Scène 1
Sur le plateau, un ballon de football roule au sol. Un(e) adolescent(e) surgit et pose le pied dessus au moment où arrive Jean Moulin, qui porte le costume dans lequel il a été immortalisé. Long manteau gris. Feutre gris avec un ruban noir. Écharpe grise autour du cou. Il a les mains dans les poches.
L’Adolescent(e)
Bonjour !… ou bonsoir, plutôt, je ne sais pas… (Moulin hoche seulement la tête. Mais avec beaucoup de chaleur.) Heu… j’habite juste derrière… Je viens d’arriver au lycée, là, à côté. Jean-Moulin. (Signe évasif de Jean Moulin.) Vous ne connaissez pas Jean-Moulin, monsieur ? C’est un bon bahut, franchement… Enfin, moi, je m’y plais… Et puis je suis dans l’équipe de foot. À Moulin, on est les meilleurs ! On se retrouve en finale du tournoi de l’Académie, c’est vous dire ! On tombe contre ceux de Balzac, pas mauvais je dois reconnaître, surtout la défense, ils assurent. C’est pour ça que je m’entraîne un peu, là. C’est moi qui tire les penalties dans l’équipe, une sacrée responsabilité. Mais comme vous voyez, il n’y a personne d’autre, à cette heure-là… Vous voulez pas faire goal ? Ce serait sympa… (Un temps. Il/elle fait mine de lancer le ballon à Jean Moulin, qui a le réflexe de sortir ses mains de ses poches pour l’attraper. Le public ne les distingue pas nettement, car Moulin n’est pour lui qu’une silhouette dans la pénombre, mais L’Adolescent(e) est stupéfait(e).) Oh ! mais vous avez les mains complètement détruites, monsieur ! Qu’est-ce qui vous est arrivé ? Qui vous a fait ça ? (Il/elle a un mouvement de recul, avant de reprendre.) Allez, venez, je vous emmène à Moulin. L’infirmière doit être encore là… On peut pas dire qu’elle soit toujours efficace, mais elle aura bien quelque chose pour au moins vous soulager un peu… (Un temps.) Franchement, monsieur, ceux qui vous ont fait ça… je trouve même pas les mots !
Noir lent. L’Adolescent(e), son ballon sous le bras, sort en tenant la main de Jean Moulin.
Scène 2
Sortant de l’ombre, des silhouettes peuplent le plateau.
La Rue
Je suis la rue Jean-Moulin.
Vous me connaissez, sans doute ?
Dans les villages, les villes, je suis souvent là.
Peut-être habitez-vous chez moi ?
Peut-être m’écrivez-vous de temps à autre ?
Parfois, je suis petite et tortueuse, et des enfants font du vélo sur mes trottoirs…
Ma plaque est rouillée, mais elle chante la liberté !
Parfois, je suis large et ouverte, et des commerces m’animent la nuit…
Ma plaque est propre et neuve, et elle affiche la liberté !
Parfois, je ne suis plus qu’un petit chemin,
Et l’on a, depuis belle lurette, oublié de remplacer ma plaque…
Mais mon nom murmure toujours liberté !
Le Boulevard
Moi, je suis le boulevard Jean-Moulin.
J’en impose !
J’accueille des cafés, des brasseries, des agences de voyages, des grands magasins !
Je vis ! Je grouille !
On traite des affaires à tous les étages de mes immeubles.
J’en connais des histoires d’amour, des histoires de haine !
Chez moi, on se rencontre, on se sépare, on se retrouve, on se désire, on se déchire !
On ne m’a pas appelé ainsi par hasard !
Savez-vous qu’à Béziers, je relie la place Charles-de-Gaulle à celle du 14-Juillet ?
Je suis fier de mon nom, il claque comme le courage !
L’Herbe
Moi, je suis l’herbe.
L’herbe douce et verte de la pelouse du stade Jean-Moulin, vous savez bien ?…
Là !… tout près de l’école primaire…
Je mets un point d’honneur à rester fraîche en été,
À ne pas être trop cassante en hiver,
Car je me sens responsable des genoux des enfants !
J’en ai connu des chutes et des glissades des petits Mathieu, Malo, Noah, Zachari, Samuel, Maxime, et des Sylvie, Morgane, Marion, Marine, Sarah, Valérie, Yasmine, Flore !
Oui, je suis responsable,
À mon niveau de petite pelouse, d’un modeste stade du cœur de la France…
Je suis responsable, comme celui qui m’a donné mon nom !
Le Bateau
Et moi, je suis le Jean-Moulin !
Je suis vert, et bleu, et blanc et rouge… Mon patron me repeint régulièrement.
Je me balance, la plupart du temps, dans un vieux port de pêche à la digue aux galets ronds,
Sur des eaux vertes ou grises…
Le marin est âgé et les poissons se font rares…
Mais, au printemps, mon propriétaire veille à ce que je brille en lettres claires !
Alors
Sur les vagues
Au large
L’écume blanche
Caresse le nom de l’homme qui n’a pas parlé !
Et je me redresse
Pour affronter la prochaine lame
Comme un navire au combat !
La Rue
Je suis la rue de la liberté…
Le Boulevard
Je suis le boulevard du courage…
L’Herbe
Je suis l’herbe de la tendresse et de la responsabilité…
Le Bateau
Je suis le bateau du vent et de l’honneur !
Ils se tournent tous vers la Maison.
Tous
Et toi, qui es-tu ?
Un temps.
La Maison
Je suis la maison de Caluire.
(Un temps.)
Je suis la maison de Caluire sur la place Castellane,
Dans cette ville, toute proche de Lyon,
J’ai fière allure !
Haute
Massive
Carrée
Des volets gris
Et du lierre pour adoucir une certaine austérité…
Un mur
Et une grille de fer forgé
Une porte étroite…
Je suis la maison de Caluire.
Je suis la maison de la résistance.
Je suis la maison du drame.
Je suis la maison de la trahison.
Je suis la maison du début…
Et je suis la maison de la fin.
De moi, vous êtes nés, rues, boulevards, stades, bateaux… et collèges, lycées, parcs, squares…
Car sous mon toit
S’est noué le drame…
L’Herbe
Raconte-nous, maison de Caluire !
La Maison
Vous saurez.
Vous saurez ce que je crois savoir.
Mais la vérité ici est multiple, et parfois confuse…
Auparavant, lisez donc la plaque qui est scellée sur l’un de mes murs…
La Rue, Le Boulevard, L’Herbe et Le Bateau s’approchent de la plaque, avant de lire…
La Rue
« À la mémoire de Jean Moulin
Président – Fondateur du Conseil National de la Résistance.
Arrêté ici le 21 Juin 1943 par les Allemands. »
Un temps.
Le Boulevard
« Jean Moulin
1899-1943
Chargé de mission de 1ère classe
Sous-officier de l’armée française
Préfet de la République
Organisateur et unificateur de la Résistance
Exemple d’indomptable courage
Modèle rayonnant de sagesse et de cœur
Inspirateur exaltant d’espérance. »
L’Herbe
« A commandé en chef devant l’occupant
Tombé le 21 juin 1943 aux mains de l’ennemi
Qui l’a torturé et assassiné. »
Le Bateau
« Héros légendaire sous les pseudonymes
de Rex, Régis, Max
Appartient désormais à l’Histoire
et à la vénération du pays
Sous son vrai nom de Jean Moulin. »
Le noir se fait.
Scène 3
Été 1899, chez les Moulin. Antonin, le père, est en train de corriger des copies. Blanche, la mère, se promène de long en large en berçant un nourrisson.
Antonin Moulin
Blanche, vous n’êtes pas raisonnable ! Vous êtes déjà debout…
Blanche Moulin
Vous oubliez, Antonin, que je suis fille de paysan. Solide, donc ! Et ce petit Jean me donne une énergie peu commune… Même si je voudrais bien le voir s’endormir…
Antonin Moulin
Vous auriez dû vous reposer davantage… je n’en démords pas.
Blanche Moulin, riant.
Et vous-même ? Encore au travail ?
Antonin Moulin
Eh oui ! Je tiens à terminer ce paquet de copies. Faciles à corriger, d’ailleurs. Mes élèves ont été bien inspirés par le sujet.
Blanche Moulin
Qui était… ?
Antonin Moulin
« En cette dernière année du xixe siècle, imaginez ce que pourrait être le prochain. »
Blanche Moulin
Évidemment, c’est alléchant. Prévoir l’avenir…
Antonin Moulin
L’avenir… Que réserve-t-il à notre petit Jean, à notre Joseph et à notre Laure ?
Blanche Moulin
Sans doute de fort bonnes choses, au regard de tous les progrès de notre époque, dans tous les domaines…
Antonin Moulin
Vous croyez ? Je l’espère, en tout cas… Pour ma part, ce que j’observe parfois au conseil municipal de Béziers pourrait m’en faire douter. Mais je préfère rester optimiste. (Un temps.) Comme je viens de le lire dans une de ces copies, « si l’avenir était prévisible, le présent ne servirait à rien »… Un peu maladroit, mais pas si...