Rodolphe

L’action se déroule dans le cabinet du docteur Fargue, psychiatre reconnu. Alors qu’il s’apprête à terminer sa journée, un homme, Matthieu Desforges, insiste pour le rencontrer. Très vite, il affirme être un tueur en série.
Face à lui, le docteur Fargue refuse de croire à ses aveux. Ce qui s’engage alors n’est pas une confession, mais un affrontement : deux hommes que tout oppose, et qui pourtant partagent un même rapport trouble à la vérité.

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ACTE UN

 

SCÈNE I

 

Docteur Fargue

 

Le rideau s’ouvre sur le bureau de consultation du docteur Fargue : cinquantenaire, psychiatre de renom, sobrement habillé.

Son bureau occupe toute la scène. On y distingue une grande bibliothèque, un sofa, un beau fauteuil de style Art déco, un grand bureau en bois, et, derrière, un fauteuil en cuir.

Le docteur Fargue est assis derrière son bureau. Il rassemble ses affaires. Il semble sur le point de partir. Soudain, le standard posé sur son bureau sonne. Il appuie sur un bouton et met en haut-parleur. La voix féminine que l’on entend est celle de Marie, sa secrétaire.

 

Marie

 

Docteur Fargue, j’ai un homme qui insiste pour vous voir. 

 

Docteur Fargue

 

Ce soir ? Impossible. Je suis attendu. Dites-lui de prendre rendez-vous un autre jour.

 

Marie

 

C’est ce que je lui ai dit, mais il refuse de partir tant qu’il ne vous a pas rencontré. 

 

Docteur Fargue

 

Rencontré ? C’est un journaliste ? 

 

Marie

 

Non. Mais il dit qu’il est très riche et qu’il acceptera d’être votre patient… à condition que vous lui plaisiez.

 

Docteur Fargue

 

Que je lui plaise ?

 

Marie

 

Ce sont ses mots, docteur. 

 

Docteur Fargue, regarde sa montre

 

Il ne veut pas une consultation ?

 

Marie

 

Non. Simplement discuter quelques minutes avec vous. Il dit qu’il est prêt à payer le prix d’une consultation, même si l’échange ne dure que cinq minutes.

 

Docteur Fargue, après un temps

 

Son nom ? 

 

Marie

 

Monsieur Desforges. 

 

Docteur Fargue

 

Faites-le entrer. 

 

Il raccroche et termine de rassembler ses affaires.

 

Entre Matthieu Desforges : fin de trentaine, propre sur lui, habillé simplement.

 

SCÈNE II

 

Docteur Fargue, Matthieu

 

Docteur Fargue

 

Bonsoir, monsieur Desforges. Ma secrétaire m’a dit que vous souhaitez me rencontrer. 

 

Matthieu

 

Bonsoir, docteur Fargue. C’est exact. Je suis ici pour faire connaissance. Il fait quelques pas, puis s’arrête. Dois-je m’installer sur le sofa ?

 

Docteur Fargue

 

Inutile. Nous serons brefs. 

 

Matthieu, désigne le fauteuil

 

C’est drôle. Je viens tout juste d’acheter le même fauteuil. 

 

Docteur Fargue

 

Ce fauteuil ?

 

Matthieu

 

Oui. Mais contrairement au vôtre, le mien est flambant neuf. 

 

Docteur Fargue

 

Vous êtes porté sur la décoration ?

 

Matthieu

 

Ma femme l’est. Moi, j’aime lui faire plaisir. 

 

Docteur Fargue

 

Voilà qui est généreux de votre part. 

 

Matthieu

 

Pas tellement. 

 

Docteur Fargue

 

Pour connaître le prix de ce fauteuil, c’est un beau cadeau. 

 

Matthieu

 

Tout est relatif. Pour beaucoup de gens, c’est une dépense importante. Pour moi, c’est une goutte d’eau. 

 

Docteur Fargue

 

J’ai cru comprendre que vous étiez riche. 

 

Matthieu

 

Extrêmement. Mais assez parlé de moi. Parlez-moi de vous. 

 

Docteur Fargue

De moi ? 

 

Matthieu

 

Oui, de vous. Je vais vous confier mes pires secrets, mes pensées les plus intimes. Je ne peux décemment pas me livrer à un inconnu.

 

Docteur Fargue

 

Certains vous diraient que c’est précisément tout l’intérêt de la chose.

 

Matthieu

 

Eh bien je ne partage pas leur avis. 

 

Il marche et observe la pièce. 

 

Docteur Fargue

 

Si vous cherchez d’autres pièces de collection, je crains de vous décevoir. 

 

Matthieu

 

Vous êtes pourtant réputé. 

 

Docteur Fargue

 

Je ne suis pas inconnu. 

 

Matthieu

 

Litote. 

 

Docteur Fargue

 

Vous êtes littéraire ? 

 

Matthieu, s’arrête devant la bibliothèque

 

À mes heures perdues. C’est une belle collection que vous avez là. C’est de la frime, ou vous avez tout lu ?

 

Docteur Frague

 

Un peu des deux. 

 

Matthieu, prend un livre. 

 

La philosophie dans le boudoir du Marquis de Sade. Vous êtes un obsédé sexuel ?

 

Docteur Fargue

 

Pas plus qu’un autre.

 

Matthieu

 

Dommage. On aurait eu des choses à se dire. Il range le livre.

 

Docteur Fargue

 

Vous vous considérez comme un obsédé sexuel ?

 

Matthieu, prend un livre

 

Si vous voulez savoir si je fantasme sur ma mère, la réponse est non. 

Docteur Fargue

 

Ce n’était pas ma question.

 

Matthieu

 

Lolita de Vladimir Nabokov. Vous êtes sûr que vous n’êtes pas un obsédé sexuel ?

 

Docteur Fargue

 

Toujours pas.

 

Matthieu

 

Vos lectures disent pourtant le contraire. Il range le livre. 

 

Docteur Fargue

 

Dans ce cas, permettez-moi de dissiper le malentendu en vous faisant un aveu.

 

Matthieu

 

Un aveu ?

 

Il prend un autre livre et le feuillette. 

 

Docteur Fargue

 

Je suis plan-plan comme amant. 

 

Matthieu

 

Plan-plan ? 

 

Docteur Fargue

 

Au grand désespoir de ma femme. 

 

Matthieu s’attarde un instant sur une page, puis range le livre.

 

Matthieu

 

Dites-m’en plus. 

 

Docteur Fargue

 

Elle aimerait que nos ébats soient plus nombreux. Plus violents. 

 

Matthieu

 

Elle en souffre ?

 

Docteur Fargue

 

Elle en souffrait. Puis nous avons trouvé une solution. 

 

Matthieu

 

Laquelle ? 

 

Docteur Fargue

 

La plus simple : elle voit ailleurs. 

 

Silence.

 

Matthieu, éclate de rire

 

Alors là, docteur, vous m’avez eu. 

 

Docteur Fargue

 

Vous ne me croyez pas ?

 

Matthieu

 

Justement, si, je vous crois. Et puisque vous venez de vous livrer avec sincérité, je me sens en devoir de faire de même.

 

Docteur Fargue

 

Je vous écoute.

 

Matthieu

 

J’aurais une dernière question : votre femme sait que vous savez ?

 

Docteur Fargue

 

Non. 

 

Matthieu

 

Pourquoi ? 

 

Docteur Fargue

 

Parce qu’elle aurait du mal à comprendre. 

 

Matthieu

 

Qu’un mari laisse sa femme voir ailleurs ? 

 

Docteur Fargue

 

Que je suis prêt à tout pour elle. Pas vous ?

 

Matthieu

 

Sans doute. Mais peut-être pas à ce point. 

 

Docteur Fargue

 

Avec le temps, on s’habitue aux cornes. Vous pouvez me croire : je suis un satyre très heureux. 

 

Matthieu, rit

 

On ne m’avait pas menti sur vous.

 

Docteur Fargue

 

Qu’est-ce qu’on vous a dit ?

 

Matthieu

 

Que vous étiez l’un des meilleurs, si ce n’est le meilleur. 

 

Docteur Fargue

 

C’est pour ça que vous m’avez choisi ? 

Matthieu

 

Il faut bien que mon argent serve à quelque chose ? Quoi qu’il en soit, c’est à mon tour de faire un pas vers vous. 

 

Docteur Fargue

 

Je vous écoute. 

 

Matthieu

 

Vous êtes tenu au secret professionnel, n’est-ce pas ?

 

Docteur Fargue

 

Tout à fait. 

 

Matthieu

 

Et ce secret s’applique en toutes circonstances ?

 

Docteur Fargue

 

A quelques exceptions près.

 

Matthieu

 

Lesquelles ? 

 

Docteur Fargue 

 

Si vous me parliez de violences sur mineur, sur personne vulnérable, ou si j’estimais que vous représentiez un danger grave et imminent.

 

Matthieu

 

Aucune autre exception ?

Docteur Fargue

 

Si vous détenez des armes, ou si vous m’en donnez l’autorisation. Je peux également, avec d’autres professionnels de santé, parler de votre cas si je l’estime nécessaire.

 

Matthieu

 

Et quels sont les risques si vous enfreignez le secret professionnel ?

 

Docteur Fargue

 

Cela peut aller jusqu’à la prison. Vous pouvez aussi vous retourner contre moi et réclamer des dommages et intérêts. Enfin, je peux recevoir un blâme, voire être suspendu.

 

Matthieu

 

Tout perdre, en somme ?

 

Docteur Fargue

 

Ma situation, ma réputation… mon beau fauteuil hors de prix.

 

Matthieu

 

Et votre femme ?

 

Docteur Fargue

 

Aucune chance. Nous avons déjà traversé bien pire. 

 

Matthieu, sourit, après un temps 

 

J’ai fait mon choix : je vous prends comme thérapeuthe. 

 

Docteur Fargue

 

Je suis flatté. Mais si, moi, je refuse de vous prendre comme patient ?

 

Matthieu

 

Après ce que je m’apprête à vous dire, impossible. Le docteur Fargue lui fait signe de parler.  Maintenant que je sais que vous êtes quelqu’un de confiance, et que je peux parler sans crainte, voilà mon aveu : au cours de ces vingt dernières années… j’ai tué vingt personnes.

 

Silence. Le docteur Fargue attrape un carnet et se met à écrire. 

 

Matthieu

 

Que faites-vous ?

Docteur Fargue

 

Je prends des notes.

 

Matthieu

 

Pour quoi faire ?

 

Docteur Fargue 

 

Parce que c’est mon métier. Il repose son carnet. Vous voulez lire ?

 

Matthieu

 

S’il vous plaît. Le docteur Fargue lui tend son calepin. Mythomane… ou cas intéressant ? C’est ce que vous inspire mon aveu ? 

 

Docteur Fargue

 

A ma place, vous penseriez quoi ?

 

Matthieu

 

Je ne sais pas. De la surprise, d’abord. Puis de la peur, sans doute.

 

Docteur Fargue

 

C’est ce que vous voulez que je ressente ?

 

Matthieu, lui tend son carnet

 

Je ne veux rien. Je suis simplement étonné par votre réaction.

 

Docteur Fargue

 

J’ai gâché votre effet ?

 

Matthieu

 

Au contraire. Je vous trouve de plus en plus intéressant.

 

Docteur Fargue, regarde sa montre

 

Je suis surtout en retard.

Matthieu

 

Vous êtes attendu ? 

 

Docteur Fargue

 

Ma femme et moi fêtons ce soir nos vingt-et-un ans de mariage. 

 

Matthieu

 

Mes félicitations. 

 

Docteur Fargue

 

Merci. 

 

Matthieu

 

Rassurez-moi, pour l’occasion, vous allez lui faire l’amour ?

 

Docteur Fargue

 

Le contraire serait malvenu. Matthieu lui répond par un sourire. Je vais malheureusement devoir mettre fin à cet entretien. Mais nous pouvons nous revoir…

 

Matthieu

 

Demain.

 

Docteur Fargue

 

Demain ? 

 

Matthieu

 

Je vous paye deux fois votre tarif habituel. 

 

Docteur Fargue

 

Ce n’est pas une question d’argent.  

 

Matthieu

 

Cinq fois. Le docteur Fargue s’apprête à répondre. Dix foix. 

 

Silence. Le docteur Fargue appuie sur le standard de son bureau. 

 

Docteur Fargue

 

Marie, appelez madame Roux, dites-lui que son rendez-vous de demain est annulé. A la place, notez monsieur Desforges. Il coupe le standard. 

 

Matthieu,...

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