois.

 

GARCIN

23h15.

ROXANE

Toujours en retard votre coucou, Garcin.

JUDITH

Je vais le noter, ça peut servir pour l’enquête.

GARCIN

Vous croyez qu’il va y avoir enquête ?

ROXANE

Bien sûr. Quand il y a meurtre il y a enquête. Toujours.

JUDITH

Et elle commence même à l’instant. Mes amis, je reprends du service.

ROXANE

Allons, Judith, un peu de patience. Rien n’est encore définitif.

JUDITH

Ah si, en ce qui la concerne, je vous assure que c’est définitif.

GARCIN

Bon d’accord, d’accord, admettons. Mais tout le monde est plus ou moins choqué par ce qui vient de se passer. Personnellement je ne sens même plus mon pouls. Alors Judith, je vous en prie, laissez-nous souffler avant d’endosser votre uniforme.

JUDITH

Souflez, soufflez mon petit Garcin si votre maigre poitrine manque d’air. Inspirez, expirez. Et puis rentrez votre bedaine on dirait une chambre à air avec une hernie.

GARCIN

Oh ça va, hein, sac d’os !

ROXANE

S’il vous plait, ne commencez pas.

JUDITH

Moi, je suis en pleine forme. Et je dirais même que les récents événements qui se sont déroulés ici ont agit sur ma circulation sanguine autant qu’une bonne fessée. J’ai le feu aux joues.

GARCIN

On se demande de quoi vous êtes faite. Moi j’ai une sueur glacée qui me plaque la chemise dans le dos. Ça vous dirait un petit marc ?

ROXANE

Pas de refus.

JUDITH

C’est la tournée du patron ?

GARCIN

Bien sûr.

 

JUDITH

Dans ce cas je ne dis pas non.

 

Garcin remplit trois petits verres

 

ROXANE

Judith, vous êtes lamentable. On vous propose le verre de l’amitié et vous chipotez à savoir s’il est offert ou pas.

GARCIN

Je me demande toujours si c’est naturel ou si elle le fait exprès.

JUDITH

C’est naturel, n’en doutez plus. Je suis naturellement économe. Je ne vois pas pourquoi je paierai 15 euros les 5 centilitres d’alcool de monsieur Garcin alors que j’en ai une pleine bouteille dans ma chambre et que cette bouteille m’a été offerte à mon anniversaire.

GARCIN

Dans ce cas, pourquoi venez-vous à l’hôtel ? En restant chez vous, vous feriez une plus belle économie encore.

ROXANE (rire cynique)

Ah aha, belle réplique Garcin, bien smashée… Que va répondre notre flicarde en jupons ?

JUDITH

Rigolez, rigolez, détendez-vous le boyau…pendant qu’il en est encore temps.

ROXANE

Tout de suite les menaces ! Quelle triste figure. Si on ne peut plus plaisanter.

JUDITH

En attendant, faites attention de ne pas toucher au corps avec vos grands gestes. Je dois faire un relevé précis.

ROXANE

Je n’ai touché à rien.

JUDITH

Si, vous venez de lui traverser la main avec votre talon aiguille.

ROXANE

Moi ? Elle est folle, je n’ai pas décollé du bar.

JUDITH

C’est vous ! J’avais les yeux fixés sur vous.

GARCIN

De toutes façons ça n’a pas d’importance, elle est morte.

ROXANE

Mais je n’ai rien fait ! Je buvais. J’ai juste levé mon verre pour boire à vos santés…

JUDITH

Et vous avez reculé d’un pas. Ne mentez pas, j’ai l’œil d’un lynx. Regardez votre talon, il a du sang.

ROXANE

Putain de merde, je ne me suis rendu compte de rien. J’ai cru que je marchais sur le tapis.

GARCIN

Y’a pas de tapis.

JUDITH

C’était la main gauche.

GARCIN

Alors ça porte bonheur !

 

Il éclate d’un rire fou, les autres le regardent sans broncher, il finit par se taire.

 

JUDITH

La main gauche, Roxane.

GARCIN

Celle qui tient le revolver, Roxane. Faites attention !

ROXANE (explose)

D’accord, d’accord ! Ne vous y mettez pas, vous non plus. Je vais faire attention, c’est promis. On va pas en faire un fromage. Alors ça va bien !

JUDITH

Ecoutez-là, Garcin, non seulement elle piétine la scène de crime mais en plus elle donne des ordres, elle nous ordonne de nous taire. Elle se prend pour qui, la pimbêche ?

GARCIN

Vous êtes nerveuse, Roxane, Judith a raison. Vous êtes tendue comme un string. Vous rougissez, vous transpirez, c’est le cadavre qui vous perturbe ?

ROXANE

Mais…pas du tout.

JUDITH

Vous êtes trop émotive, c’est curieux pour une nana qui a fait médecine.

GARCIN

Venez, approchez, venez boire votre marc.

JUDITH

Si vous n’en voulez pas je peux le finir.

ROXANE

Non, je vais le boire. Merci Garcin.

JUDITH

Et puis soufflez, respirez si vous manquez d’air.

 

Ils boivent en silence.

 

GARCIN

Vous croyez qu’en doit en parler à la chambre du 18 ?

JUDITH

Pourquoi voulez-vous ? Ils s’en fichent totalement. (sourire) Ils sont là pour autre chose.

GARCIN

S’ils questionnent ?

JUDITH

A quel propos ?

GARCIN

Je ne sais pas, le bruit, les cris, l’odeur…la tache, regardez ça s’étale copieusement sous la porte.

ROXANE

Croyez-vous sincèrement que la tache ait une quelconque importance pour eux ? Ils ne se sont pas décollés d’un pouce depuis dix jours.

JUDITH

Dix jours ! Quelle santé !

ROXANE

Oui. Je dois remonter loin dans les souvenirs pour retrouver une chevauchée aussi fantastique.

GARCIN

Alors je ne dis rien ?

JUDITH

Mais non, enfin ! Ce n’est pas leur affaire, c’est l’affaire de la police.

ROXANE

De la police et de nous. C’est tout.

GARCIN

Bon, puisque vous le dites. Et si on tirait le corps à l’intérieur.

ROXANE

Pourquoi faire ?

GARCIN

Il gène l’entrée. Et puis s’il pleut, il va lui pleuvoir dessus.

ROXANE

C’est vrai qu’il fait rudement orageux.

JUDITH

Non, non, non, un corps ne se déplace pas avant que les services de police n’aient fait les relevés.

GARCIN

Ça va faire fuir la clientèle, on peut peut-être la recouvrir d’un drap ?

JUDITH

Non, non et non.

ROXANE (explosant)

Putain, elle dit toujours non à tout ! J’en peux plus de voir ce macchabé, bordel, on veut juste mettre un bout de machin dessus pour plus voir son cul et sa tête explosée. C’est pas la manipuler, la cacher. Donnez-moi un drap, Garcin !

JUDITH

Faites comme vous voulez mais moi je vais être obligée de le noter dans mon calepin.

ROXANE

Notez, notez, on s’en fout ! Si vous croyez qu’ils vont en tenir compte.

 

Roxane recouvre le corps.

Puis elle finit son verre de gnole cul-sec.

 

ROXANE

Quelle moiteur ! J’ai les dessous de bras qui ruissellent.

 

On entend faiblement...

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