Ceux Du Milieu

Elias traverse le lycée casque sur les oreilles, persuadé d’avoir choisi sa solitude. Observateur discret, il se tient à distance des autres, convaincu qu’il est plus simple de regarder que de s’engager. Mais au fil des rencontres et des confidences inattendues, cette posture se fissure.
Incapable de mettre un mot sur le sentiment nouveau qui l’habite, Elias comprend peu à peu que son isolement était aussi une protection. La pièce raconte cette prise de conscience fragile : le moment où l’on accepte enfin de ne plus marcher seul et où l’on s’autorise, peut-être, à exister autrement.

🔥 Ajouter aux favoris

Liste des personnages (6)

Elias Moreau Homme • Jeune • 315 répliques
Le narrateur et personnage central de l'histoire. C'est un lycéen solitaire qui évite consciemment de se mêler aux autres, préférant rester à l'écart pour étudier ou écouter de la musique. Malgré le fait que, ayant déjà redoublé, il soit plus âgé que la plupart des autres élèves de Terminale, il a tout au long de la pièce un blocage qui l'empêche de mettre des mots sur toutes les émotions qui commencent à le submerger après le départ de Noé.
Louna Raynal Femme • Jeune • 113 répliques
Élève de terminale, elle est l'opposée complet d'Elias: extravertie et bavarde, peut-être un peu trop au goût des autres. Et pourtant, elle est la personne qui se rapproche le plus d'une amie pour lui. Elle voit ce que les autres cachent, et ne laisse personne derrière.
Ezra Dubois Homme • Jeune • 52 répliques
Bizarre et gênant pour certains, paumé pour d'autres, Ezra est précisément ce que Elias ne veut pas devenir: celui que l'on rejette ouvertement. Il accumule les maladresses, les regards de travers. Mais si on l'écoute bien, il raconte des choses que personne n'ose dire et qui ne demandent qu'à sortir.
Sacha Fortin Homme • Jeune • 46 répliques
Le meilleur ami de Noé. Il est toujours là pour le pic, la vanne, le geste qui déborde. Il joue les durs, il provoque, il bouscule. Mais sa lourdeur en dit long sur son envie d'exister aux yeux des autres. Et quand Noé quitte le lycée, sa carapace commence à se fissurer.
Noé Vidal Homme • Jeune • 43 répliques
Le roi du lycée. Populaire, drôle, charismatique, il avance avec le sourire d'un homme qui a tout pour lui. Pour les autres, il paraît intouchable. Mais derrière ce vernis impeccable, il y a une fissure qu'il peine à cacher, et il choisit de s'ouvrir à l'élève le plus inattendu: Elias. Lorsqu'il tombe finalement en dépression, il quitte le lycée pour prendre soin de sa santé. Cet évènement va provoquer une réaction en chaîne qui va transformer les gens autour de lui.
Alba Morales Femme • Jeune • 65 répliques
Comme Noé et Sacha, elle fait partie du "golden trio" du lycée. C'est une excellente élève, une femme brillante qui maitrise tout. Alba est rigoureuse, sérieuse, mais aussi très sensible aux autres. C'est d'ailleurs elle qui sera la plus impliquée dans la gestion du groupe de parole qu'elle fondera avec Sacha après le départ de Noé.

Soyez le premier à donner votre avis !

Connectez-vous pour laisser un avis !

Scène 1 | Tous

La scène est vide. Le décor est celui d'un couloir de lycée: un banc, des casiers… Change de Blind Melon joue en fond. Des silhouettes traversent la scène, ce sont des élèves. L'un d'eux s'arrête au centre, la lumière se fait sur lui; c'est Elias. Il se tient face au public, casque sur les oreilles. On entend également le brouhaha des élèves qui traversent. Louna passe devant Elias et lui jette un regard discret. Noé, Alba et Sacha traversent, hilares. En passant, ce dernier fait mine d'empêcher Ezra de passer. Noé met la main sur l'épaule de Sacha, qui s'arrête; Ezra force le passage et accélère le pas. Alors que chacun ressort, des fragments de conversations jaillissent en voix-off, rapides, superposés :

ÉLÈVE 1 (VOIX-OFF) : T’as fait le DM de maths ou pas ?

ÉLÈVE 2 (VOIX-OFF) : Le prof d’EPS, il m’a encore humilié devant tout le monde…

ÉLÈVE 3 (VOIX-OFF) : Elle m’a ghosté, j’comprends rien aux signaux.

ÉLÈVE 4 (VOIX-OFF) : Je te jure y’a plus de place à la cafèt’, envie de crever.

ÉLÈVE 5 (VOIX-OFF) : Il paraît que la CPE est enceinte.

ÉLÈVE 6 (VOIX-OFF) : Et encore une année de perdue ici…

La lumière se resserre sur Elias. Il s'avance, enlève son casque, et la musique disparaît. Il s'adresse au public.

ELIAS : (aparté) J’ai 18 ans. Je suis en terminale. Pour les gens de ma classe, cette année est celle du bac. Pour moi, c’est juste la terminale. Chaque jour, la même chorégraphie. Le même ballet de regards, de rires et d’épaules qui se heurtent sans s’excuser. On est à la mi-septembre, ça fait deux semaines que les cours ont repris, et la machine du lycée est parfaitement huilée. Les secondes s'efforcent de prendre leurs marques, les premières n'ont pas encore conscience des galères qui les attendent, et les autres terminales, eh bah ils sont juste contents de retrouver ces couloirs animés qui nous sont maintenant familiers, et que nous quitterons dans neuf mois. Sauf moi. J'ai déjà redoublé ma sixième, et j'ai mieux à faire. Je suis là, au milieu du couloir, séparé par mon casque de ceux qui vivent sans me voir. Et ce n'est pas un drame. C’est même un pacte tacite : je ne demande rien, ils ne me demandent rien. Je suis au milieu; entre les champions du peuple, et ceux qu'on aimerait savoir loin de nous. Pas d’attente, pas de conflit, pas de déception. C’est comme vivre dans un temple au Népal — sauf qu’il fait plus chaud et que j’ai le WiFi. Ici, tout le monde a sa place, et son rôle. Sauf que parfois, certains traversent les lignes sans qu’on leur demande, en faisant du bruit. Et puisqu'on parle de bruit…


Scène 2 | Tous

Comme pour rebondir sur la tirade d'Elias, Louna entre en trombe et l'interpelle.

LOUNA : Elias ! Désolée de te déranger. Je peux te demander un truc ?

ELIAS : (aparté) Louna Raynal ! Ou comme je pourrais l'appeler, “L’inverse de moi”, parce qu'elle a des seins, un débit de parole élevé et pas de mention.

LOUNA : Tu pourrais m’expliquer un exo ? C’est un truc sur les fonctions… J’ai rien capté.

ELIAS : C'est jamais que la troisième fois cette semaine, mais vas-y. 

LOUNA : T'es un cœur ! C’est le numéro 17. Celui avec les racines et les dénominateurs. Monsieur Hansen a dit "on exclut ce qui rend le calcul impossible", mais j’ai pas su quoi exclure. À part ma volonté de vivre.

Il lit l’exercice, sans réagir à sa blague.

ELIAS : Déjà, le dénominateur ne peut pas être égal à zéro. Et la racine carrée, t’as pas le droit de la faire sur un nombre négatif. Donc t’écris les deux conditions, tu les relies. Le reste, c’est ton domaine.

LOUNA : Tu l’expliques mieux que lui, sérieux. Comment t'as fait pour redoubler ?

ELIAS : Ce sont des choses qui arrivent. (aparté) Vous savez ce que c'est, le passage au collège.

LOUNA : Et pourtant ça fait six ans que t’as deux longueurs d’avance. C’est beau, ça. Y en a, ils redoublent et restent sur place. Pas toi, hein, toi t'es un bon redoublant. Même si y’a pas le bon redoublant et le mauvais redoublant… Je parle trop, je sais. Tu me le dis, si ça te gonfle.

ELIAS : Tranquille.

LOUNA : Merci ! (Elle lui tend la main pour taper dans la sienne. Il le fait sans trop de conviction. Elle rit doucement.) Pas grave. C’est bien aussi, les gens qui savent faire dans la demi-mesure. Et d'ailleurs, je suis désolée si je te demande toujours, t’es le seul que ça dérange pas…

ELIAS : Tu t'excuses beaucoup pour quelqu'un qui a juste posé une question. 

Louna rit, assez fort pour qu'on sente que Elias ne sait pas comment réagir.

LOUNA : Merci beaucoup pour les tips, ma couille !

Elle s’éloigne, toujours volubile, et disparaît dans le couloir.

ELIAS : (aparté) Louna, c’est l’exception joyeuse. Elle traverse la vie comme si les murs étaient des trampolines, là où je fais surtout en sorte de ne pas me cogner. Et puis il y a l'autre extrême, ceux qui, eux, n’ont même pas droit au trampoline. (Ezra entre, tête baissée, sac lourd sur une épaule. Il s’avance maladroitement, les yeux rivés au sol. Il s'assied sur un banc et sort son téléphone.) Ezra Dubois. C’est un peu comme si le lycée avait créé une version leader-price de moi. Et il porte ça comme un uniforme, avec l’écusson “présence non essentielle”.

SACHA : (hors-champ) Ezra, mon ami ! Qu'est-ce que tu deviens ? (Sacha surgit et le rattrape d’un geste nonchalant, sourire en coin, bousculant Elias au passage. Il se laisse tomber à côté d'Ezra, le prend sous son bras; jeu physique mais pas violent.) Fais-moi voir !

Noé arrive, suivi par Alba. Il est cool, décontracté, il pose la main sur l’épaule de Sacha. Pas besoin de force : juste sa présence suffit.

NOÉ : Tu sais que l'humour, ça passe mieux sans les accessoires humains. 

Il va voir Ezra et le checke, avant de faire de même pour Elias. Sacha rit, mais hausse les épaules. Alba s'approche alors, carnet sous le bras. Elle s’arrête, fixe Sacha droit dans les yeux.

ALBA : Magne-toi, Sacha. Sinon Lebord va encore nous pondre son discours sur “la ponctualité, vecteur cardinal de la République française”.

Sacha soupire, mais suit. Lui, Noé et Alba sortent ensemble. Ezra reste seul un instant, ajuste son sac, puis disparaît par l’autre côté. Elias n’a pas bougé.

ELIAS : (aparté) Et le voilà. Le golden trio du bahut. Noé Vidal, Sacha Fortin, Alba Morales. Ce sont eux, les “champions du peuple”. Ceux qu'on regarde, et qui aiment ça.

Elias remet son casque sur ses oreilles. Le brouhaha du lycée reprend, plus fort.


Scène 3 | Noé, Elias, Ezra, Louna

Elias est assis dans un coin, casque sur les oreilles, plongé dans un livre. Le brouhaha du lycée s’atténue. Noé entre, un peu essoufflé, regarde autour, puis s’avance.

NOÉ : Tu te planques ?

ELIAS : Je lis.

NOÉ : Le Petit Prince ? Je lisais ça quand j'étais petit.

ELIAS : Ça reste bon pour la culture.

NOÉ : Ah, mais j'ai pas dis que c'était un problème ! Non, j'adore. T'en es où ? 

ELIAS : Au passage avec le businessman.

NOÉ : Direct dans le dur, quoi.

ELIAS : Mmh.

NOÉ : Bon… Écoute, je voulais m’excuser pour la scène de tout à l’heure. Sacha… il croit qu’il est drôle. Mais il crie trop fort pour ses blagues.

ELIAS : Moi, je m'en fous. C'est surtout à Ezra qu'il faut dire ça.

NOÉ : C'est vrai. Y’en a qui oublient que tout le monde ne vit pas au même volume. Toi, t’aimes pas le bruit, non ?

ELIAS : Ça dépend.

NOÉ : De quoi ?

ELIAS : De si j'aime ce que j’entends.

NOÉ : Donc, toujours au plus simple. Je note. (Un temps.) Ici, on entend presque rien. Ça change. Je peux squatter deux minutes ?

ELIAS : Si tu veux.

NOÉ : Il est sympa, Sacha… mais j’aime pas quand il s’amuse à faire du feu avec la tête des autres.

Regard dubitatif d’Elias. Noé mime le frottement du poing sur le crâne.

ELIAS : (aparté) Ça va être long… T’es sûr que c’est ton pote ?

NOÉ : Ouais. Si à trois heures du matin il m’appelait à l’aide, je viendrais.

ELIAS : Et pourtant t’es là.

NOÉ : Pris sur le fait. Disons que… t’as l’air de pas faire semblant. C’est rare ici, tout le monde performe. Enfin… toi aussi tu performes, mais en silence. Personnellement, j'essaye. Mais j'y arrive pas tout le temps. (Un petit temps. La sonnerie qui signe la fin de l'intercours résonne.) Merci pour la pause.

Il part. Elias le suit du regard. Le silence retombe, plus lourd que tout à l’heure. On entend de loin le brouhaha du lycée. Elias ferme doucement son livre.

ELIAS : (aparté) À partir de ce jour, il a commencé à venir me voir régulièrement. Pas pour dire grand-chose… pas pour dire rien non plus. Juste lui, avec ce sourire qui entrait avant lui. Tout le monde avait une histoire à raconter sur Noé Vidal.

Le décor change légèrement : couloir du lycée, Louna et Ezra entrent. Elias ne bouge pas, les observe.

EZRA : Je crois que c'est grâce à lui si Sacha me lâche en ce moment. 

LOUNA : Vous êtes amis ?

EZRA : Une fois, je lui ai filé mes frites. 

LOUNA : Et depuis, vous vous checkez ?

EZRA : Ouaip. Mais avec toi aussi, il le fait. Et avec tout le monde en fait.

LOUNA : Pas faux. Il se pointerait en pyjama licorne qu'on lui pardonnerait.

NOÉ : Me tente pas, tu vas créer quelque chose de mauvais. (Tape dans la main de Louna et Ezra en passant.) D'ailleurs Ez’, j’ai toujours ta dette de frites en tête. On se fait ça bientôt !

Il sort. Louna et Ezra aussi. Elias reste seul.

ELIAS : (aparté) J’aurais pu dire non et l’envoyer balader. Mais qui refuse Noé sans avoir l’air d’un connard ? Alors je la fermais. Et lui… il revenait. Et même si je me taisais, ça me convenait.

Ellipse. Un coin calme du lycée. Elias est de nouveau assis, casque sur les oreilles, les yeux fermés. Entre Louna, qui hésite un instant avant de s’approcher. Elle s’assoit sans demander, mais sans trop prendre ses aises.

LOUNA : Ça va, toi ?

ELIAS : Ça va.

LOUNA : C’est cool que tu sois aussi avare en mots. Moi, j’arrive jamais à les aligner. Dès que je parle, ça sort en vrac, comme quand j'ouvre un paquet de chips à l’envers. Tu te vexes pas, si je reste un peu ?

ELIAS : Tu fais ce que tu veux.

Elle se penche, essayant d'entendre ce qu'écoute Elias.

LOUNA : Qu'est-ce que t'écoutes ?

ELIAS : The Cure. In Between Days.

LOUNA : Ça a l’air cool. Moi, j’ai zéro culture, j'écoute toujours la même chose. Il faut que je me mette un rappel… (Elle note sur son téléphone.) Voilà ! C'est con en plus parce que je l’utilise souvent comme agenda. Enfin, un faux agenda des phrases que j’entends. Des bouts de gens. Hier par exemple, j'ai entendu une fille dire “J’avais pas faim mais j’ai quand même mangé”. J’ai trouvé ça triste et drôle à la fois.

ELIAS : (Enlevant finalement son casque, un peu à contrecœur) C’est pas chelou de faire ça ?

LOUNA : Si, complètement. Mais c'est marrant.

Un temps.

ELIAS : T’as un truc à me demander, du coup ?

LOUNA : Ah non, mais j'ai envie de dire des conneries, c'est tout. Faut que ça sorte, là. Et toi, tu prends les miennes comme elles viennent.

ELIAS : Tu cherches quoi, au juste ?

LOUNA :

Il vous reste 90% de ce texte à découvrir.


Connectez-vous pour lire la fin de ce texte gratuitement.



error: Ce contenu est protégé !
Retour en haut