Là où naissent les frontières et les châteaux de sable

Il existe des frontières naturelles et des frontières artificielles, des frontières géographiques et des frontières intérieures, des frontières culturelles et linguistiques, biologiques et métaphysiques. Chacun et chacune naît dans un monde déjà quadrillé de frontières. Lorsqu’elles ont été tracées par les anciennes puissances coloniales, elles apparaissent comme profondément injustes, oppressives, inhumaines. Certaines, pourtant, ont été faites pour protéger la liberté et la démocratie contre la tyrannie et les modèles despotiques de société. Parfois les frontières « produisent » le contraire de ce qu’elles sont censées bloquer. Le rideau de fer, frontière idéologique qui a coupé en deux l’Europe après la Deuxième Guerre mondiale, n’a fait qu’accroître à l’Est la fascination pour « le monde libre »… Là où naissent les frontières et les châteaux de sable se veut une invitation à la réflexion à partir d’histoires (qui sont autant de fables philosophiques) se déroulant aux abords des frontières. Nous, les êtres humains, passons notre vie à traverser des frontières de toutes sortes, et parfois nous nous y heurtons ou nous en devenons prisonniers. Un jour mur infranchissable, le lendemain porte ouverte aux échanges, les frontières de ce recueil sont autant de récits à explorer.

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Pourquoi nous allons au théâtre

Poème à dire à plusieurs voix.

Voilà ce qui pourrait vous arriver un beau matin…

Vous vous réveillez et vous découvrez que vous avez une frontière entre votre main droite et votre main gauche.

Au début, ça vous paraît tellement incroyable, tellement farfelu, tellement bizarre que vous voulez vous rendormir.

Sans doute, je rêve, pensez-vous.

Comment est-ce possible que des barbelés surgissent entre ma main droite et ma main gauche ?

Comment est-ce possible qu’un mur surgisse entre ma main droite et ma main gauche ?

Comment est-ce possible que des soldats commencent à patrouiller entre ma main droite et ma main gauche ?

C’est sans doute un cauchemar, pensez-vous.

Vous essayez de vous rendormir, mais ça ne marche pas.

Vous voudriez bien que ça soit un simple rêve, voire un simple cauchemar, et que ça se termine par le réveil.

Mais ce n’est pas le cas. Vous ne dormez pas, vous êtes parfaitement réveillé, et vous découvrez cette nouvelle réalité : il y a une frontière entre votre main droite et votre main gauche.

Il y a une frontière, donc les deux mains ne peuvent plus rien faire ensemble. Elles ne peuvent même pas se toucher sans une autorisation préalable. Sans se munir d’un passeport.

Vous constatez donc cette nouvelle réalité. C’est absurde, mais c’est la réalité. Vos deux mains ne peuvent plus se laver ensemble. Vous l’avez fait mille fois, mais maintenant, pour qu’elles se lavent ensemble, il leur faut un passeport. Ou plutôt deux. Un passeport pour chaque main. Et des visas pour qu’elles puissent se toucher.

C’est absurde, mais c’est la réalité. Vous ne pouvez plus vous laver le visage avec les deux mains. Pour cela, il vous faut deux autorisations spéciales à demander dans deux consulats. Et l’autorisation ne vient pas automatiquement, il faut attendre.

C’est absurde, mais c’est la réalité. Pour nouer vos lacets, vous avez besoin de vos deux mains. Et ce n’est plus possible. Ou bien, c’est possible, mais ce n’est plus automatique.

Vous constatez tout cela et vous ressentez une sorte d’indignation monter en vous.

Je refuse d’accepter cette situation ! criez-vous. C’est quelque chose contre nature, contre le bon sens. Contre tout. On ne peut pas vivre comme ça. C’est contre la vie. Pour applaudir, j’ai besoin de mes deux mains, en même temps. Comment faire maintenant, je dois avoir deux passeports, un pour chaque main, pour applaudir un spectacle qui me plaît ?

Et pour prier ? J’ai toujours joint mes deux mains, pour dire ma prière. Comment vais-je faire maintenant ? Comment vais-je éplucher les carottes et les pommes de terre ? Comment vais-je faire mes numéros d’illusionniste ? Pour faire sortir un lapin d’un chapeau, il faut que la main gauche tienne le chapeau et que la main droite manipule la baguette magique… Et tout ça en même temps…

Vous vous dites tout cela avec amertume, mais la mauvaise journée ne fait que commencer.

Car vous constatez qu’une autre frontière est en train de s’immiscer entre votre œil droit et votre œil gauche. Et vous ne voyez plus les mêmes choses avec vos deux yeux.

Tiens, dites-vous, c’est encore plus grave. Je vois deux réalités différentes avec mes deux yeux. J’ai l’impression de fixer mes regards sur le même objet, mais mon œil gauche voit un précipice là où mon œil droit voit un champ de blé.

Comment continuer à vivre quand tu portes en toi autant de frontières ?

Parce que tes frontières intérieures se multiplient… Oui, c’est comme les cellules cancéreuses. Maintenant, ce sont tes pieds qui ne veulent plus harmoniser leurs mouvements. Impossible de faire deux pas sans autorisation consulaire. Impossible de marcher, de courir, de danser, de sauter de joie ou tout simplement de monter trois marches sans passe­port et sans visa.

Non ! non ! non ! criez-vous…

Moi, je suis une entité, un ensemble, un tout… Mes organes, mes sens, mes rêves ne peuvent pas faire sécession… Ce n’est pas normal de générer autant de frontières… Mes deux poumons ont toujours respiré ensemble… Ce n’est pas normal d’entendre de la musique avec l’oreille gauche et des explosions avec l’oreille droite…

Non ! non ! non ! hurlez-vous…

Ce n’est pas normal de voir comme une frontière surgir entre votre cœur et votre cerveau. Ça, c’est le comble… Le cœur et le cerveau ont toujours eu une subtile complicité… Comment accepter maintenant un rideau de fer entre votre cœur et votre cerveau ? Entre ce que vous ressentez et ce que vous pensez… Pourquoi cette coupure froide entre les émotions et les paroles ? Pourquoi cette séparation brutale, totale, aveugle, entre les émotions et le langage articulé ?

C’est de la folie, dites-vous…

Oui, c’est ça le mot. C’est de la folie !!! Voilà l’explication. Et vous êtes content d’avoir trouvé le bon mot. C’est de la folie pure ! Insupportable. Et surtout inacceptable.

Vous voulez boire un café que vous avez réussi à préparer avec une seule main (d’ailleurs, pour faire marcher une machine à café, une seule main suffit).

Ça va m’aider à réfléchir, vous vous dites.

Mais au moment où vous portez la tasse à la bouche (avec une seule main), la lèvre inférieure refuse de coopérer avec la lèvre supérieure. Pareil avec le maxillaire inférieur et le maxillaire supérieur.

Faites voir vos passeports ! crie quelqu’un dans votre bouche, pendant que la tasse de café s’approche de vos lèvres.

Oui, vous avez une frontière dans la bouche, c’est sûr.

J’en avais le soupçon, dites-vous.

Le goût de barbelés que vous ressentiez depuis un petit moment ne pouvait être que ça, la frontière surgie dans votre bouche. Et qui s’étend doucement, imperceptiblement, dans chaque mot prononcé…

Non, ne me dites pas qu’entre les mots aussi, il peut y avoir des frontières…

Que les frontières puissent un jour charcuter aussi notre pensée…

Vous vous sentez coupable, de plus en plus coupable. Et vous paniquez… Vous vous dites que si la source de cette prolifération absurde est en vous, il faut agir tout de suite… Mais vous ne savez pas quoi faire…

Nous tous, d’ailleurs, ne savons pas quoi faire.
C’est pour ça, d’ailleurs, que nous faisons du théâtre et que vous venez au théâtre.

Témoignage sur la frontière (1) – Bonjour, camarade Visniec

En septembre 1987, j’ai eu mon passeport et j’ai pu partir pour la première fois en Occident. Je tenais le passeport dans mes mains, mais je n’arrivais pas à croire qu’il était réel. En Roumanie, obtenir un passeport tenait du miracle. J’avais trente et un ans, et on me laissait partir à l’Ouest. Je me disais : non, c’est une farce, ils veulent se moquer de moi, ils vont venir bientôt frapper à ma porte pour m’annoncer qu’une erreur a été commise.

Je dialoguais dans ma tête avec les gens de la Securitate.

« Bonjour, camarade Visniec. C’est bien vous, le camarade Visniec ? L’écrivain Visniec qui est aussi professeur d’histoire dans un village à côté de Bucarest, c’est bien vous ?

— Oui, c’est moi.

— Excusez-nous, camarade Visniec, de vous déranger à 4 heures du matin. Hier, on vous a délivré un passeport. Suite à votre demande de faire un voyage à Paris. Mais, avec beaucoup de regrets, on vous informe que l’un de nos fonctionnaires a commis une erreur. Vous l’avez sur vous, ce passeport ?

— Oui, je le garde sous mon oreiller. Je dors avec le passeport sous mon oreiller. Il m’aide à faire de beaux rêves.

— Bon, maintenant, la fête est terminée. Pouvez-vous nous le remettre ?

— Oui, bien sûr. Et allez vous faire foutre !

— Il ne faut pas être vulgaire, camarade Visniec. Vous êtes poète, d’après ce qu’on peut lire dans le dossier qui vous concerne, disponible dans nos archives. Un poète, dans notre société socialiste, doit refléter dans ses œuvres les victoires obtenues par la classe ouvrière, sous la direction du parti, dans l’édification d’un monde sans exploitation. Et nous, la police politique, on se donne à fond pour aider notre peuple à construire le communisme.

— Oui, camarades de la police politique, je sais que vous espionnez tous les citoyens roumains pour les aider à ne pas sortir de la ligne établie par le Parti et par notre guide suprême, le camarade Nicolae Ceausescu.

— Mais, à propos, pourquoi avez-vous voulu faire ce voyage en Occident, chez les impérialistes qui veulent à tout prix détruire nos efforts d’édification du meilleur des mondes possibles ?

— En effet, c’est pour pouvoir mieux combattre le capitalisme dans mes poèmes que je veux voir sur le terrain, à la source pour ainsi dire, le degré de pourrissement des Occidentaux.

— Bien, bien, camarade Visniec. Vous pouvez faire une nouvelle demande de passeport l’année prochaine. »

Le 26 septembre 1987, à la Gare de Nord, à Bucarest, je suis monté dans un train ayant comme destination Vienne. À Vienne, je devais changer de train, en prendre un autre pour Paris. J’avais dans ma poche LE PASSEPORT, le document le plus précieux jamais obtenu de l’administration roumaine, depuis ma naissance, en tant que citoyen. J’avais tout ce qu’il me fallait pour aller à Paris : des visas de transit à travers la Hongrie, l’Autriche et l’Allemagne, et assez d’argent pour m’acheter un billet Vienne-Paris. Mais dans ma tête, il y avait une voix qui me disait :

« Ne sois pas naïf, Matéi… Ils vont te faire descendre du train à la frontière avec la Hongrie. Ils savent que tu ne veux plus revenir en Roumanie. Ils ont tout lu dans ta tête, car c’est leur spécialité. Ils savent lire dans les têtes de gens. Donc, lorsque le train s’arrêtera à la frontière avec la Hongrie, pour le contrôle des passeports, ils vont te demander gentiment de descendre et de retourner à Bucarest. Nous savons ce que vous avez dans votre tête, ils vont te dire. Ne nous prenez pas pour des imbéciles, nous savons que vous voulez rester en Occident, que vous avez l’intention de demander l’asile politique en France. Allez, la fête est finie, retournez à Bucarest, camarade Visniec, et reprenez votre travail de professeur d’histoire et de géographie au collège où on vous a envoyé il y a sept ans, en 1980, quand vous avez terminé vos études universitaires… »

J’étais donc parfaitement préparé pour une telle éventualité, pour qu’on me fasse descendre du train et qu’on me renvoie à Bucarest. J’étais préparé psychologiquement pour que mes ailes se brisent à la frontière avec la Hongrie. Et j’étais prêt à leur dire, à ces « camarades » :

« Bon, écoutez, si vous vous imaginez que vous avez réussi à me faire souffrir, ou à m’humilier, c’est raté. Je savais que vous n’alliez pas me laisser sortir de Roumanie. Je savais que vous n’alliez pas me laisser sortir de cette prison qu’est devenue la Roumanie ainsi dite communiste. Parce que, moi aussi, je sais lire dans vos têtes. Regardez-moi, donc… Je ne souffre pas, au contraire, ça m’amuse, ça me fait même rire car c’est moi qui ai gagné à ce jeu. Je savais que vous alliez m’empêcher de franchir la frontière, alors allez vous faire foutre avec toutes les frontières que vous gardez si vaillamment ! »

Voilà ce que j’étais préparé à leur dire, aux agents de LA SECURITATE, s’ils m’avaient forcé à descendre du train.

Mais je suis passé en Hongrie.

Mais je suis passé quand même en Hongrie.

C’était un miracle. On m’avait bien contrôlé, mais ils m’avaient laissé passer. Ils avaient bien fouillé dans ma valise, ils avaient bien examiné mon passeport, ils m’avaient posé pas mal de questions (par exemple : « Avez-vous pris avec vous vos diplômes de fin d’étude ? ») mais ils m’avaient laissé passer.

Et je suis arrivé à Budapest…

Et alors je me suis dit :

« Attention, ils sont encore plus perfides que tu ne le crois. Tu te trouves encore sur le territoire du camp socialiste. Ils vont te faire descendre du train à la frontière avec l’Autriche. Pour se moquer encore plus de toi, pour t’humilier encore plus, ils vont te laisser rêver tout au long du parcours entre Budapest et la frontière autrichienne, et c’est là qu’ils vont te dire allez, la fête est finie, retourne à Bucarest, camarade Visniec, on ne te laissera jamais partir en Occident. »

Mais je suis quand même passé en Autriche.

Le train est passé en Autriche, et moi j’étais encore dans ce train, et je traversais pour la première fois de ma vie le rideau de fer.

Quand le premier contrôleur autrichien est venu me demander le billet et le passeport, j’ai eu envie de le serrer dans mes bras.

J’étais en Autriche, le train allait vers Vienne, j’avais trente et un ans, et j’ai ressenti alors quelque chose d’unique, presque impossible à décrire avec les mots. Je me suis senti LIBRE. J’ai senti pour la première fois dans ma vie que le mot LIBRE avait un sens. J’ai été envahi par une sorte de chaleur, mais aussi par une sorte de force qui pénétrait en moi. La liberté est une force, on l’oublie souvent, surtout en Occident…

Maintenant, j’ai soixante-huit ans… J’ai vécu beau­coup de moments d’émotion dans ma vie. Mais jamais, jamais je n’ai ressenti quelque...

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