Crime et mort-vivant

Après dix-sept années en détention provisoire, l’ancienne avocate Alice Bohn comparaît devant un tribunal d’assises pour le meurtre, avec un godemichet, de maître Grégory Evara, son associé de l’époque. Entre-temps, le pays a changé et la Justice a subi quelques réformes… surprenantes. Son avocate, maître d’Herblay, parviendra-t-elle à convaincre le jury que la victime l’avait un peu cherché quand même ? En face, maître Carrez est prête à tout pour obtenir mille milliards d’euros de dommages et intérêts pour les ayants droit de maître Evara. Quitte à risquer de déclencher la fin du monde ?

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La lumière éclaire une salle d’audience, avec, dans le fond, trois bureaux côte à côte, équipés d’ordinateurs. Sur le bureau côté cour, la greffière tape un document, tout comme l’avocate générale côté jardin. Le bureau central, celui de la présidente, reste vide pour le moment. Un petit banc côté cour avec une barre de tribunal, un petit banc côté jardin. Une table devant chaque banc où les avocats peuvent poser leurs dossiers, leurs fiches, éventuellement leur ordinateur portable ou leur tablette numérique. Sur le banc côté jardin, l’huissière essaie d’apprendre par cœur le Code pénal. Chaque fois que le public rira ou fera du bruit, la présidente lui demandera de se calmer.

Séquence 1.

Une sonnerie retentit, les comédiens se lèvent, l’huissière abandonne son code.

L’huissière

Mesdames, messieurs, la cour ! (Elle invite le public à se lever pendant que la présidente entre depuis l’arrière et s’installe à son poste, de façon très solennelle.) C’est bon, vous pouvez vous asseoir, dans la salle.

Tout le monde se rassied, l’huissière retourne à l’apprentissage de son Code.

La présidente, qui lit son écran.

Mes bien chers frères, mes bien chères sœurs… C’est quoi ce machin ? Ha non, pardon, ça, c’est pour dimanche. (Elle cherche.) Ha ! Voilà ! Je reprends : mesdames et messieurs les jurés… (À la greffière.) Oui, donc, le public, là, c’est le jury, si j’ai bien compris ?

La greffière

En effet, oui, c’est la nouvelle réforme qui veut ça.

La présidente, ironique.

Hé ben super ! On se croirait au spectacle maintenant ! (Au public.) L’huissière vous a bien expliqué les règles ?

L’huissière, qui se lève précipitamment.

J’allais le faire, madame la présidente. (Elle se met à l’avant-scène et explique au public.) Alors, moi, je suis l’huissière. Mon travail consiste essentiellement à ouvrir et fermer les portes, à apporter des trucs et des machins, voir qui est présent, et à ne pas m’endormir pendant les débats. La madame au centre, vous l’aurez compris, c’est la présidente. C’est elle qui dirige cette audience. À sa droite, vous avez la greffière, dont la tâche consiste à noter des… enfin des choses, quoi.

La greffière, agacée.

Ça s’appelle des notes d’audience !

L’huissière

Voilà, des trucs d’audience. À la gauche de la présidente, vous avez l’avocate générale, dont le boulot consiste à vous convaincre que les accusés sont coupables et qu’il faut les châtier sauvagement. Vous, tout ce qu’on vous demande, c’est de vous faire discrets. On éteint les téléphones. Pas de bruit de mastication, d’ouverture de canettes, rien qui puisse perturber la solennité des débats… Malgré les apparences, on n’est pas là pour déconner. Et à la fin, si vous avez été sages, vous aurez le droit de décider si l’accusée est coupable ou non et comment on lui fait passer l’envie de faire des bêtises, à cette sale raclure de bidet. (À la présidente.) C’est bien ça ? Je n’ai rien oublié ?

La présidente, franchement pas convaincue.

Mouais. J’ai décidément beaucoup de mal à m’y faire, à la Justice moderne. Mais bon, on va s’en contenter, merci, madame l’huissière ! (L’huissière retourne à sa place et à son code.) Donc, nous sommes réunis aujourd’hui pour juger Alice Bohn, avocate de profession, qui est accusée d’homicide volontaire à l’encontre de son associé, maître Grégory Evara, avec usage d’une arme par destination. Une affaire qui n’a pas manqué de défrayer la chronique, comme vous le savez tous. Les médias lui ont même donné un nom : « L’Affaire du guacamole. »

L’avocate générale, qui se dresse sur son siège.

Au bûcher ! Au bûcher !

La présidente

Ha non, vous n’allez pas commencer, madame l’avocate générale ! Alors ! (Au public, avec un air sévère.) Ho et puis vous, silence, hein ? On vient juste de vous expliquer qu’on n’est pas là pour déconner : c’est un procès d’assises ! (Elle se reprend.) Ça commence bien… Bon ! D’où qu’elle est, l’accusée ? Huissière, on peut nous amener l’accusée ? Ce serait dommage de commencer sans elle !

L’avocate générale

Franchement, moi, ça ne me gênerait pas…

La présidente

Oui, non, mais vous…

L’huissière

Je dis à l’escorte de vous l’amener.

Séquence 2.

Elle sort quelques secondes, une musique entraînante retentit, comme par exemple le début de New-York New-York ou In the shadows, et Alice Bohn entre, menottée, vêtue d’un survêtement et escortée par l’huissière. La musique s’arrête et elles s’installent côté cour, l’huissière la démenotte.

La présidente

La musique, c’est obligé ?

La greffière

En effet, oui, ça vient aussi de la dernière réforme. C’est pour que les gens s’intéressent un peu plus à la Justice.

La présidente

Et on ne pouvait pas trouver quelque chose d’un peu plus… solennel ?

L’avocate générale

C’est le ministre qui a choisi. Perso, j’aurais préféré La Marche Impériale, la musique de Star Wars, là, mais bon…

La Greffière

Et moi, j’aurais bien aimé Le Tirelipimpon, de Carlos, mais moi, on ne m’écoute jamais…

La présidente, ironique.

On se demande bien pourquoi… Et… il n’y a pas d’escorte ?

L’avocate générale

Non, les policiers sont mobilisés sur le derby de football de ce soir entre les Démons de Douchain et l’Entente Sportive Manouche de Neuilly. Un match à risque, comme à chaque fois.

La présidente

Ha ben bien ! Et si jamais elle se sauve, l’accusée ?!

Alice Bohn

Euh… si je peux me permettre de m’excuser, madame la présidente… Sauf votre respect, je veux dire, ça fait dix-sept piges que je prends le frais au Club Med, là, en attente de mon jugement, t’as vu ? C’est pas maintenant que j’y suis que je vais me faire caca dessus et prendre la poudre d’escampette. C’est carré. C’est net.

La présidente

Qu’est-ce qu’elle dit ?

L’avocate générale

Elle dit qu’elle a passé dix-sept années en détention provisoire dans l’attente de son procès, alors maintenant qu’elle y est, elle n’a pas l’intention de s’évader.

La présidente

Ho ! La vache ! Et vous arrivez à comprendre ça, vous ?

L’avocate générale

Vous savez, avant de devenir avocate générale, j’ai passé quelques années en prison, moi aussi…

La...

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