« LES DAMES EN NOIR »
Acte I - LA RENCONTRE
Décor : La loge d’Edith Piaf à l’Olympia le 8 octobre 1955, sa première à l’Olympia. Un grand miroir piqué, une lampe un peu vacillante. Une table encombrée : flacons, poudrier, mouchoirs froissés, cigarettes, briquet, un portemanteau où pend une robe noire, prête à être portée. Piaf en peignoir est assise sur une chaise devant le miroir. Elle fredonne en tapotant la poudre par petits coups secs sur ses joues et passe un rouge à lèvres vermeille. Barbara entrouvre discrètement la porte, elle porte une robe noire, tombant droite, sans élégance.
Barbara (d’une voix timide)
Excusez-moi, je me suis permis d’entrer.
Piaf (qui se retourne et la dévisage lentement des pieds à la tête)
Je vois.
Barbara
J’ai frappé, peut-être trop doucement, vous n’avez sans doute pas entendu.
Piaf
Aucune importance, qui êtes-vous ?
Barbara
Je suis la chanteuse de votre première partie.
Piaf (qui se met à rire)
Ah c’est toi qui fais ma première partie, on m’a parlé de toi, on m’a dit que tu avais une voix originale et caressante avec de beaux aigus. Ils m’ont demandé si j’étais d’accord, je n’ai pas répondu, c’est à eux de décider après tout. Comment t’appelles-tu ?
Barbara
J’ai choisi Barbara comme nom de scène.
Piaf
J’aime bien la sonorité de ce prénom, je le trouve évocateur, poétique même, Et ton vrai prénom ?
Barbara
Monique
Piaf
Pour la scène, tu as eu raison de changer, Monique ça passe pas…
Barbara, c’est un prénom qui va bien aux brunes comme toi, c’est un bon choix.
Barbara
Merci. Je suis contente qu’il vous plaise.
Piaf
Tu sais mon avis n’a aucune importance, c’est celui du public qui compte. Pourquoi es-tu venue, qu’attends-tu de moi ?
Barbara
Je voulais d’abord me présenter puisque je n’ai pas encore eu la chance de vous rencontrer. Je ne voulais pas que vous me découvriez au moment où je chanterai.
Piaf
Je vais être franche avec toi, je n’écoute jamais les premières parties. A ce moment-là, je suis seule avec moi, je ne parle plus à personne, je n’écoute plus personne, je ne vois plus personne, la seule rencontre qui m’occupe l’esprit, c’est celle qui va venir avec le public. Je sais qu’il m’attend et moi aussi je l’attends. Mon impatience se nourrit de la sienne. Je la sens monter, c’est ma drogue favorite. J’adore cette attente, certains ont à cet instant de plus en plus le trac, des contractions à l’estomac, moi c’est l’inverse, ça me brûle délicieusement dans la gorge et au fur et à mesure que je me rapproche de mon entrée en scène, je vibre et j’ai une sensation de vertige.
Barbara
Vous n’avez jamais peur ?
Piaf
Si, évidemment, peur que ça s’arrête, de quoi d’autre aurais-je peur ? La scène c’est ma vie, c’est là que je donne le meilleur de moi.
Barbara
Mais ce soir c’est un peu particulier ?
Piaf
Pourquoi ? Parce que c’est ma première à l’Olympia, et alors ? J’aurais pu y venir plus tôt si j’avais voulu. J’ai connu des salles plus grandes, Pleyel mais aussi le London Palladium et le Playhouse Theatre de New York. Je ne suis pas d’hier ma petite, ça fait vingt-cinq ans que je chante, j’ai commencé dans la rue et mon premier tour de chant dans un cabaret, à l’époque Le Gerny’s, date d’il y a vingt ans. Alors l’Olympia, ce n’est pas un événement pour moi, c’est l’inverse, je vais faire de l’Olympia un événement. Ce que j’aime dans cette salle, c’est la proximité avec le public, je vois les visages, je peux facilement descendre de la scène et rencontrer les gens, serrer leurs mains, je suis avec eux.
Barbara
J’admire votre confiance, je vous l’envie.
Piaf
Sans cette confiance je ne serais pas là où je suis. Quand j’ai commencé à chanter, je jouais forcément gagnante puisque je n’avais rien à perdre. Je viens de la rue, de là où on a faim, la misère c’était le menu de mon quotidien, il faut y avoir été plongé comme moi pour savoir ce que c’est. Dans la rue, l’alternative est simple, en sortir vite ou crever. Mon seul atout mais aussi ma chance c’était ma voix. Alors tu comprends, si je n’y avais pas cru...
Barbara
Mais c’est fragile une voix.
Piaf
La tienne ou celle des autres peut-être, la mienne ne m’a encore jamais trahi et Dieu sait ce que j’ai exigé d’elle, les variations que je lui ai imposées en lui demandant de passer du murmure à la force, du presque parlé aux vibrations crescendo. J’en ai exploré toutes les possibilités, ah je ne l’ai pas ménagée ! Ma voix c’est un bon petit soldat fidèle et obéissant.
Barbara
Votre voix est un incroyable cadeau du destin, elle peut traduire toutes les émotions même dans un simple murmure, faire pleurer ou frissonner avec une sincérité sans limite. Elle raconte merveilleusement l’histoire des gens.
Piaf (sur un ton ironique)
Pas la peine d’essayer de flatter mon ego, il n’en a pas besoin, il se porte bien tout seul. J’en reviens à ma question, qu’est-ce que tu attends de moi ? Pas que je te donne des conseils j’espère, j’ai horreur de ça, chacun doit suivre seul son chemin. Si tu veux chanter, à toi de trouver ce qui te correspond, de mesurer ce dont tu es capable et de choisir le public que tu veux toucher. Les seules choses qu’on puisse te donner ce sont des paroles qui vont bien et une salle avec une bonne acoustique, mais personne ne fera jamais de toi une chanteuse, si quelqu’un prétend le contraire, fuis-le immédiatement.
Barbara
Je sais que tout doit venir de moi, je ne veux imiter personne et surtout pas vous, ce serait ridicule.
Piaf (qui éclate de rire)
Ah oui tu as raison de ne pas essayer, tu casserais ta voix, je suis inimitable, unique, c’est pour ça qu’on m’aime, je n’ai pas eu de modèle et aucune chanteuse ne me succèdera. Le style Piaf, celui de la môme comme on m’appelle je l’ai créé et il disparaîtra avec moi.
Tu as de la chance, tu tombes bien à cet instant, je suis de bonne humeur, mais ça peut très vite changer, et j’ai encore un peu de temps.
Raconte-moi ton histoire, mais fais court, va à l’essentiel, ma capacité d’écoute est limitée et je m’ennuie facilement. Quel âge as-tu ?
Barbara
J’ai vingt-cinq ans.
Piaf
Moi j’en ai déjà quarante, je pourrais être ta grande sœur. A ton âge, ça faisait déjà dix ans que je chantais, au début sur les trottoirs et de temps en temps dans les bars de Belleville, de Pigalle ou de Montmartre, c’était seulement pour survivre avec les pièces que les gens, pas tous, me jetaient ou pour un repas dans les bistrots qui m’acceptaient. (Elle s’arrête et...