Le rideau s’ouvre sur l’intérieur d’un salon à l’ancienne. A jardin (ou à cour) l’entrée de l’appartement, à l’opposé un couloir ou une porte donnant vers le reste de l’appartement. Fond de scène une bibliothèque et une commode sur laquelle se trouve un portrait de femme bien visible. Avant-scène deux fauteuils et une table basse. Un homme, cheveux blancs, en complet veston, est assis dans un fauteuil et lit un recueil de poésies.
Les airs de musique diffusés et chantés dans cette pièce seront au choix des comédiens et de leur répertoire.
Watkins (Après un temps, lit à haute voix le poème)
Qu’as-tu fait pour mourir, ô noble créature,
Belle image de Dieu, qui donnais en chemin
Au riche un peu de joie, au malheureux du pain ?
Ah ! qui donc frappe ainsi dans la mère nature,
Et quel faucheur aveugle, affamé de pâture,
Sur les meilleurs de nous ose porter la main ?
(Baissant le livre)
Ah, Musset. Tu te souviens comme nous aimions le lire. Echanger ses vers. Nous y passions parfois des heures. Tu te souviens…
(Il referme son livre, le pose à côté du portrait et allume la radio qui diffuse de la musique classique. Après un temps, la sonnette retentit)
Entrez !
(Une femme timide et réservée parait. Lui, sans agressivité mais distant) Soyez aimable de refermer la porte derrière vous je vous prie. (Elle s’exécute) J’ai besoin de chaleur et j’ai horreur de laisser les portes ouvertes. (Il éteint la radio. Après un temps) Bien, comme a déjà dû vous l’expliquer l’agence, je ne suis pas très exigeant concernant le ménage, toutefois, je souhaite qu’il soit fait régulièrement et j’attends de vous que vous soyez ponctuelle. Tout ce dont vous avez besoin est à votre disposition à l’office. Pour mon dîner, je tiens à ce qu’il soit servi à 18h30, je dîne jusqu’à 19h15, heure à laquelle vous quitterez votre service, pour le reprendre le lendemain matin à 7h afin de préparer le petit déjeuner pour 7h45. Cela est-il clair pour vous ?
Alexandra (Après une petite hésitation) Non.
Watkins (Surpris) Non ?! Dans ce cas, vous me voyez très embarrassé. Je ne vois pas comment je pourrais vous l’exprimer plus simplement.
Alexandra Moi non plus.
Watkins Dans ces conditions je crains que nous nous trouvions dans une impasse. (Silence) Voulez-vous que je vous l’écrive ou que je vous le dessine ?
Alexandra Non.
Watkins C’est très raisonnable, je ne sais pas dessiner. (Un temps) Savez-vous cuisiner ?
Alexandra Non.
Watkins Peut-être vous êtes-vous trompée d’adresse.
Alexandra Je ne sais pas (Lisant une carte de visite qu’elle sort de son sac à main) Vous êtes bien le Professeur Watkins ?
Watkins Oui… et Non.
Alexandra (Surprise à son tour) Oui et non ?!
Watkins Parfaitement. Oui je m’appelle bien Watkins, et Non je ne suis pas le Pr Watkins. Tout du moins, je ne suis plus le Professeur Watkins. Cela fait maintenant deux ans que je n’exerce plus, Madame. (Alexandra lui tend la carte de visite qu’il lit) Pr Watkins, neurochirurgien. (Avec un sourire partagé de regrets et d’amertume) C’était moi. (Ils se regardent) Oh pardonnez-moi, mais peut-être n’êtes-vous pas la gouvernante que j’attendais. Madame…
Alexandra (Perdue) Oui ?
Watkins Je vous demande votre nom.
Alexandra (Hésite comme si elle ne connaissait plus son nom). Heu… Devoore… oui c’est ça… Devoore, Alexandra Devoore.
Watkins Êtes-vous certaine d’aller bien madame Devoore ?
Alexandra Oui oui Professeur, je vais très bien, pardonnez-moi… c’est juste que… enfin…
Watkins Donc manifestement vous n’êtes pas la personne que j’attendais ce matin.
Alexandra Vous attendiez quelqu’un ?
Watkins (Après un temps) Oui, une personne pour m’aider dans mon quotidien. Je vieillis.
Alexandra J’en suis désolée.
Watkins N’en soyez pas désolée, j’en suis heureux, tout le monde n’a pas la chance de vieillir.
Alexandra Je voulais dire « je suis désolée… de ne pas être la personne que vous attendiez ».
Watkins Ne vous en faites pas, rien de bien important. (Silence) Nous sommes-nous déjà rencontrés madame Devoore ?
Alexandra Je ne crois pas… Enfin, je ne sais pas… Vous pensez que nous nous connaissons ?
Watkins Cela relève du possible, dans ma longue carrière j’ai rencontré énormément de gens, et je ne peux pas me souvenir de tout le monde.
Alexandra Ah ! D’accord.
Watkins Mais enfin madame Devoore, vous êtes venue jusque chez moi, avec dans votre sac ma carte de visite, j’imagine que ce n’est pas dû au hasard. (Elle lui donne de nouveau la carte de visite)
Watkins (Il regarde la carte de visite). C’est pour un autographe ? C’est ça ? Si c’est pour un autographe, je ne suis pas sûr que ma signature revête une quelconque valeur.
Alexandra Non, vous avez raison. (Regard désapprobateur de Watkins) Enfin… vous avez raison… je ne suis pas venue pour un autographe.
Watkins Bien. Alors puis-je savoir quelle raison vous amène jusqu’ici.
Alexandra (Après un temps long) Je ne sais pas.
Watkins (Sans animosité) Dans ce cas madame, je ne peux que vous inviter à rentrer chez vous. (Il lui rend la carte de visite et désigne la porte d’entrée. Madame Devoore sort. Watkins se rassoit dans son fauteuil et soliloque) Il y a parfois des gens qui viennent d’un autre monde, enfin aujourd’hui, plus rien ne me surprend. Tu te rappelles ces anecdotes que j’aimais tant te raconter et qui t’amusaient beaucoup. Ces petits rien qui égayaient le service neuro, qui du reste en avait bien besoin parfois. J’adorais. Oui, j’adorais. (La sonnette retentit de nouveau) Ah ! Ma gouvernante ! Enfin ! Entrez ! (Alexandra entre de nouveau, tout aussi timide que la première fois). Encore vous !?
Alexandra Oui, je suis vraiment désolée.
Watkins Pas autant que moi madame… euh… madame ?... (Il ne trouve plus son nom. Il la questionne du regard. Elle cherche également et ne trouve pas) Madame… Eh bien nous voilà dans une situation cocasse, nous sommes là tous les deux à ne plus savoir comment vous vous appelez. En ce qui me concerne cela se comprend, mais vous…
Alexandra (Subitement) Devoore ! Alexandra Devoore !
Watkins Oui, c’est ça. Madame Devoore ! (Elle lui tend la main, il la lui serre). Très heureux !
Alexandra Moi de même. Y a-t-il quelque chose que je puisse faire pour vous ?
Watkins (Désabusé) Oui ! Fermer la porte !
Alexandra (S’exécutant) Ah oui, c’est vrai, vous avez horreur des portes ouvertes… et vous aimez la chaleur.
Watkins (Etonné) Et ça vous vous en souvenez ?!
Alexandra Oui. Et je me souviens également de la raison pour laquelle je suis venue vous voir.
Watkins C’est bienheureux....