ACTE UN
SCÈNE I
John, Jacob, Jeremiah, Josiah
Le rideau s’ouvre sur une case d’esclaves. Nous sommes au milieu du dix-neuvième siècle, en Caroline du Sud, dans une plantation de coton.
Quatre esclaves sont présents : John, la cinquantaine, doyen du groupe, respecté de tous ; Josiah, quarantenaire, athlétique et impulsif ; Jacob, trentenaire, corpulent, religieux ; et Jeremiah, quarantenaire, manchot du bras droit, bon père de famille.
Un feu brûle au milieu de la scène. John et Jeremiah sont assis autour, calmes et silencieux. Josiah est debout, nerveux, fait les cent pas. Jacob est à l’avant-scène : il tape des mains et chante des chants religieux.
Après une dizaine de secondes, Josiah l’interrompt.
Josiah
Tu vas la fermer, oui !
Jacob s’interrompt quelques instants, puis reprend, toujours aussi enjoué.
Josiah
Qu’est-ce que j’t’ai dit ?
Jacob s’arrête de nouveau, puis reprend de plus belle. Josiah fonce sur lui, l’attrape par le col et lève la main.
John, se dresse
Josiah ! Silence. Baisse ton poing et relâche Jacob.
Josiah hésite. Il finit par relâcher Jacob.
Josiah
Dis lui d’se taire, ou la prochaine fois, j’m’en charge.
Jacob
Je chante pour la gloire de notre Seigneur.
Josiah
Notre Seigneur, hein ? Le seul seigneur que je connaisse, c’est m’sieur Whitaker. Et s’il nous a réunis ici ce soir, c’est sûrement pas pour nous annoncer une bonne nouvelle.
John
Tu te trompes.
Josiah
Comment ça ?
John, se rassoit
Il va nous annoncer une bonne nouvelle.
Josiah
Laquelle ?
John
Son enfant est né.
Silence.
Josiah
Comment tu sais ?
John se tourne vers Jeremiah.
Jeremiah
Tout à l’heure, Caleb est venu chercher Dinah. Madame Whitaker a perdu les eaux.
Jacob
Loué soit notre Seigneur !
Il se remet à chanter. Josiah fonce sur lui.
Josiah
Je t’avais prévenu. Cette fois, tu vas pas y échapper !
Entrent Caleb, contremaître de la plantation, et Joshua, esclave et fils de Jeremiah.
Caleb a la quarantaine : sale, les cheveux gras, la barbe mal taillée. Joshua n’est pas encore majeur. Grand, fin, beau.
SCÈNE II
Les mêmes, Caleb, Joshua
Caleb
Qu’est-ce qui se passe ici ?
Josiah s’arrête.
Caleb, à Jacob
Il allait te frapper ?
Jacob, après un léger temps
Non.
Caleb, marche vers Josiah
La seule personne qui a le droit de frapper du negro ici, c’est moi. Est-ce que j’me suis bien fait comprendre ?
Josiah
Oui.
Caleb
Oui, qui ?
Josiah
Oui, m’sieur Harlan.
Caleb
Bien. Il pousse Josiah. Va t’asseoir avec les autres. Pareil pour vous deux.
Joshua va s’asseoir à côté de Jeremiah. Jacob s’assoit à côté de John. Josiah s’assoit à côté de Jacob.
Caleb
Maintenant, on va gentiment attendre que monsieur Whitaker vienne vous rendre visite.
Josiah, après un temps
C’est vrai c’qu’on dit ?
Caleb
Qui a dit que tu pouvais l’ouvrir ? Josiah baisse la tête. Qu’est-ce qu’on dit ?
Josiah
Que madame Whitaker aurait accouché.
Caleb, s’avance
Qui t’a dit ça ?
Josiah se tourne vers Jeremiah.
Caleb
Comment tu sais ça, toi ? Il lui donne un coup de pied. Je t’ai posé une question !
Joshua, se lève
C’est moi qui lui ai dit.
Caleb
Alors c’est toi le rat. Tu sais ce qu’on fait à la vermine ici ?
Il pose la main sur son fouet.
Jeremiah, se lève
Monsieur Harlan, c’est moi qui l’ai répété aux autres. Pas mon fils.
Caleb
Tant mieux. Ça me fait deux négros pour le prix d’un.
Il fait claquer son fouet. Jeremiah met son fils derrière lui.
Caleb
Tu vas y avoir droit en premier. Mais compte sur moi pour pas oublier ton mioche.
Entrent William Whitaker, son fils Matthieu, et James.
William a la cinquantaine. Les cheveux et la barbe soigneusement peignés et taillés. Malgré son âge, il est en forme. Il porte un costume.
Matthieu a tout juste la vingtaine. De taille moyenne, d’une beauté quelconque. Contrairement à son père, qui entre l’air détendu, il semble avoir du mal à se contenir.
James a la cinquantaine. Il sert depuis toujours comme nègre de maison pour la famille Whitaker. Contrairement aux autres esclaves, il est propre, bien habillé et possède une certaine instruction.
SCÈNE III
Les mêmes, William, Matthieu, James
William
Caleb, rangez ce fouet.
Caleb, bas, puis haut
Vous avez de la chance, pour cette fois… Tout de suite, monsieur.
William
Jusqu’à aujourd’hui, je n’étais jamais entré dans l’un de leurs baraquements.
Caleb
C’est pas un endroit pour vous, monsieur.
William
En effet. Ni pour mon fils. Mais ce soir, une exception s’impose. Matthieu serre les poings. William lui fait signe de se calmer, puis se tourne vers Caleb. Ils sont tous là ?
Caleb
Tous, comme vous me l’avez demandé. Tous ceux dont le prénom commence par la lettre J.
William
Presque tous. Il en manque un. Il se tourne vers James. Rejoins les autres.
James
Les rejoindre ?
William
Ne me force pas à me répéter. Après un temps, James s'exécute. Vous vous demandez sûrement pourquoi je vous ai réunis ici. Commençons par la bonne nouvelle : ma femme a accouché d’un garçon. Il est en parfaite santé, et elle n’a plus rien à craindre.
Jacob
Hallelujah !
Caleb
La ferme ! Quand monsieur Whitaker parle, vous la fermez. Compris ?
William
Merci, Caleb. Je disais donc : j’ai un nouveau fils. Je devrais être comblé, et pourtant… John, c’est ton nom, n’est-ce pas ?
John, se lève
Oui, monsieur Whitaker.
William
Depuis combien de temps travailles-tu pour moi ?
John
Depuis que je suis en âge de ramasser le coton, monsieur. Je travaillais déjà pour votre père.
William
Cela fait donc deux générations de Whitaker. Bientôt trois. Dirais-tu que mon père était un maître violent ?
John
Seulement avec ceux qui le méritaient.
William
Et moi-même ? John jette un coup d'œil à Caleb. Parle librement. Il ne lèvera pas la main sur toi.
John
Comme votre père, vous êtes un maître juste.
William
Merci, John. Tu peux te rasseoir. Maintenant, je vais tous vous poser une question. Et vous allez y répondre un par un. Si vous ne m’apportez pas de réponse satisfaisante, je serais dans l’obligation de sévir. Me suis-je bien fait comprendre ? Ils hochent tous la tête. La question est la suivante : lequel d’entre vous a couché avec ma femme ?
William bouillonne. Caleb est estomaqué. Les autres se regardent, apeurés et surpris.
John, se lève
Monsieur…
William, hurle
Rassieds-toi ! Rassieds-toi sur le champ ! John s'exécute. William se calme. Le bébé est métis. Le coupable est donc l’un d’entre vous. Et quand je dis vous, je parle de vous six. J’en ai pour preuve ce mouchoir. Il le sort de sa poche. En lettres rouges brodées : M + J. Margaret… plus l’un d’entre vous.
Silence.
James
Monsieur, je jure que…
William
Caleb, donnez dix coups de fouet à James.
Caleb, avec un méchant sourire
Tout de suite, monsieur Whitaker.
James
Monsieur… c’est moi… Jamais je n’aurais…
William
Donnez lui vingt coups de fouet. James veut parler. Encore un mot, et je monte à cinquante. James fait signe qu’il se tait. Bien. Faites ça dehors. Faites le de manière à ce que tous les autres puissent le voir. Je veux que tout le monde sache qu’à partir de ce soir le gentil monsieur Whitaker est mort.
Caleb
C’est comme si c’était fait, monsieur.
Il entraîne James avec lui dehors.
SCÈNE IV
Les mêmes, moins Caleb et James
Durant toute la scène, on entend les coups de fouet résonner et les cris de James se faire de plus en plus faibles.
William
Je vais donc reposer ma question une dernière fois. Lequel d’entre vous a couché avec femme ? Coup de fouet. Cri de James. Si aucun d’entre vous ne répond, vous serez le prochain.
Deux coups de fouet. Josiah se lève.
Josiah
Pas moi.
Deux coups de fouet.
Jacob
Pas moi.
Deux coups de fouet. Jeremiah se lève avec son fils.
Jeremiah
Pas moi.
Deux coups de fouet. Les cris sont plus faibles.
Joshua
Pas moi.
Deux coups de fouet. John reste immobile, tête baissée.
William
Matthieu, sors ton arme. Matthieu s'exécute. Il vous reste neuf coups de fouet avant que mon fils tire. Deux coups de fouet. Plus aucun cri. Sept. Deux coups de fouet. Cinq. Deux coups de fouet. Trois. John se lève. Deux coups de fouet. Un…
John
Pas moi.
Dernier coup de fouet.
William
Range ton arme. Matthieu garde son arme pointée. Matthieu, j’ai dit : range ton arme.
Après un temps, il s'exécute. Entre Caleb, portant James.
SCÈNE V
Les mêmes, plus Caleb et James
Caleb, jette James au milieu
Il a eu son compte.
William, le retourne avec le pied
As-tu couché avec ma femme ? Silence. Dernière fois que je te pose la question : as-tu couché avec ma femme...