Les Aventuriers de minuit

1893. Alors qu’Arthur Conan Doyle, lassé de son célèbre détective, prépare l’assassinat de Sherlock Holmes, une jeune femme lui demande de l’aider à sauver son frère injustement arrêté. D’abord réticent, le romancier se voit entraîner dans une enquête inattendue par l’insistance d’un visiteur français qui rêve de vivre de « vraies » aventures avant d’être trop vieux : Jules Verne. Des docks embrumés de Londres à la mystérieuse lande de la frontière écossaise, d’énigmes en tribulations, les deux écrivains vont voyager au pays du frisson, du rire et de l’aventure !

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SCÈNE 1

CHEZ CONAN DOYLE

Printemps 1893, dans la banlieue sud de Londres. On allume les réverbères dans la rue alors qu’un bobby fait sa ronde.

Arthur Conan Doyle traverse son salon à la recherche d’une cravate. On entend par intermittence des sifflets de train dans le lointain. Agacé, il parle à la gouvernante de la maison, Mrs Foster, qui s’affaire en cuisine.

CONAN DOYLE Mrs Foster ?

MRS FOSTER (Voix.) Oui, monsieur ?

CONAN DOYLE Je ne trouve pas ma cravate.

MRS FOSTER (Voix.) Je vous l’ai posée sur la table.

CONAN DOYLE Il n’y a rien sur la table.

MRS FOSTER (Voix.) Vous avez vérifié vos poches ?

CONAN DOYLE Évidemment. Mrs Foster, j’en ai besoin.

Mrs Foster vient. Elle vérifie la table et remarque que la cravate n’y est pas.

MRS FOSTER Je l’ai déposée ici.

CONAN DOYLE C’est un drôle d’endroit pour déposer une cravate.

MRS FOSTER Je l’ai mise bien en évidence pour que vous la trouviez facilement, vu… votre état.

CONAN DOYLE Je n’ai pas d’« état ». Je suis à la tâche depuis l’aube pour tenir les délais de mon éditeur au lieu d’avancer sur mon grand roman de chevalerie.

MRS FOSTER Et nous y revoilà !

CONAN DOYLE Oui, nous y revoilà ! Parce que figurez-vous que, cette grande asperge de Sherlock Holmes, j’en ai jusque-là !

MRS FOSTER (Choquée.) Oh !

CONAN DOYLE C’est sur la chevalerie que j’ai envie d’écrire. Et il faut encore qu’en rentrant, je termine le livret de l’opérette de Barrie.

MRS FOSTER Vous n’étiez pas obligé d’accepter.

CONAN DOYLE Il m’avait parlé de quelques retouches. Il faut tout réécrire ! Et je n’ai pas ma cravate !

MRS FOSTER Est-ce que vous me permettez, monsieur, une petite observation, me semble-t-il assez partagée, sur votre attitude des derniers jours ?

CONAN DOYLE Eh bien, oui.

MRS FOSTER Pour citer madame sur le quai de la gare : « Vous commencez sérieusement à nous échauffer les oreilles ! »

CONAN DOYLE (Interloqué.) Comment ? Elle a dit ça ?

MRS FOSTER Mais évidemment ! Pourquoi croyez-vous qu’elle est partie en visite chez sa sœur avec les enfants ?

CONAN DOYLE Elle m’a dit qu’elle partait prendre l’air.

MRS FOSTER Oui. Prendre l’air de vous ! Je n’ai rien à voir avec vos histoires de cravate, je vous l’ai déposée sur cette table. Maintenant, si vous voulez bien m’excuser, j’ai un haggis à surveiller ! (Mrs Foster repart vers la cuisine. Conan Doyle est si surpris par sa véhémence qu’il ne trouve rien à répondre.) Et ne dites plus jamais que Sherlock Holmes est une grande asperge !

CONAN DOYLE Sherlock Holmes… Si vous saviez ce que j’aimerais lui dire, à Sherlock Holmes…

MRS FOSTER En tout cas, il est charmant avec sa gouvernante, lui. Et il aurait déjà retrouvé sa cravate.

CONAN DOYLE Ah oui ? Vous croyez ?

MRS FOSTER C’est le plus grand détective du monde.

Conan Doyle, vexé, prend un petit carnet et griffonne.

CONAN DOYLE Oui, c’est exact. Mais dans sa prochaine enquête… il aura des cors aux pieds.

MRS FOSTER Ah non !

CONAN DOYLE Et il sera saoul comme cochon.

MRS FOSTER Vous n’avez pas le droit ! Lâchez ce carnet !

CONAN DOYLE Alors ne me parlez plus de lui.

MRS FOSTER D’accord. Je vous laisse à votre enquête. (Alors qu’il glissait le carnet dans sa veste, Conan Doyle sent le contact de sa cravate dans une de ses poches. Mrs Foster comprend immédiatement.) Vous avez trouvé quelque chose dans votre poche ?

Alors que Mrs Foster le dévisage, pleine de soupçons, on sonne à la porte.

CONAN DOYLE (Tout miel.) C’est mon fiacre. Auriez-vous l’amabilité de leur demander de m’attendre une minute, le temps que je termine de me préparer ?

MRS FOSTER Bien sûr.

Mrs Foster sort. Conan Doyle sort la cravate de sa poche et l’ajuste.

CONAN DOYLE Sherlock Holmes. La prochaine personne qui me parle de lui, je l’assomme.

Soudain, une jeune femme entre en furie et se précipite vers Conan Doyle.

JENNY Ah ! monsieur ! C’est bien vous le père de Sherlock Holmes ?

Mrs Foster entre à son tour.

MRS FOSTER Allons, Miss, on n’entre pas chez les gens comme ça ! Je suis désolée, monsieur, elle s’est faufilée comme une anguille.

JENNY Écoutez-moi, je vous en supplie !

CONAN DOYLE Miss, par contrat, je ne peux pas vous fournir d’histoires inédites du personnage que vous citez ou vous révéler ce qui va lui arriver. Si vous désirez un autographe, rapprochez-vous de mon éditeur.

JENNY Non, vous ne comprenez pas ! Pitié ! Je n’ai personne vers qui me tourner. J’ai pris le premier train, ce midi, pour venir vous voir. Il faut que votre Sherlock Holmes nous sauve ! Sinon, un innocent va mourir.

MRS FOSTER Mourir ? Mais qui va mourir ?

JENNY Mon petit frère, ils vont le tuer ! Ils l’ont arrêté ce matin. Mais il n’a rien fait, ce n’est pas lui !

CONAN DOYLE Mademoiselle, je suis romancier, pas détective.

JENNY Vous êtes déjà intervenu pour sauver des innocents ! J’ai lu vos articles dans la presse.

CONAN DOYLE Pour des procès, pas des enquêtes en cours.

JENNY Il n’y aura pas d’enquête. Ils vont le transférer demain en prison. James ne tiendra pas une journée.

MRS FOSTER Pourquoi donc ?

CONAN DOYLE Parce qu’il est irlandais. (Il explique, devant la surprise de Jenny.) Vous cachez presque parfaitement votre accent.

JENNY Oui, nous sommes irlandais et catholiques. Et républicains. Ils nous voient tous comme des traîtres. Les autres prisonniers vont s’acharner sur lui.

CONAN DOYLE La police ne peut pas le garder au poste pendant l’enquête ?

JENNY Pour les constables de la paroisse, nous sommes toujours coupables. Vous ne pouvez pas savoir comment on nous traite, dans le Nord.

Conan Doyle est touché par les mots de Jenny.

CONAN DOYLE Si, Miss, je le sais, malheureusement.

MRS FOSTER (À Jenny.) Allons, asseyez-vous. Je vous amène une tasse de thé.

Mrs Foster sort.

CONAN DOYLE Bon, reprenons depuis le début. Vous venez donc des Moors, près de York.

JENNY (Impressionnée.) Comment le savez-vous ?

CONAN DOYLE Un, vous avez dit avoir pris le premier train de l’après-midi, et pourtant vous arrivez à 7 heures du soir à Northwood. Même en venant de King’s Cross à pied, cela veut dire que votre train a mis près de cinq heures pour rejoindre Londres. Deux, vous parlez des agents de police comme de « constables paroissiaux ». Trois, vous avez des traces de bruyère brûlée sur le bas de votre robe. Dans les Moors, n’est-ce pas la saison où l’on brûle des bandes de terre pour attirer les coqs de bruyère ?

JENNY Vous êtes incroyable !

CONAN DOYLE Juste observateur. Que s’est-il passé ?

JENNY Notre employeur est mort sur la lande.

CONAN DOYLE Mort ? Assassiné ?

JENNY Je ne sais pas, je ne me suis pas trop approché du corps, mais il y avait du sang. Nous vivons dans une grande maison un peu isolée. À l’aube, nous avons entendu un cri terrifiant et… c’est mon frère qui a trouvé Mr Wilson.

CONAN DOYLE Vous étiez sa gouvernante ?

JENNY Plutôt une bonne à tout faire.

CONAN DOYLE Vous ne ressemblez pas vraiment à l’idée qu’on se fait d’une bonne à tout faire.

JENNY Il faut bien gagner sa vie. Nous avons perdu nos parents très tôt. En dehors des usines, il n’y a pas beaucoup de travail dans le Nord. Et j’avais aussi pu faire engager James comme palefrenier.

CONAN DOYLE James, votre frère. Pourquoi la police l’a-t-elle arrêté ?

JENNY Parce qu’il a couru les prévenir. Je lui ai dit de ne pas y aller, mais il est naïf !

CONAN DOYLE Et pas vous. Vous savez qui aurait pu s’en prendre à Mr Wilson ? Il avait des ennemis ?

JENNY Non… Mais ces derniers temps, il ne voulait plus voir personne. Il était devenu bizarre. Il avait peur. Il croyait…

Mrs Foster revient avec du thé. Elle tend une tasse à Jenny.

MRS FOSTER Voilà, ça vous remontera.

JENNY Merci.

CONAN DOYLE Qu’est-ce qu’il croyait ?

JENNY Il croyait qu’il était observé par des choses.

CONAN DOYLE Des choses ?

JENNY Des créatures mystérieuses et très puissantes qui cachaient un secret. (Conan Doyle et Mrs ­Foster échangent un regard dubitatif.) Vous ne me croyez pas !

CONAN DOYLE C’est surtout la police qui risque de ne pas vous croire.

JENNY Ils ne savent pas tout. J’ai trouvé ça sur la lande. À côté de Mr Wilson.

Jenny tend un papier à Conan Doyle. Il le lit partiellement.

CONAN DOYLE A3545333

1211523322516231343422

42-63

MRS FOSTER Qu’est-ce que c’est que ça ?

CONAN DOYLE Un code.

JENNY Vous pouvez le déchiffrer ?

CONAN DOYLE Pas si facilement. Il est complexe.

MRS FOSTER Mais pourquoi ne pas en avoir parlé à la police ?

JENNY J’ai pensé qu’ils m’arrêteraient aussi. J’ai préféré venir vous voir.

CONAN DOYLE Un choix très audacieux. Vous avez beaucoup de sang-froid.

JENNY Merci. Comme je ne connais personne qui puisse déchiffrer un code comme ça, j’ai pensé à Sherlock Holmes et j’ai sauté dans le train. Si vous déchiffrez le code, ils verront bien que mon petit frère n’a rien à voir là-dedans et nous pourrons découvrir le véritable assassin !

Conan Doyle examine le papier.

CONAN DOYLE J’espère être à la hauteur. Le mot a été écrit à la hâte. Vous savez ce que Wilson cherchait sur la lande ?

JENNY Non.

CONAN DOYLE Le papier est étrange. Grande qualité, mais sans filigrane. Et cette trace rouge, juste au coin ?

JENNY Du sang ?

CONAN DOYLE Non, la pigmentation est encore dense.

MRS FOSTER De l’encre ?

CONAN DOYLE Une encre bien étrange, alors… Le laboratoire du Yard pourrait nous éclairer.

JENNY Mais Scotland Yard se moque bien de nous ! Et même si vous arriviez à les convaincre, nous n’avons pas le temps !

CONAN DOYLE J’ai peur que vous n’ayez raison. Peut-être pourriez-­vous contacter…

JENNY Monsieur Conan Doyle, vous êtes irlando-­écossais, non ? Vous savez que des gens comme moi ne peuvent pas compter sur les autorités ni sur personne. Je vous...

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