Personnages : deux rescapés, un homme et une femme, Sigué et Manie.
Lieu : Un endroit indéterminé, possiblement un champ ou un coin désert; les vestiges d’un village où il s’est passé quelque chose…
SCÈNE 1
SIGUÉ : Le coq ne chante plus.
MANIE : Il chantera encore.
SIGUÉ : Le coq ne chante plus !
MANIE : Il chantera encore !
SIGUÉ : À quoi nous sert un coq qui ne chante plus ?
MANIE : À féconder les poules qui nous feront des œufs.
SIGUÉ : Quelles poules ? Ils nous ont tout pris.
MANIE : Et bien nous en trouverons !
SIGUÉ : J’ai faim.
MANIE : Moi aussi Sigué !
SIGUÉ : Qu’allons-nous faire ? Nous n’avons plus rien.
MANIE : Il nous reste le coq.
SIGUÉ : Mangeons-le !
MANIE : Non.
SIGUÉ : Qu’est-ce qu’on va manger Manie ?
MANIE : Nous mangerons les œufs.
SIGUÉ : Tu es folle.
MANIE : Arrête de te plaindre. C’en est trop. Oui, nous n’avons plus rien, mais il nous reste le coq. Si tu le manges, que ferons-nous demain ?
SIGUÉ : Demain ? Encore faut-il que nous passions la nuit.
MANIE : Je te l’ai dit. Nous trouverons des poules et nous mangerons des œufs. Calme-toi. Laissons passer la nuit.
SIGUÉ : Sans le chant du coq, la nuit paraitra longue.
MANIE : Alors dansons jusqu’à l’aube !
SIGUÉ : Ventre affamé n’a point de pieds !
MANIE : (Rire) Ventre affamé n’a point d’oreilles ! Allé, viens !
SCÈNE 2
Sigué fixe le vide, les poings serrés, le front fermé. Manie, observatrice et inquiète rompt le silence.
MANIE : Qu'y a-t-il ? Sigué! Que regardes-tu ?
SIGUÉ : L’horizon.
MANIE : Ne laisse pas la folie te prendre, je n'ai plus que toi.
SIGUÉ : Ils sont arrivés par bateaux avec des fusils. Ils ont tiré à gauche puis sont allés à droite et ont fait feu ! Sur tout le monde ! Ordre de Sa Majesté le roi ! Pan pan pan !
MANIE : Arrête, tu me fais peur.
SIGUÉ : Pan à gauche, et puis pan pan et encore pan à droite !
MANIE : Arrête Sigué !
SIGUÉ : C’est eux qu’il fallait arrêter ! Ils ont tout ravagé. Et nos marabouts avec leurs cache-sexes n’ont rien vu venir.
MANIE : Tu es fou de dire ça !
SIGUÉ : Je n’ai pas peur d’eux. Ils prédisent l’avenir et n’ont rien vu venir.
MANIE : Ne refais pas l’histoire.
SIGUÉ : Je la refais si je veux. Mère serait encore en vie.
MANIE : Les autres aussi.
SIGUÉ : Je parle de ma mère.
MANIE : Sigué arrête de te tourmenter. Tu ne les feras pas revenir. Pas avec tes souvenirs.
SIGUÉ : Je les revois. Le vieux avec son odeur de tabac froid, la vieille qui sentait le citron.
MANIE : Grand-mère aussi sentait le citron.
SIGUÉ : Oui, c’est vrai. Je n’ai jamais su pourquoi…
MANIE : C’est un truc de filles ! Toutes les filles font leur toilette intime avec du citron ça enlève les mauvaises odeurs. Ma mère aussi faisait ça.
SIGUÉ : Dommage que la tante Berta n’ait pas été au courant ! Elle ne sentait pas vraiment le citron !
MANIE : T’es dur ! C’était la plus gentille des épouses de papa !
SIGUÉ : Bah, la gentillesse ne fait pas l’odeur. De toute façon, je n’en aimais aucune. Aucune n’était digne de lui. Aucune ne savait lui parler. Aucune d’elles n’avait ce truc…
MANIE : Aucune à part ta mère ?
SIGUÉ : Je n’ai pas dit ça.
MANIE : Ma mère était encore jeune quand il l’a prise pour femme. C’est elle qui me l’a dit. Sigué, où sont-ils tous passés ?
SIGUÉ : Tu l’as dit : ça ne les fera pas revenir.
MANIE : Je ne parle pas de grand-mère Sola. Ni de grand-père Jo. Je sais qu’ils ne reviendront pas. Je parle de tous les autres.
SIGUÉ : Je ne sais pas.
SCÈNE 3
Sigué est raide comme un piquet. Manie se crispe et tente de se réchauffer le corps frénétiquement avec ses mains.
MANIE : J’ai froid.
SIGUÉ : Et moi, j’ai faim.
MANIE : Essaie de dormir. Je vais faire le guet.
SIGUÉ : Toi le guet ? Je préfère passer une nuit blanche !
MANIE : Alors soit ! Bonne nuit.
SIGUÉ : Il m’avait dit trois pas à gauche puis deux pas à droite. Non, trois...