ACTE I – Les Silences de la Maison
Scène 1
CLODOMIR, d’une voix tremblante, presque un murmure chargé d’émotion
Ah ! Que le temps se fait lourd et sourd, ce jour d’avril !
Tel un voile de cendre, le ciel bas pèse sur la terre fatiguée,
Et l’ombre s’étend lentement, insidieuse, comme une douleur silencieuse.
Ô jardin de Monvert, théâtre des joies passées et des douleurs enfouies,
Toi qui fus témoin des rires enfantins et des serments échangés,
Tu n’es plus désormais qu’un sanctuaire de tristesse, un cimetière d’espérances.
Il regarde autour de lui avec un air de mélancolie profonde.
Le vent, qui jadis portait les chansons et les confidences,
Ne souffle plus que des soupirs oubliés,
Et chaque feuille qui tombe est un fragment d’âme qui se brise.
Il prend appui sur sa canne, se redresse avec effort, et marche lentement vers le bassin.
Regarde, là-bas, cette eau immobile, reflet déformé du ciel obscur,
Où se mêlent les pétales fanés et les poussières du passé.
N’est-elle pas l’image même de nos vies, ces miroirs où se perdent nos rêves ?
Il se tourne vers la tonnelle, et dans un geste las, il caresse du bout des doigts les rameaux tordus.
J’ai vu, jadis, les enfants courir parmi ces arceaux de vigne,
Leurs voix claires résonnant comme des cloches dans le silence des pierres,
Mais aujourd’hui, seuls les souvenirs hantent ces lieux déserts,
Et moi, pauvre vieillard, je demeure le dernier gardien de ces ombres.
Il s’assoit à nouveau sur le banc, ferme les yeux un instant, et murmure.
La jeune Albine… fragile rose blanche au milieu de cette nuit,
Son pas léger est un souffle qui effleure la mort,
Et son regard perdu est une étoile éteinte dans l’obscurité.
Soudain, on entend au loin le bruit léger d’une porte qui s’ouvre, puis des pas mesurés. Albine entre sur la scène, vêtue d’une robe blanche d’une simplicité douloureuse, un châle de laine légère jeté sur ses épaules frêles. Elle avance avec une douceur presque spectrale, tenant une rose fanée dans ses mains délicates. Son visage pâle, encadré de boucles brunes, est empreint d’une beauté désolée, comme si la vie s’échappait de ses traits. Elle s’assoit lentement près de Clodomir.
ALBINE, d’une voix douce et mélancolique
Bonsoir, Clodomir…
Je ne voudrais point troubler votre solitude, mais vous paraissiez si plongé dans des pensées que vous paraissiez parler avec le vent lui-même.
Quel est ce secret que vous murmurez à l’oreille des pierres, à l’ombre des cyprès ?
CLODOMIR, avec un léger sourire triste
Mademoiselle, je ne fais que prêter l’oreille aux silence de cette vieille maison, car ici, les murs ont des oreilles, et les pierres portent des cœurs. Leurs silences sont plus éloquents que mille paroles, et ce silence, je trouve la voix des disparus, les soupirs des absents.
Il se penche vers elle, comme pour confier un secret.
Vous, plus que quiconque, savez ce que ce silence signifie, n’est-ce pas ? Le poids d’un passé qui ne veut point s’effacer, la douleur d’un adieu qui demeure.
ALBINE, les yeux fixés sur la rose fanée, ses doigts effleurant doucement les pétales desséchés
Hier encore, je me suis assise sous le tilleul, où jadis Louis et moi partagions nos rêves, et j’ai laissé le vent emporter mes larmes vers un ciel qui n’entend pas. Il me manque terriblement, ce frère adoré, fauché si jeune par la fatalité, et dans le silence de cette demeure, son absence résonne plus fort que les cris.
Il y a une pause, lourde de souvenirs.
Mais ce n’est point tout, Clodomir… Il y avait un autre, un jeune homme dont le regard portait le poids d’un monde secret, Hector de Bréval, poète et errant, dont le cœur battait en silence pour Eléonore, sa sœur souffrante, et pourtant, parfois, ses yeux se posaient sur moi, porteurs d’une tendresse inavouée.
CLODOMIR, avec une émotion contenue
Je sais, Mademoiselle. Les murmures de la maison parlent de son retour, poussé par la maladie de sa sœur, et peut-être aussi par l’appel de votre âme solitaire. Mais votre père a scellé un pacte, n’est-ce pas ?
Vous êtes promise au Comte d’Aubry, homme de guerre, froid et dur, un serment fait pour honorer une famille, mais qui ne peut enfermer un cœur.
ALBINE, la voix brisée, un souffle à peine audible
Comment peut-on promettre un cœur comme on échange une monnaie ? Je suis captive de l’honneur, une fleur arrachée à sa terre natale, et chaque jour qui passe est une condamnation à une vie sans amour.
Il y a un silence où la douleur semble suspendre le temps.
Et pourtant, Clodomir, mon cœur résiste encore, il attend un miracle, un souffle, une lumière qui briserait ces chaînes. Mais le destin, cruel, semble me condamner à l’ombre et au silence.
CLODOMIR, d’un ton solennel, presque prophétique
Gardez votre flamme vivante, Mademoiselle, même si la nuit est profonde, car le cœur, cet infidèle fidèle, sait encore braver les ténèbres. Dans cette maison aux mille secrets, il n’est point de silence total, et parfois, un cri s’élève, un espoir renaît, comme une étoile dans l’obscurité.
Il se lève lentement, regarde le ciel qui s’assombrit.
Le soir tombe, et avec lui les ombres grandissent mais dans la nuit, la vérité éclate, et la douleur devient lumière.
Clodomir se détourne du bassin, marche lentement jusqu’à la tonnelle, puis s’arrête et s’adresse à Albine d’une voix plus grave, où perce une inquiétude voilée.
CLODOMIR,
Mademoiselle… Je ne devrais point, peut-être troubler votre chagrin de mes vieilles alarmes… Mais cette nuit encore, alors que je veillais près du grand escalier, entendant la maison respirer comme un être endormi, j’ai cru percevoir des pas… des pas étouffés, lents, comme ceux d’un revenant fuyant l’aurore. Et puis, une porte a gémi doucement, là-haut, du côté de la chambre de feu Monsieur Louis. Je ne suis point un homme à croire aux spectres ni aux âmes qui rôdent, Mais ici, tout parle du passé comme s’il refusait de mourir.
ALBINE, d’une voix tremblante
Clodomir… vous m’épouvantez…
Depuis des semaines, il me semble aussi sentir une présence, vague, furtive, comme une ombre qui passerait sous les tentures ou un regard qui me suivrait, invisible mais insistant. Plus d’une fois, en franchissant le corridor du second étage, j’ai cru entendre une voix – si douce, si basse – m’appeler par mon nom… « Albine… Albine… » – ainsi, dans un souffle glacé.
Elle frissonne, et serre contre elle la rose fanée.
CLODOMIR,
Peut-être est-ce notre douleur même qui prend forme, peut-être est-ce nos remords, nos peines, nos soupirs inexprimés, qui hantent les pierres comme des prières que Dieu n’écoute plus.
Long silence. Le vent redouble, soulevant les feuilles dans une giration lente et funèbre. Les deux personnages se taisent, écoutant les soupirs du vent.
ALBINE, presque pour elle-même
Quand Louis est mort… tout s’est brisé. Mon père n’a plus levé les yeux vers moi, comme si j’avais porté le malheur sur nos têtes. Il est devenu une statue de marbre, un monument d’orgueil brisé. Et moi, moi… je suis restée seule, entre ces murs déserts, à attendre une voix, une main, une consolation… Mais il ne vint personne… que le silence.
CLODOMIR, d’une voix pleine de gravité
Il n’est point juste qu’une jeune âme soit ainsi ensevelie vivante dans un tombeau de convenances. Votre douleur, mademoiselle, est noble, mais elle ne doit point devenir votre prison. L’amour, même caché, même impossible, est plus vivant que bien des pactes signés avec la raison.
Soudain, un bruit sourd se fait entendre derrière le décor – un cri d’animal ou un grincement insolite, suivi d’un long silence. Les deux se figent.
ALBINE, épouvantée
Entendez-vous, Clodomir ? Ce bruit… comme un gémissement… Ce n’est point le vent, non… c’est autre chose… Quelque chose qui souffre… ou qui attend… derrière les murs.
CLODOMIR, se levant brusquement
Restez ici. Ne bougez point. Je vais voir.
ALBINE,
Non ! Je vous en prie… N’allez pas… ou du moins, ne partez pas seul.
CLODOMIR, s’adoucissant
Je suis vieux, Mademoiselle, mais je n’ai point peur des ombres. Si quelque mal ronge encore ces lieux, il faut lui faire face… ou périr dans le doute. Attendez-moi sous cette tonnelle. Si je ne suis point revenu lorsque le clocher sonnera six heures… Alors allez à la chapelle… priez… et fuyez ce domaine.
Il s’éloigne lentement vers le fond de la scène, disparaît derrière une haie sombre. Albine reste seule, droite, immobile, comme figée. Le silence retombe, puis une chouette hulule au loin. Elle sursaute.
ALBINE, seule, dans un murmure
Fuir… Fuir ce lieu ? Mais où donc irais-je ? Que suis-je, sinon une fleur sans terre, une âme sans abri, un cœur sans refuge ?
Non… il me faut rester… Car quelque chose – je ne saurais dire quoi – s’annonce… approche… Un destin… ou un châtiment.
Le vent s’élève davantage. Les lumières décroissent. La scène s’obscurcit peu à peu, ne laissant qu’Albine sous la tonnelle, seule, les mains jointes, le regard tourné vers l’invisible. Le murmure des arbres grandit, se changeant en plainte sourde. Les ombres vacillent sur les murs moussus du jardin. Long silence. Albine, le corps légèrement penché en avant, semble comme en extase ou saisie d’un vertige mystique. Puis elle parle d’une voix basse, presque inaudible, mais déchirée d’une émotion contenue.
ALBINE, lentement, sans détourner les yeux
Mon Dieu…
Donnez-moi la force de ne point sombrer.
Si c’est Toi qui viens me parler dans la brume…
Si c’est l’âme de Louis… si c’est le vent qui me ment…
Je vous en conjure, dites-moi ce que je dois croire… ou oublier.
Elle serre ses mains plus fort. Une feuille morte voltige et vient se poser sur son épaule, sans qu’elle s’en aperçoive.
Je n’ai plus que cela… le silence…
Le vide dans les chambres, le froid dans les draps, l’écho d’un rire éteint… Il ne me reste plus que le souffle du passé pour me tenir compagnie.
Un grincement soudain retentit, lointain, comme une porte qu’on ouvre très lentement. Albine tressaille, se retourne vivement, les yeux agrandis.
Encore ce bruit ! Depuis hier, il rôde – dans les couloirs, sous les marches, comme si le vieux bois de cette demeure pleurait lui aussi Louis…
Le grincement cesse. De nouveau, le silence. Puis des pas s’approchent lentement sur le gravier mouillé. Albine se redresse. La silhouette d’un homme âgé émerge de la brume : c’est Clodomir, tenant à la main une lanterne vacillante.
CLODOMIR, d’une voix lasse et grave
Mademoiselle Albine… c’est moi. Je vous cherchais. Le jardin n’est pas sûr à cette heure, et l’air y est plus funeste que la pierre du caveau.
ALBINE, émue, mais sans le regarder
Clodomir… j’ai cru entendre…
Quelque chose. Quelqu’un. Ce n’était pas un bruit de pas… Plutôt une plainte… ou un soupir trop ancien pour être humain. Et ce rire… ce rire, comme une lame qui entaille le silence.
CLODOMIR, s’approchant avec lenteur
Je l’ai entendu aussi, Mademoiselle. Mais ce n’était point un homme. Ni bête. Ni même vivant, si je puis dire. J’ai vu une ombre glisser près de la vieille serre. Elle ne marchait pas, elle semblait flotter entre les ronces. Alors j’ai pris cette lanterne… et suis parti voir.
ALBINE, le regard fixe
Et avez-vous trouvé ?
CLODOMIR, baissant la tête
Rien. Rien que le puits, et le vent qui gémissait dans les broussailles. Mais… il y avait quelque chose d’étrange, tout de même. La margelle était humide… comme si une main tremblante s’y était posée. Et… un galet noir avait été déplacé. Celui-là même que Monsieur Louis avait gravé de ses initiales, l’année de ses vingt ans.
ALBINE, d’un souffle
Louis…
Un silence pesant suit. Clodomir s’assied lentement sur le banc, près d’Albine, en gardant la lanterne entre ses mains tremblantes.
CLODOMIR,
Mademoiselle… depuis la mort de votre frère, cette maison n’a plus jamais été tout à fait ce qu’elle fut. Les murs transpirent la mémoire. Et les nuits… Les nuits ne sont plus qu’un long soupir sans fin. J’ai servi trois générations de Monvert… Mais je n’ai jamais vu les ombres aussi épaisses que depuis deuil-là.
ALBINE, les larmes aux yeux
Vous étiez là… le soir de sa disparition. Vous avez vu son visage… pour la dernière fois. Dites-moi, je vous en supplie… me ment-on encore ? Ou bien… est-ce moi qui suis devenue folle ?
CLODOMIR, après un long silence
Je l’ai vu, oui. Mais ce que j’ai vu… je n’ai jamais osé le dire. Pas même à Madame votre mère. Pas même au curé.
ALBINE, saisissant son bras, haletante
Clodomir… je vous en conjure… par la mémoire de Louis… Dites ! Dites enfin ce que vous avez vu !
Le vieux serviteur détourne lentement le visage. Le vent se lève encore, comme si le monde retenait son souffle. Une cloche lointaine sonnait l’heure. Clodomir tremble légèrement, puis il parle, les yeux perdus dans la nuit du jardin.
CLODOMIR,
J’ai vu Monsieur Louis sortir seul, ce soir-là. Il ne portait ni manteau, ni lumière. Il marchait vite, comme poussé. Je l’ai suivi à distance, inquiet. Il s’est arrêté au bord du puits… Et là… là, il n’était plus seul.
Albine tressaille.
Il parlait… à quelqu’un que je ne voyais pas. Ses gestes étaient désordonnés, ses mots me parvenaient à peine. Puis, il a crié, un cri que je n’oublierai jamais. Et il est tombé… pas dans le puits, non, mais à genoux… Comme frappé par une vérité trop lourde pour sa poitrine.
ALBINE,
Et après ?
CLODOMIR,
Je me suis approché. Mais… il n’était plus là. Ni lui, ni l’autre. Rien que le silence, et l’eau noire. Et ce galet, posé sur la pierre, tout frais gravé. Avec ses initiales. Mais aussi… une autre lettre. Une lettre que je n’ai jamais su lire.
Un silence tombe. Albine se lève brusquement, pâle telle la mort. Le vent s’éloigne. Le jardin paraît suspendu dans un souffle d’éternité.
ALBINE,
Alors… il ne s’est point tué. Il n’a pas fui. On l’a effacé.
Clodomir baisse la tête, accablé.
Scène 2
La scène s’ouvre dans le grand salon du manoir de Monvert sur un silence tendu. Le tic-tac d’une pendule invisible se fait entendre. Le vent fait battre une persienne.
MADAME DE MONVERT, les yeux clos, d’un ton lent et contenu
Le vent entre encore… ce maudit vent de l’Ouest… Clodomir n’a point refermée la croisée. Depuis la mort de mon fils, il devient négligent. Même les vieux serviteurs s’usent, hélas, plus que les pierres.
LE COMTE D’AUBRY, sans bouger, d’une voix grave
Ce vent n’est point un souffle ordinaire. Il est chargé de souvenirs… et de révolte. Chaque nuit, il pénètre les chambres, fouilles les armoires, soulève les rideaux comme des linceuls qu’on n’aurait point bien tirés.
MADAME DE MONVERT, ouvrant enfin les yeux, froide
Vous parlez en poète, Monsieur le Comte. Il me semblait que vous étiez un homme d’action, non de songes ni de plaintes.
LE COMTE D’AUBRY, avec amertume
On devient poète lorsqu’on aime, madame. Et lorsque l’on souffre. Je ne suis plus ce que j’étais. Depuis que je vois votre fille refuser mon regard, comme si j’étais le bourreau de son silence…
MADAME DE MONVERT, d’un ton tranchant
Albine est jeune. Trop jeune encore. Et trop souvent enfermée dans ses rêveries morbides. Ce mariage doit l’en arracher. Un époux digne, austère et fidèle : c’est le remède que j’ordonne. Et c’est vous que j’ai choisi.
LE COMTE D’AUBRY, la voix légèrement tremblante
Mais elle ne m’aime point.
MADAME DE MONVERT, lui coupant la parole
L’amour est un luxe. Un fruit fragile, bon pour les poètes et les vauriens. Une femme de notre sang n’a pas à aimer : elle doit se taire et obéir.
LE COMTE D’AUBRY, se détournant, s’échauffant
Madame… J’ai versé mon sang pour l’Empire. J’ai vu mes frères d’armes tomber en Russie, en Espagne, sans gémir, sans faillir. Mais je ne puis épouser une femme qui me hait. Je ne puis, même en soldat, combattre le néant dans ses yeux.
MADAME DE MONVERT, vivement
Alors vous abandonnez ? Après avoir sollicité ma faveur, après avoir reçu la promesse ? Seriez-vous donc de ceux qui se retirent dès que la victoire tarde ?
LE COMTE D’AUBRY, fixant le feu
Je ne me retire point. Mais je doute. Je doute que votre fille vive assez longtemps pour m’être donnée. Je doute que son cœur, si plein de son frère mort, puisse un jour battre pour un vivant.
MADAME DE MONVERT, se levant lentement
Alors vous doutez de Dieu Lui-même, Monsieur. Car c’est Lui...