Lourmarin, la joie puis le chagrin

Fiction autour de la disparition d’Albert Camus

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ACTE UN.

Le décor : une salle de séjour, simple. Dans un coin, un petit arbre de Noël.

Annette est assise, elle raccommode un pull-over. Entre Marcel, son mari.

  • MARCEL : Ça y est, Annette, ma chérie, j’ai tout ramené. C’est dans la cuisine. Ce soir, tous les deux, nous allons pouvoir sagement réveillonner. Adieu 1959, bonjour 1960.
  • ANNETTE : Pas encore. On ne dit bonjour à l’année d’après qu’une fois les douze coups de minuit passés...
  • MARCEL : Par superstition ?
  • ANNETTE : C’est ainsi, je n’y peux rien... À seize heures, je commencerai à préparer le dîner...  Nous allons réveillonner, en toute simplicité.
  • MARCEL : Comme d’habitude. Puis c’est bien comme c’est...
  • ANNETTE : Nous ne disposons pas, de toute façon, d’un compte en banque à autoriser les excès.
  • MARCEL : Pourtant ce ne serait pas si mal si on pouvait briser un peu l’ordinaire. Enfin, je veux dire que ce ne serait pas trop mal si on possédait un peu plus de sonnant et trébuchant. N’est– ce pas ?
  • ANNETTE : Ainsi n’aurais-je pas à faire des reprises et raccommodages. Tu aurais pu t’acheter un nouveau pull-over... Sur celui-ci, les coudes étaient usés, je t’ai cousu deux coudières...
  • MARCEL : Je te remercie, ma chérie, que ferais-je sans toi... Eh oui, avec un peu plus d’argent, je me serais offert un nouveau pullover...  Tu sais, ça me plairait bien de trouver un autre travail, cela étant. Plus rémunérateur, et bien plus proche de Lourmarin. C’est casse-pieds, fatigant, usant, cet aller-retour quotidien entre Lourmarin, ici, et Aix-en-Provence. Ça fait tout de même quatrevingts kilomètres.
  • ANNETTE : Tu voudrais trouver quoi par ici, il n’y a rien hormis des exploitations agricoles ?
  • MARCEL : Ça demande de la gestion, je suis un bon employé aux écritures.
  • ANNETTE : Tu es très moyen en chiffres, voyons...
  • MARCEL : La comptabilité, ça s’apprend.
  • ANNETTE : Peut-être plus à ton âge...
  • MARCEL : Mon âge, mon âge !... Je me sens solide et vaillant, comme quand j’avais vingt ans. Veux-tu que je te le démontre surle-champ ?
  • ANNETTE (glousse) : Oh ! Je n’ai pas le temps, pour l’instant... (souffle). En fait, toi tu as plutôt une âme d’écrivain, c’est en tout cas ce que tu me dis souvent... Or je n’ai encore rien vu pour autant... Pas une ligne...
  • MARCEL : Ça germe, doucement, Annette. Tu sais que j’aimerais beaucoup avoir une voiture, si... si on avait évidemment plus d’argent...  Une Dauphine, par exemple, blanche comme la coiffe du Mont-Ventoux. Hein, tu aimerais ?...
  • ANNETTE : Ce serait pas mal, Marcel. Seulement je te rappelle qu’il est nécessaire d’avoir le permis pour conduire une auto, et que le passer revient cher, surtout si on ne le décroche pas la première fois...

         .MARCEL : Hmh...  Alors que c’est si enfantin de conduire une voiture... Une voiture, tiens, j’en              ai  vu une plutôt jolie, tout à l’heure, juste garée devant l’église. Une Facel-Vega, tu vois.                           Rutilante, avec des chromes. J’ai bien sûr regardé dedans, c’est un peu comme un wagon de                     première, c’est d’un suave confort. Une limousine de Parisien, elle était immatriculée dans le                  département de la Seine. Quelqu’un ici probablement pour les fêtes...

  • ANNETTE : En effet, je suis passée par-là, et moi aussi je l’ai vue. J’ai vu également ses occupants. On m’a dit que l’un d’eux se nommerait Gallimard, l’autre...
  • MARCEL (la coupant) : Gallimard !? Comme la société d’édition ?
  • ANNETTE : Oui, Pareil... Quant à l’autre de ces messieurs, et je l’ai bien entendu reconnu immédiatement, il occupait la place du passager, monsieur Gallimard conduisant, c’était Albert Camus.
  • MARCEL : Ah ! Notre Albert Camus. Je m’en serais douté ! Et ce serait sa Facel-Vega ? Après tout, il peut très bien avoir momentanément cédé le volant à Gallimard.
  • ANNETTE : Ça, je ne peux te le dire...
  • MARCEL : Considérant le succès d’Albert Camus, s’offrir une Facel-Vega n’aura pas dû être en soi gênant... Si cette Facel est à Gallimard, peut-être qu’à Paris, Albert Camus a la même...
  • ANNETTE : Peut-être. Ou un véhicule d’une autre marque. Voire pas de voiture du tout !...
  • MARCEL : Impossible, Annette, l’auto figure dans la panoplie de la réussite... Quand je le verrai, je lui demanderai...
  • ANNETTE : Ne va donc pas l’importuner.
  • MARCEL : Causer, ce n’est pas spécialement importuner. Je lui demanderai s’il a une belle auto comme ça. Ou si celle-ci est sa Facel. Après tout, c’est un homme simple, charmant, abordable. Il n’y sentira rien d’indiscret, d’intrusif, dans pareille question... Tu sais, les hommes parlent spontanément de mécanique, quelle que soit leur condition.
  • ANNETTE : C’est un intellectuel, lui, voyons.
  • MARCEL : En clair ?
  • ANNETTE : En clair ? Il se passionne plus pour l’indistinct visuel, l’éther, les choses de l’âme, à l’intelligible qu’à la matière...
  • MARCEL : Ah !... Les idées, les concepts, les théories...  Or, en es-tu certaine ? Annette ?
  • ANNETTE : Bah ! Comme deux et deux font quatre, Marcel.
  • MARCEL : Mmouais... À ta place, je dirais plutôt comme dix plus dix font dix– neuf. Ou vingt-et-un, bien sûr...
  • ANNETTE : Personne ne travaillerait constamment que du chapeau, en substance. C’est ce que tu sous-entends ?...
  • MARCEL : Voyons, oui ! Il ne peut y avoir dans la vie de personne que la seule pensée aérienne, tu sais... Puis, entre nous, et là je reviens à la mécanique, pour correctement en causer, il ne faut certainement pas être un balourd. Et moins encore lorsqu’il faut concevoir un système. Ça doit cogiter dans la tête.
  • ANNETTE : Oui, je partage tout à fait cet avis. Cependant, tu n’es pas très fort en mécanique, toi. Me tromperais-je ?...
  • MARCEL : Non, et tu le sais bien.
  • ANNETTE : Et tout compte fait, il est peut-être plus calé que toi, monsieur Albert Camus, en moteur.. En arbre de direction...En.. train arrière.
  • MARCEL : En train arrière (rire). C’est comique, ça !... En train arrière...
  • ANNETTE : Qu’y a– t– il d’amusant ? Il n’y a pas d’arrière-train dans une auto ?...
  • MARCEL (rire) : Arrière-train ! Ça ne s’arrange pas ! Je ne savais pas ma petite femme comme ça... Obsédée !...  En fait, oui, on dit bien train arrière...  Ou alors pont arrière… Mais pas arrière-train...
  • ANNETTE : Je suis libre d’avoir des pensées inavouables, de toute façon...
  • MARCEL : Certainement, ma chérie.
  • ANNETTE : Mais que disais-tu quant à Albert Camus, là, tout de suite ?...
  • MARCEL : Là, tout de suite ?... En tout cas, je voulais dire que lui, ce n’est pas un intellectuel hautain et qui pour son prochain non germanopratin n’aurait que dédain.
  • ANNETTE : Germanopratin ?
  • MARCEL : De Saint-Germain-des-Prés, quartier intello parisien.
  • ANNETTE : Ah oui... Et ainsi il existerait des intellectuels qui ne daigneraient causer qu’à ce qui vient de cet endroit parisien et qui alors, et du coup, toiseraient...  Lourmarin ?
  • MARCEL : Pourquoi pas, en effet ? Mais Albert Camus, lui, il est totalement étranger à ce genre de suffisance. Je lui ai plusieurs fois parlé, le voyant quelquefois au moment de l’apéro, au restaurant Ollier, pour savoir que c’est quelqu’un de bien, chaleureux, simple, humain... Il ne vibrerait pas pour le foot, autrement, distraction on ne peut plus populaire. De sport, il n’aimerait que le golf, que le tennis...  Jeux élitistes, pour les gens gourmés.
  • ANNETTE : Au foot, il faut néanmoins avoir une cervelle dans chaque pied pour bien jouer... Puis, ceci dit, tu n’es pas le seul à lui avoir causé.
  • MARCEL : Ça va, je n’ai jamais prétendu cela ! Que vas-tu chercher ? Plus personne n’ignore à Lourmarin qu’habitent parfois ici ce grand écrivain et sa famille. On connait quasiment tous leur maison, même s’ils ne sont là que depuis 1957.
  • ANNETTE : Non, je...

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