Personnage:
Céleste Albaret, bonne
Céline Cottin, l’ancienne bonne
Albertine, personnage de « À la recherche du temps perdu »” de Proust.
Félicie, la cuisinière (Elle peut être omise comme personnage et être seulement une voix ou une bande vidéo.
Céleste Albaret 1
Une femme assise dans un fauteuil de cretonne. Vêtue de marron clair ou de bleu marine, les cheveux attachés. Son expression est douce.
Je me souviens…
J’habite dans la campagne, là-même où je suis née.
Un jour arrive Odilon Albaret, celui qui deviendra mon mari. C’est un grand bonhomme, il a dix ans de plus que moi. Il est gros et il travaille comme chauffeur de taxi à Paris. De temps en temps, il emmène ici puis ramène un monsieur qui s’appelle Proust, qui n’est pas son seul client, loin de là. C’est la première fois que j’entends le nom de celui qui sera mon compagnon. Ma mère m’a promise comme fiancée à cet Odilon. Oh non! Non mère! Je vous demande de ne pas me marier si jeune. Vingt-deux ans, ce n’est pas jeune dit-elle, un peu plus et les carottes sont cuites. Je demande à mère, je la supplie et je ne parviens pas à la convaincre. Mère, ne me mariez pas si jeune. Ne me mariez pas cette année, ni au printemps non plus ou à l’été, ne me mariez pas avant que ne commence l’automne! Il y a les fêtes et les bals, je peux y aller et me mettre mes plus beaux habits. Je rencontrerai sûrement un prétendant, un garçon d’ici. Cependant elle ne m’écoute pas et elle me dégote cet Odilon, bien trop tôt je me marie avec lui et le voilà qu’il m’emmène à la grande ville, bien loin, pour que je sois son épouse.
Céline Cottin 1
Une femme d’une quarantaine d’années, l’épouse de Nicolas Cottin.
Elle boîte quand elle marche.
Quand je reviens de l’hôpital, je me retrouve avec cette sainte nitouche bien installée. Monsieur est à l’aise avec elle. Elle lui prépare le café de Corcellet que je lui achète dans la rue de Lévis. Elle lui apporte un croissant, le met dans le plateau en argent avec la petite cafetière en argent, le pot à lait, la tasse et le sucrier. Elle reste là à le regarder sans rien dire, attendant qu’il lui parle. S’il ne parle pas, elle ne parle pas. S’il ne sonne pas la cloche, elle ne vient pas. Elle sait qu’il est interdit d’entrer dans sa chambre à moins d’être appelée. Comment cette campagnarde idiote a-t-elle appris tout ça? En lui faisant les courses?
Céleste Albaret
Ça je m’en rappelle bien parce que c’était la première fois que je l’ai vu. La guerre commence et Agostinelli, le chauffeur de monsieur Proust, est envoyé au front. Ils envoient alors Odilon. Je reste toute seule à Paris. J’ai l’âme contrite, c’est alors que Monsieur lui dit : « votre épouse va attraper toutes sortes de maladies: fatalité, abattement, manque d’allégresse ». Je crois que c’est une plaisanterie mais c’est ainsi que me le raconte Odilon qui a toujours été un peu stupide, le pauvre. Il lui dit : « Pourquoi vous ne l’amenez pas à la maison pour qu’elle travaille comme coursière? Elle peut apporter les paquets avec mes livres à mes amis ». Ainsi je vais chez...