Les Gisants

Une campagne désertée, des arbres jaunissants et une route unique qui mène à un bistrot délabré… Voilà le décor dans lequel sont plongés Madeleine et Jean, un couple de quinquagénaires citadins, suite à la panne de leur voiture. C’est Bernard, le gérant du bistrot, qui leur ouvre la porte de son établissement où ils pensent trouver refuge. Dans l’attente d’une solution, le couple s’enlise progressivement dans l’univers étriqué de Bernard et de sa femme Catherine dont l’existence, gangrenée par les frustrations et l’amertume, semble rythmée par les gémissements de La Vieille, la mère de Bernard, malade et claquemurée dans sa chambre. Sous le regard attentif et discret du Client, Jean et Madeleine découvrent alors un microcosme familial étouffant et cruel qui devient le miroir de leurs propres failles. Tandis que les personnages sombrent dans la peur et la folie, Agnès, la fille unique des gérants du bistrot, s’accroche à l’espoir de parvenir à échapper à cet enfermement mortifère.

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ACTE I

À l’extérieur du bistrot, quelque part sur la scène, Le Client se tient debout, à peine visible. Il observe. Parfois, il se déplace discrètement. À l’étage, La Vieille est couchée sur son lit, sa chambre est plongée dans le noir. Elle ne dort pas.

Un temps.


Jean arrive devant la porte d’entrée du bistrot. Il est nerveux. Il tient sa veste par-dessus son épaule et porte un sac de voyage. Il essaie d’ouvrir, sans y parvenir. Il frappe à la porte et pose son sac sur le sol. La Vieille se lève et s’approche de la fenêtre pour écouter la scène.

Jean, s’adressant à Madeleine, au loin : Alors ? Tu te dépêches ? 

Il frappe une nouvelle fois à la porte. Il regarde son portable. Il soupire et essuie son front. Un temps. Madeleine arrive sur scène, pressée, essoufflée.

Jean, regardant son portable : Toujours rien… 

Madeleine : Il faut que j’aille aux toilettes.
Jean : C’est fermé.

Madeleine : À cette heure-ci ?

Jean : Il n’y a personne. 

Madeleine, frappant à la porte, à haute voix : S’il vous plaît ? Il y a quelqu’un ?
Jean : J’ai déjà essayé…

Madeleine : Je te dis que je dois aller aux toilettes ! (À haute voix.) S’il vous plaît ? (Un temps. Plus fort.) S’il vous plaît ? (La Vieille ouvre lentement la fenêtre.) Bonsoir… Bonsoir, Madame ! Mon mari et moi sommes tombés en panne un peu plus loin, si vous aviez la gentillesse de nous ouvrir…

La Vieille referme la fenêtre. Elle traverse lentement sa chambre, d’un pas lourd et sort de la pièce.

Madeleine, d’une voix plaintive : Oh, Jean… 

Madeleine s’assoit à même le sol. Jean, exténué, essuie une nouvelle fois son front. Un temps. Il reprend son sac et s’apprête à partir.

Madeleine : Tu as vu son visage ? 

Jean : Quel… ?

Madeleine, l’étage : La femme.

Jean : Non. 

Madeleine : Moi non plus. 

Jean : On n’a qu’à continuer jusqu’à…

Madeleine, frappant à la porte : Je vous en prie !
Jean : Tu es infernale, ça ne sert à rien ! C’est un trou.

Bernard descend l’escalier maladroitement. Il jette un œil sur la porte d’entrée. 

Madeleine, remarquant Bernard : Ah ! (Elle se relève et lui fait signe de venir.) 

Bernard, visiblement surpris, se dirige en direction de l’entrée. La Vieille rentre dans sa chambre, ferme la porte derrière elle et se couche.

Bernard, ouvrant la porte avec difficulté : Voilà… Je vous en prie, entrez.
Madeleine : Bonsoir, merci !
Bernard, en tenant la porte : C’est ouvert, mais elle est un peu capricieuse. Installez-vous. 

Madeleine : Les toilettes, s’il vous plaît ?
Bernard, en désignant les toilettes : Juste là, derrière.

Madeleine : Merci !

Madeleine part aux toilettes. Un temps. Bernard et Jean restent debout, face à face.

Bernard : Asseyez-vous, je vous en prie. (Il se dirige derrière le bar.)

Jean : Vous auriez un téléphone fixe que je pourrais utiliser ?

Bernard : Je vous sers quelque chose ? 

Jean : Volon…

Bernard, interrompant Jean : Pastis ? 

Jean : Très bien. Parce que nous sommes tombés en panne un peu plus bas…

Bernard, interrompant Jean : Ma mère m’a dit, oui. Où ça ? 

Jean : À trois kilomètres environ.
Bernard : Ah, quand même.
Jean, troublé : Votre mère, c’est la… la dame, du dessus ? 

Bernard : Oui, c’est elle. C’est ma mère. (Jean, mal à l’aise, esquisse un sourire. Un temps.) J’espère que ce n’est pas trop grave votre affaire. 

Jean : Une bricole.

Bernard, posant le pastis sur le bar : Tenez.

Jean : Un problème de refroidissement.

Bernard, inquiet : Ah… Mais, vous n’avez pas trop poussé ?

Jean : Je me suis tout de suite arrêté. (Il boit une gorgée.) Un fixe, vous en avez un ? 

Bernard : Oui, oui. (Il tend le téléphone à Jean.) Voilà.

Jean : Merci. (Il compose un numéro. Bernard le regarde. Un temps.) Ça risque de prendre quelques minutes. 

Bernard : Il n’y a pas de gêne. (Un temps.) Au contraire, c’est toujours un plaisir (Il cherche ses mots.) de…de… 

Jean, au téléphone : Oui, allô ? Allô… (Il s’interrompt, visiblement déçu.) 

Bernard : C’est un plaisir.

Un temps. 

Jean, au téléphone : Oui, c’est pour une… Alors, un instant… (Il sort une carte de son portefeuille.) Trente-deux, zéro… (Plus fort.) Zéro. Non, une seule fois zéro. C’est ça. Quatre-vingt-quatre, soixante-sept, soixante-neuf, vingt-huit. (Un temps.) Bien.

Madeleine revient, elle boite de façon très visible.

Bernard, à Madeleine : Ça ne va pas ? (Madeleine pousse un grand soupir.)

Jean, sur le ton du reproche : Qu’est-ce que tu as à boiter comme ça ? 

Madeleine : Ces chaussures, c’est une véritable torture. Et puis la tête, j’ai mal à la tête, des nausées, c’est affreux.

Bernard : Trois bornes avec des souliers pareils… (Il s’empresse de tirer la chaise de Madeleine.)
Madeleine : Sous un soleil de plomb, j’ai cru m’évanouir… (S’asseyant.) Merci, vous êtes gentil. (À elle-même.) J’ai vraiment cru m’évanouir.

Jean : Tu n’as pas une autre paire ? 

Madeleine : Si. 

Jean : Alors ? 

Madeleine : Dans la voiture. 

Bernard, à Madeleine : Je vous sers un petit remontant ?

Madeleine : Ce n’est pas de refus.

Jean, à Madeleine : Tu ne vas pas te mettre à boire dans ton état ? 

Madeleine : Quel état ? 

Jean : Tu dis que tu as la nausée.

Madeleine : C’est l’anxiété…

Jean, à Bernard : De l’eau avec du citron, ce sera très bien. (Bernard retourne derrière le bar et prépare la boisson de Madeleine.) 

Un temps.

Madeleine, à Jean : Tu appelles l’assurance ?

Jean, au téléphone : Oui, oui, je suis là. Une panne… Non, écoutez, je viens de le donner à votre collègue, on ne va pas y passer la… Bon, euh… Zéro… Non, merde, non, trente-deux, zéro… Oui. Quatre-vingt-quatre, soixante-sept, soixante-neuf, vingt-huit.

Bernard, apportant la boisson à Madeleine : Tenez. 

Madeleine : Merci beaucoup.

Bernard : C’est pas drôle ce qui vous arrive là.

Madeleine : Si vous saviez, c’était… horrible. Tous ces bruits, les voyants qui s’allument les uns après les autres… Quelle peur j’ai eue ! Un instant, j’ai cru… J’ai vraiment cru que nous ne…

Jean, interrompant Madeleine : Elle exagère. 

Madeleine, à elle-même : Non.

Bernard, à Madeleine : Vous venez d’où ?

Madeleine : Paris. Enfin, à côté.

Bernard, amusé : Ça ne court pas les rues, ici. Moi, je n’aurais rien contre. Mais c’est vrai qu’il y a beaucoup de gens qui ne les apprécient pas bien. 

Jean, agacé, au téléphone : S’il vous plaît, oui…

Bernard, à Madeleine : A cause de l’égo de la capitale, vous voyez ? 

Jean, au téléphone : Voilà. Donc, nous sommes pressés, très pressés, alors si vous pouviez nous envoyer quelqu’un au plus vite… Aujourd’hui, maintenant. Ah, mais ça ce n’est pas mon problème ! (Il finit son verre.)

Madeleine, à Bernard : Nous avons un rendez-vous ce soir, alors toute cette histoire… 

Jean, au téléphone : J’attends, oui.

Madeleine : Mon mari est contrarié, forcément.

Un temps.

Madeleine : Il fait… il fait un peu chaud ici, non ?

Bernard : On a connu pire. 

Un temps. Madeleine observe Jean. 

Jean, à Madeleine : Ils cherchent un dépanneur. (Un temps. Avec difficulté.) Je n’y suis pour rien. 

Madeleine : Non, bien sûr. (À elle-même.) C’est moi qui ai insisté pour prendre les petites routes parce que je préfère, c’est plus agréable. C’est ce que j’ai dit, « ce sera plus agréable ». Et, nous avions le temps.

Catherine, le visage fermé, entre dans le bistrot. Elle porte un grand sac.

Catherine : Bonsoir. 

Madeleine : Bonsoir.

Catherine, observant Jean, à Bernard : Qu’est-ce qu’il se passe ?

Bernard : Je t’expliquerai. 

Catherine : Mmh.

Bernard : Tu en as trouvé combien ?
Catherine : Zéro. Je t’avais prévenu : cette année, c’est fini, elles ne pondront plus. (Désignant le sac.) Tu m’aides ?
Bernard : J’arrive.
Catherine, se dirigeant vers la cuisine, à elle-même : L’année dernière, déjà, elles étaient trop maigres. Elles ne passeront pas l’hiver, ça non, l’hiver, ce sera trop rude. (Elle s’arrête. À Bernard.) Elle n’est toujours pas rentrée ? (Bernard fait « non » de la tête.) Encore à traîner on ne sait où, dehors… Un jour, il y aura une mauvaise nouvelle, je te le dis. (À elle-même.) Un jour, la nouvelle sera tragique.

Catherine entre dans la cuisine. 

Bernard, à Jean : Ma femme. (Un temps.) Dites,...

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