ACTE UN

 

 

Arrive René Bonnet, qui tient en main une boite. Il est couvert, c’est le mois de mars, l’année 1944, dans le sud du Jura il fait souvent encore un peu froid. Bonnet avise une femme qui passe, c’est Sabine Zlatin, d’origine polonaise.

 

BONNET : Madame, madame ! Bonjour !... J’ai un petit quelque chose pour vous…Je suis René Bonnet, je vis plus haut dans le bourg…

 

ZLATIN : Bonjour monsieur…Oui, en effet, il me semble vous avoir déjà vu plusieurs fois. De loin.

 

BONNET : Ysieu c’est tellement grand, pensez-vous…

 

ZLATIN :(Rire) Et pourtant les gens peuvent rester longtemps sans se voir, malgré tout…Et donc vous auriez un petit quelque chose pour moi, dites-vous…Cette boîte peut être ?...

 

BONNET : Oui, cette boîte en carton…C’est pour la maison en fait…Pour les enfants, en l’occurrence…Votre petite troupe…Il faut du courage et aussi un certain savoir pour diriger tout ça…

 

ZLATIN : Oui, je suppose…

 

BONNET :(Il ouvre la boîte) J’ai ramené tout ça de Lyon…Regardez !

 

ZLATIN : Oh ! des fournitures scolaires, on dirait…

 

BONNET : Tout à fait…Regardez, des crayons noirs. Des crayons de couleurs. Différents pinceaux. Des porte-plumes. Des petites boîtes de peinture. Des cahiers à dessin. Des cahiers avec des lignes, donc pour l’écriture. Des gommes. Puis des doubles décimètres…

 

ZLATIN : Vous avez dévalisé le magasin, on dirait…

 

BONNET : Et au besoin j’y retournerai…D’ailleurs j’ai l’intention d’y repasser…

 

ZLATIN :(Comme admirative) Ah ! ...Et donc tout ça c’est pour les enfants…Croyez-moi, tout va être utilisé et les enfants vont être très contents…C’est vraiment sympathique de votre part…Monsieur ?...

 

BONNET : Monsieur Bonnet. René Bonnet…

 

ZLATIN : Ah oui ! ...Moi c’est Zlatin. Sabine Zlatin…Je codirige avec mon mari, Miron Zlatin, cette maison (elle montre du doigt) qui abrite les enfants, c’est la maison du hameau de Lélinaz…Pour être clair, mon époux Miron dirige au quotidien, tandis que moi je suis en charge des contacts avec l’extérieur…

 

BONNET : Oui, je sais tout ça…Tout se sait à Ysieu…Cela dit, c’est normal d’aider, c’est normal de donner, quand on pense à tous ces enfants, ces pauvres enfants, tous aujourd’hui séparés de leurs parents, et tout ça faute à l’envahisseur allemand…Quand on peut leur apporter un peu de joie, à ces pauvres enfants, il ne faut pas hésiter…Combien sont-ils ici présentement ?...

 

ZLATIN :(Elle fait un geste qui est sensé traduire le nombre) Pas mal…Quarante-quatre pour l’instant. De quatre ans à dix-sept ans…Et de plusieurs nationalités.

 

BONNET : Ce doit être la cacophonie parfois, du coup, déjà que par nature les enfants sont portés à se chamailler…A faire du charivari. Ils s’amusent, quoi …

ZLATIN : Ils sont pleins de vie…Ou plus exactement ils essayent de l’être…Les moins résistants d’entre eux pleurent fréquemment, leurs parents forcément leur manquant cruellement…De toute façon ils veulent tous croire qu’un jour ils les retrouveront…

 

BONNET : Cette perspective adoucit l’épreuve qu’ils endurent actuellement…

 

ZLATIN : Ne dit-on pas que l’espoir aide à vivre ?...

 

BONNET : Oui, l’espoir aide à vivre…Heureusement en tout cas que ces petites et petits vous ont. Vous en premier lieu déjà, madame la grande administratrice de cette maison refuge. Non ?

 

ZLATIN : (Riant) La grande administratrice…Ca fait pompeux comme titre je trouve…Disons que je suis la simple codirectrice, mon mari étant le codirecteur.

 

BONNET : La simple codirectrice ! La simple codirectrice ! ...Pourquoi la simple ? ...Non ? vous êtes la Codirectrice, voilà tout. Et Codirectrice avec une majuscule, du reste…

 

ZLATIN : Vous m’honorez trop, monsieur Bonnet, voyons…

 

BONNET : Tout le monde ne pourrait pas veiller comme vous le faites au confort de quarante-quatre enfants, de différentes nationalités de surcroît…Comme je le disais, heureusement que ces bambines et bambins vous ont…

 

ZLATIN : (Le coupant) Disons qu’heureusement ils nous ont, mon mari et moi et tous les adultes, les encadrantes et encadrants qui par conséquent font tourner la maison…Car en effet que pourrais-je faire toute seule ?

 

BONNET : Je m’en doute. Personne ne peut être au four et au moulin, ça va de soi…

 

ZLATIN : C’est un boulot collégial…Cela étant je me fais du mauvais sang pour tous ces enfants, qu’il me plairait de voir partir un peu partout dans différentes directions…

 

BONNET : Vous craignez pour leur sécurité, vous voudriez alors qu’ils ne fussent plus groupés ? Est-ce ça ? ...Vous pensez que les Allemands, par conséquent au courant de leur présence ici, pourraient venir les chercher ?...

 

ZLATIN : (Moue) Au début de l’année la Gestapo a arrêté un médecin…, médecin qui était également le mien.

 

BONNET : La Gestapo !?...La Gestapo aurait donc montré son tarin ici même ! Nom d’un chien, ce n’est pas très rassurant cette histoire…

 

ZLATIN : ( le coupant) L’arrestation a eu lieu dans un autre village en vérité, à Glandieu, un village cependant voisin…

 

BONNET : Oui, Glandieu…Un médecin…juif ?...

 

ZLATIN : Il le fut pour tout dire. Puis il s’est converti au catholicisme.

 

BONNET : Ah ! ...Visiblement son apostasie ne l’aura pas protégé de la persécution nazie…Je n’étais pas au courant de cette arrestation teutonne non loin de chez nous, ici à Ysieu…Je devais me trouver à Lyon, j’y passe le plus clair de mon temps, j’y dispose d’un appartement. En fait c’est mon habitation principale…

 

ZLATIN : Ha ! à Lyon…Vous y travaillez, sans indiscrétion ?...

 

BONNET : J’y suis notaire, tout à côté de la place des Terreaux, c’est le premier arrondissement…Mon adresse, ici à Ysieu, c’est pour la détente, à mon épouse et à moi. C’est une demeure obtenue par héritage…

 

ZLATIN : Ah !...C’est bien d’être héritier…

 

BONNET : Ce n’est qu’une humble maisonnette, d’une très pauvre valeur, vous savez. Seulement je l’aime bien…Madame Zlatin, vous, vous êtes juive, n’est-ce pas ?

 

ZLATIN : Absolument ! Et à celles et ceux que cette appartenance déplairait, je leur dis…Je leur dis…Je leur dis tous les gros mots de la terre ! (Elle est enjouée)

 

BONNET :(Il rit aussi) Ah ! tous les gros mots de la terre ! ...Même si vous les taisez, ces gros mots, devant moi, ça ne peut que vous faire du bien, que d’ainsi savoir que contre les Schleus, les Schleus en tout premier, vous pourriez les darder alors pour de vrai ! N’est-ce pas ?...

 

ZLATIN : Heu…Oui ! Oui ! ...Oui…Aux Allemands, je leur dis bien des choses…Les Allemands se doutent bien que contre eux, ici en France, et ailleurs où ils se trouvent sans avoir été invités, on déblatère…Ils ne veulent plus avoir les oreilles qui leur sifflent ?

 

ZLATIN et BONNET :(De concert) Qu’ils retraversent le Rhin et qu’ils repartent chez eux !

 

ZLATINE : On ne les retiendra pas !

 

BONNET : Ils ne nous manqueront pas !

ZLATIN : Nos malheurs, nos ennuis, à nous autres les israélites, nous viennent d’eux…Je n’ai pas l’habitude de souhaiter la fin de quelqu’un, mais si Hitler d’une mauvaise maladie devait trépasser, et si personne là-bas à Berlin venait à le remplacer, je parle de quelqu’un qui bien entendu serait du même acabit, un nazi quoi, et bien ce serait un événement formidable.

 

BONNET :Plutôt, oui…Leur Führer là, il se dit qu’il serait justement mal en point…Si ça pouvait être vrai…Car il se peut aussi que ce ne soit que de la propagande.

 

ZLATIN : Dans quel but ?

 

BONNET :(Mimique) Pour nous donner une fausse joie…Les porteurs de la croix gammée sont de toute façon des tordus…Ceci étant, cet Hitler, si quelque attentat aussi pouvait le tuer…Bon, d’accord, la charité chrétienne devrait…

 

ZLATIN : (Le coupant) Vous ne seriez donc pas…hébraïque, vous aussi ? Donc juif ?

 

BONNET : Non…Pourquoi, vous vous l’êtes imaginé ?

 

ZLATIN : Heu…Non, pas spécialement…En fait j’ai sorti ça comme ça…

 

BONNET : Vous avez sorti ça comme ça…Bien des fois s’exclame-t-on sans raison…En tout cas, je le sais, la charité chrétienne…Je suis catholique…La charité chrétienne devrait m’éloigner de toutes les sortes d’imprécations. En effet, peut-on désirer la mort de quelqu’un ?

 

ZLATIN : En principe, non…

 

BONNET : En principe…Seulement, comment ne pas avoir envie de…de…de friser, uniquement friser, le propos malveillant, de faire fi des codes, avec ce numéro un des Prussiens, Hitler, ce belliqueux, qui a voulu que ses hommes en arme aient tous plus ou moins du sang sur les mains ? ...Hitler est l’incarnation du Diable. A son propos, du coup, ne peut-on pas verbalement déraper sans ressentir en soi le poids du péché ?...

 

ZLATIN : Oui…Il faut dire ce que l’on a au fond du cœur…Qu’Hitler commence par être civilisé et qu’il cesse de désunir brutalement des familles et alors personne n’aura le vœu de le voir partir au cimetière…

 

BONNET : Au cimetière…Désunir des familles…Désunir, c’est chez vous un euphémisme ?

 

ZLATIN : Je ne sais pas…Il faudrait dire quoi ?

 

BONNET : (Hésitant) Bah…Je…Disons que la vraie question est celle-ci :Ces enfants que vous hébergez, sont-ils tous…Sont-ils tous définitivement orphelins ?...Je veux dire, est-on vraiment certain que leurs parents, sur lesquels la Gestapo a donc mis la main, sont dorénavant décédés bel et bien ?...La Gestapo assassinerait donc systématiquement toutes les personnes juives qu’elle appréhenderait ?...Partant, désunir sonnerait en effet comme un euphémisme…En clair, en tuant les parents, les Allemands exploseraient plutôt des familles…

 

ZLATIN : Oui…Oui…Désunir serait donc un euphémisme…Mais posez donc ce carton sur ce rebord pierreux voyons…Et tenez, asseyons-nous un peu…A moins que vous soyez pressé ? Peut-être avez-vous quelque chose à faire ?

 

BONNET : Point, pour le moment…Mais vous ?...

 

ZLATIN : La charge de travail avec cette maison est certes importante, mais j’ai mon mari qui n’a de cesse de se rendre utile, tandis qu’aucune autre des personnes, là pour le bon fonctionnement de la maison, ne mégote ordinairement le moindre effort.

 

BONNET : Je m’en doute…En somme, dans cette maison, la maison du hameau de Lélinaz, régnerait donc ce beau sentiment qui s’intitule la fraternité. Hein ?...

 

ZLATIN : Oui, c’est tout à fait ça…Nous sommes une communauté…Cela dit, en ce qui me concerne, je peux m’accorder quelques petites minutes de repos, tout de même, et du reste comme chacune et chacun d’entre nous…Puis là tout de suite, parler à quelqu’un comme vous, en vérité ce n’est pas perdre son temps, vous êtes urbain, intelligent en sus d’être généreux. (Elle désigne la boîte) Vous n’êtes pas tel le dénommé Chaussin…Ça vous cause je présume ?

 

BONNET : Chaussin !?Qui ne le connait pas à Izieu. Un excité…Un paranoïaque…

 

ZLATIN : Plutôt agressif et genre fou du village.

 

BONNET : Guère méchant cependant…(Après un silence) Mais tenez, madame Zlatin, je reviens à notre propos d’à l’instant…Oui, est-on certain que les parents de vos enfants, là, sont…Comment dire ?...Sont partis à…à jamais ?...Pour être plus précis et également direct, les avez-vous vu…mourir ?...En partie ou tous ?...

 

ZLATIN : Grand Dieu, non ! ...En vérité de mes yeux je n’ai jamais vu les Allemands tuer…Mais cependant, il se dit qu’envers nous autres, les juifs, les Allemands font preuve d’une très grande sévérité…

 

BONNET : D’une très grande sévérité…Idem pour moi en tout cas : je nous sais forcément en guerre, mais jusqu’ici j’ai toujours eu la chance de ne pas en avoir vu les pires et détestables côtés…Voir des gens tués, je présume que ça peut traumatiser…

 

ZLATIN : Pardi, oui ! ...Surtout si tués sauvagement…Cruellement…Pfeu ! que d’êtres sans cœur ici-bas…

 

BONNET : Hé oui…Mais je vais vous dire, madame Zlatin, concernant les parents de vos enfants : moi, je préfère imaginer qu’ils sont encore vivants et qu’alors à la fin des déportements allemands tous ces enfants les retrouveront. Et du coup pour eux tous la vie redeviendra comme avant…

 

ZLATIN : Vous préférez voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide…Serait-ce ça ?...

 

BONNET : A quoi bon privilégier le noir par rapport au blanc ?

 

ZLATIN : C’est défendable…Mais toutes ces personnes juives embarquées avec brutalité, monsieur Bonnet, selon vous, où les Allemands les retiendraient elles ?

 

BONNET : Et selon vous ?...

 

ZLATIN : Selon moi…Selon moi…En tout cas ce n’est pas imaginatif ces convois constitués de wagons à bestiaux bourrés de ces gens…

 

BONNET : J’ai comme tout le monde entendu cela…

 

ZLATIN :Alors, ces pauvres personnes entassées, sans ménagement, dans des wagons construits pour le transport des bovins, ovins ou porcs encore, quelle pourrait être leur destination ?

BONNET :Ils partiraient de la banlieue Nord parisienne, ces convois auxquels vous faites allusion…Ils prendraient la route de l’Est…Ne parle-t-on pas de la Pologne, comme point final de leur voyage ?...

 

ZLATIN : Bien oui justement. Et là-bas en Pologne, dit-on, il y aurait des camps…La Pologne c’est mon pays, je suis native de Varsovie…

 

BONNET : De Varsovie ! ...De là votre petit accent…Que je n’aurais pas identifié comme polonais cela étant. Tout en étant certain, néanmoins, de sa provenance slave …

 

ZLATIN : Comme mon époux, il est polonais aussi…

 

BONNET : Pays inconnu pour moi, je n’ai jamais eu le loisir de poser les pieds si loin…

 

ZLATIN : Une fois la guerre finie, quand…Quand ils auront tous été décimés, les nazis, quand l’Europe aura retrouvé sa tranquillité, peut être irez-vous la visiter, la Pologne ?...

 

BONNET : Pourquoi pas, la terre slave présente beaucoup d’intérêt…

 

ZLATIN : Il faudra en tout cas reconstruire, énormément, ces salauds de boches auraient là-bas tout démoli…C’est sûr, la France jouit d’une chance inouïe, à côté de la Pologne, pour parler vrai…

 

BONNET : Il s’est toujours dit qu’Hitler aurait une aversion pour le monde slave…Pour la Russie. Puis pour la Pologne aussi…C’est votre avis ?...

 

ZLATIN : Quand on sait à quel point mon pays est meurtri, par ces ordures de la croix gammée, il est difficile de ne pas abonder en ce sens…Bref, et disais-je, il y aurait en Pologne des camps. Pour les juifs. Il se dit également que dans ces camps les Allemands y enfermeraient les tziganes, les romanichels, les gens qui ont la bougeotte et que les Allemands semble-t-il n’apprécieraient pas du tout…

 

BONNET : Ces individus à roulottes n’ont pas une excellente réputation, déjà…Ce nonobstant, doit-on les pourchasser, les enfermer, ce que feraient en l’occurrence les Allemands ? Non, effectivement…Pour revenir aux camps, ceci étant, en période de guerre, leur existence ne peut pas franchement surprendre en fait. Non ?...

 

ZLATIN : Vous voulez dire qu’il faut bien les mettre quelque part, les prisonniers ?

 

BONNET : Oui, quelque chose comme ça…

 

ZLATIN : Quelque chose comme ça…Seulement, dans ces camps, où donc atterriraient notamment les juifs, la rumeur, persistant depuis quelques temps, voudrait que la maltraitance due aux geôliers y soit légion… En fait, on y assassinerait volontiers…en masse…Avez-vous déjà entendu pareille information, monsieur Bonnet ? Et si oui, quel crédit y accordez-vous ?...

 

BONNET (Réfléchissant) Comme on dit, il n’y a pas de fumée sans feu…Le bruit courrerait en effet que là-bas, en Pologne, dans ces fameux camps, il y aurait de malfaisants individus arborant la croix gammée qui passeraient leurs journées à tabasser les déportés…Pire, les plus sauvages et insensibles de ces bourreaux Schleus extermineraient à l’envi et à volonté et à plaisir…

 

ZLATIN : Votre opinion ?...

 

BONNET : Peut -être que cela est un peu exagéré, sans cependant nier que là-bas dans ces camps quelques personnes prisonnières endureraient…Pourquoi les Allemands extermineraient-ils gratuitement des civils ?

 

ZLATIN : Voyons, pas n’importe lesquels, monsieur Bonnet …Des juifs, des juives, dont des enfants…

 

BONNET (geste de préoccupation et de consternation) Dont des enfants…Oui, dont des enfants…Mais pourquoi alors, si donc cela était avéré ? Qu’auraient-ils à craindre d’enfants juifs, les nazis ?...

 

ZLATIN : Pardi, le fait que demain ils seront adultes, ces enfants. Pour les nazis, c’est un argument amplement suffisant…

 

BONNET : Tuer des enfants ! ...Là ce serait le summum du crime…Les nazis seraient-ils si…si fous que ça ?...

 

ZLATIN : Si fou que ça ?...Ce serait monstrueux en tout cas si vraiment ils tuaient des enfants …(Elle se met la tête entre les mains)

 

BONNET : (Regarde d’abord vers le sol) Depuis l’année 1942, novembre je crois, les Allemands sont présents à Lyon…Ma foi, au regard de la tête de leurs hommes en armes, vous ne pensez pas immédiatement à…Comment dire ? (Relève la tête) A disons des adeptes de l’assassinat ! ...Je dirais même que l’on peut éprou…Que l’on pourrait plutôt…éprouver de l’affection pour certains…

 

ZLATIN : C’est humain…

 

BONNET : Je veux dire que si on ne va pas les embêter, ils ne vont alors rien vous faire…Ils ne sont pas entrés dans Lyon tels des Huns ! …Bon, d’accord, en arrivant ils auraient malgré tout bombardé…Et pillé de même…Sinon…

ZLATIN : Ces militaires germains qui déambulent dans Lyon ne doivent pas avoir de traits communs avec ceux qui opèrent sur le front de l’Est, ça c’est certain…

 

BONNET : Si là-bas sur le front de l’Est sévit la quintessence de la férocité teutonne, alors ici, comme déjà souligné, on a effectivement de la chance…De ces hommes en armes qui ont investi Lyon, et ce doit être partout la même situation ailleurs en France, on dit qu’ils sont surtout bavarois et autrichiens, deux peuples que l’on jugerait à priori sympathiques…A part courser les résistants, ils ne…

 

ZLATIN : Les résistants…Puis courser les juifs…Lyon en regorgerait, qui notamment en tant que réfugiés fuyant le nazisme y seraient venus s’y abriter…

 

BONNET : Ils ont bien fait de venir à Lyon…J’en connais quelques-uns, certains semblent heureux, tandis que d’autres au contraire semblent souffrir…Effet du déracinement, parbleu…

 

ZLATIN : Je sais ce que c’est que de devoir quitter sa terre natale…Toutefois, moi, pour dire la vérité et pour être honnête, je n’ai aucun regret d’avoir laissé choir ma Pologne natale. Ce pays surtout mariste exhalait bien trop l’antisémitisme…

 

BONNET : Ah ! ...Pourtant, il y a peu, j’ai cru comprendre que vous l’aimiez plutôt, votre Pologne natale…Ne m’avez-vous pas suggéré d’aller un jour y effectuer un tour, dès la guerre terminée ?...

 

ZLATIN : Oui, tout à fait…Mais pas aux fins d’y goûter son peuple…Catholique ! Non, y aller pour y admirer le paysage. Puis l’architecture des villes, si tant est qu’elles seront toujours debout au terme de la guerre…Moi, ma Pologne à moi, c’est celle de mes années d’insouciance. Varsovie en ces temps avait de quoi me charmer, je n’appréhendais pas le mal comme maintenant…J’étais en pleine innocence…

 

BONNET : Ah ! l’innocence…Et celle-ci fait alors que vos plus jeunes enfants, je parle de ceux de la maison, ignorent totalement qu’ils appartiennent à une communauté, la communauté hébraïque, pour le moment en danger…Ce serait bien finalement s’ils n’apprenaient jamais qu’ils sont juifs…

 

ZLATIN : Comment ? N’est-ce pas une pique que vous me lancez là, au motif qu’envers les catholiques…polonais, je ne nourrirais nulle amitié ?

 

BONNET :Que nenni voyons, madame Zlatin !...Je ne discute pas votre humeur envers la Pologne catholique. Je suis français et les inclinations des catholiques polonais, je m’en moque en vérité comme de colin tampon, si vous m’autorisez cette expression…En résumé, d’où qu’il vienne, l’antisémitisme je le déplore…

 

ZLATIN : Excusez ma sortie par conséquent…

 

BONNET : Les conditions de votre sacerdoce peuvent vous mettre à cran…Non ?

 

ZLATIN : Oui…Oui…Sans l’exprimer clairement, comme dit déjà, j’ai toujours peur en tout premier pour les enfants…

 

BONNET : C’est tellement compréhensible…Il vous faut avoir beaucoup de résistance…Dites-moi, aujourd’hui, vous êtes française ?

 

ZLATIN : Mon mari et moi nous nous sommes naturalisés en juillet 1939 .A cette époque, nous habitions dans le département du Nord…

 

BONNET : Ah ! ...Le charbon…Et la suite ? ...Enfin je veux dire comment êtes-vous arrivés, vous deux, ici dans le département de l’Ain ? Ici dans le Bugey, à la limite de la Savoie et de l’Isère, et ce à gouverner un home pour enfants juifs ?...

 

ZLATIN : Pour moi, ça a commencé par une formation d’infirmière militaire, suivie à Lille,à la Croix Rouge, alors que la guerre venait de débuter, nous étions lors du dernier trimestre de l’année 1939…

 

BONNET : Triste période, débutait le grand tourment…Et après ?...S’il vous plait ?

 

ZLATIN : Après ? ...De Lille, en 1940, mon mari et moi, nous avons gagné le Sud de la France, soit Montpellier, où comme infirmière de la Croix Rouge j’ai travaillé à l’hôpital militaire de Lauwe…d’où j’ai fini par être exclue du fait des lois antisémites…

 

BONNET : Vacherie ! ...Et peut être aurez-vous été remplacée par quelqu’un qui ne vous arrivait pas à la cheville ! Hein ?...

 

ZLATIN :(Glousse) Je ne suis pas irremplaçable, tout de même…Cependant j’ignore qui dans cet hôpital m’a succédé…Puis ça ne présente aucune importance, de toute façon…

 

BONNET : Peut-être…Or se faire chasser, c’est quand même douloureux…Et ensuite, où avez-vous pu exercer vos talents ?A Montpellier toujours ?...Le climat, là-bas dans l’Hérault, est plutôt assez agréable. Non ?

 

ZLATIN : C’est une ville reposante, agréablement ensoleillée, elle stimule le moral…Donc après, j’ai travaillé comme assistante sociale, à la préfecture, du département de l’Hérault, sans…compensation. Bénévolement appelle-t-on ça…

 

BONNET : Bénévolement ! Quel engagement ! ...De l’altruisme !...

 

ZLATIN : De toute manière, que ne ferait-on pas pour secourir les enfants. En l’espèce, pour moi, il s’agissait de protéger les enfants juifs…

 

BONNET : Je vois…Et ?...

 

ZLATIN : Et ? ...Et bien, avec l’aide d’un prêtre,…

 

BONNET :(la coupant) D’un prêtre !?...Vous voyez, tous les catholiques ne sont pas hostiles aux juifs…

 

ZLATIN : Je l’ai jamais pensé…Avec l’aide d’un prêtre, disais-je, l’abbé Prévost pour ne pas le nommer, je suis…(Hésitation, elle se reprend) Lui et moi nous sommes parvenus à distraire…A soustraire du danger nazi des enfants, enfants juifs, jusqu’ici internés dans un camp de la région languedocienne, Agde, et dans un autre camp du Roussillon, Rivesaltes. De concert nous avons pu en faire passer en Suisse et nous avons pu réussir à en faire partir pour les Etats Unis, ça c’était en 1941…

 

BONNET : Exceptionnel ! Admirable ! ...Voilà plein d’enfants désormais en sécurité…

 

ZLATIN : Et j’ai profondément respiré, lorsque j’ai eu la certitude que ces enfants avaient donc quitté le sol national…

 

BONNET : Je me serais senti pareillement soulagé en les sachant ainsi et dorénavant hors d’atteinte de tous ces odieux prussiens… Et le conte a continué ?...

 

ZLATIN : Ah ! le conte…

 

BONNET : Votre histoire a tout d’une histoire fabuleuse, moi je vous le dis…Oui, c’est un conte…Alors, combien d’enfants sauvés encore ? ...Mais au juste, vos 34 enfants là dans la maison, ils…

 

ZLATIN :(le coupant) Non, pas 34 …Au moment où nous parlons ils sont 44…

 

BONNET : Oui,44…Au temps pour moi …

 

ZLATIN : Tous les enfants dont j’ai eu la charge, sur lesquels j’ai veillée les ai toujours considérés comme mes propres enfants…

 

BONNET : Parce que vous n’en avez pas encore je présume. Non ? ...Vous en aurez sûrement un jour alors, la guerre une fois derrière nous. Et vous serez plus que probablement une mère exemplaire…Si ! Si ! une très gentille maman sans arrêt attentionnée…

 

ZLATIN : Merci de me prévoir comme ça…

 

Au même moment, provenant de la maison, sort un appel : « Sabine ! Sabine ! Tu peux venir s’il te plait ? »

 

ZLATIN :(Se retournant) J’arrive ! (Puis à Bonnet) Le devoir m’appelle…Voulez-vous rencontrer les enfants, mon mari et les adultes qui avec nous deux font tourner la maison ? ...Si oui, passez en l’occurrence après demain, le matin…Sur ce, bonne journée et merci pour les fournitures scolaires…

 

BONNET :(Désignant la boîte) Voulez-vous que je vous la porte jusqu’à la maison ?

 

ZLATIN : Non, ça ira, elle ne pèse tout de même pas cent kilos…Au revoir.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

.

 

 

ACTE DEUX

 

 

 

Même décor. Une voix off annonce : « Deux jours plus tard, après le déjeuner ».

Arrivent Bonnet et Zlatin.

 

BONNET : Et en plus vous m’avez invité à prendre le repas collectif, qui réunit vous autres les encadrants et les enfants. Quel merveilleux moment !

 

ZLATIN : N’est-ce pas ? Et content de ce que vous avez eu dans l’assiette ?

 

BONNET : Je serais bien ingrat et de mauvaise foi également si je vous répondais non.

 

ZLATIN : Notre cuisinier, son prénom c’est Philippe, vous lui avez parlé, vous l’avez vu dans la cuisine, c’est quelqu’un qui a toujours à cœur d’au mieux régaler la maisonnée.

 

BONNET : J’ai vu quelqu’un d’heureux dans ce qu’il fait et de consciencieux…Ce n’est franchement pas évident avec le rationnement. Je suppose. Non ?

 

ZLATIN : Nous avons l’habitude. C’est partout pareil. Ces tickets de rationnement, ça dure depuis un bon bout de temps maintenant…C’est long, on aimerait bien ne plus en avoir besoin…

 

BONNET. Que les Allemands se cassent et alors on pourra manger comme avant. Faire sans retenue bombance et libation si ainsi l’envie nous en prend.

 

ZLATIN. (Rire) Et beaucoup, après les restrictions, principalement en ville, manifesteront sûrement ce genre d’envie, je présume…Pardi, cela ne se fête-t-il pas, une fin de guerre ?

 

BONNET : En principe, oui ! ...En tout cas, cela dit, les envahisseurs, eux, ici en France, ils ne se serrent pas la ceinture ! Les tickets de rationnement, la diète pour dire autrement, eux ça ne les concerne pas. Je m’en rends bien compte à Lyon.

 

ZLATIN : Depuis que les guerres existent, c’est à peu près toujours la même chose. La force occupante, notamment via le pillage, n’oublie jamais de se nourrir comme elle l’entend…

 

BONNET : On l’a vu à Lyon lorsqu’ils sont arrivés, les Schleus. Je fais là allusion au pillage. Ils ont chargé sur des camions différentes denrées et autres matières premières, tout ça devant partir pour le Reich…Ca a du représenter pas mal de poignon, ce butin. Les salopards !

 

ZLATIN : L’invasion allemande coûte cher à notre nation, c’est certain.

 

BONNET : C’est certain, oui…En tout cas les Schleus ont dû exulter de prendre possession de Lyon, au regard de son titre...

 

ZLATINE : Son titre ? ...A Lyon ?...

 

BONNET : Bien oui, voyons…Depuis 1935, Lyon jouit du titre de capitale mondiale de la gastronomie.

 

ZLATIN : Diantre ! ...La capitale mondiale ! ...De la gastronomie…Je ne savais pas ça…Et à qui Lyon doit cette couronne ? Serait-ce Pétain qui a décrété cela ?

BONNET : J’ignore si Pétain est un bien endenté, mais cet honneur fait à Lyon ne vient pas de lui. Ça vous dit quelque chose Curnonsky ?

 

ZLATIN : Curnonsky !?...C’est qui ? ...Un Polonais ?...

 

BONNET : Que nenni ! ...C’est un natif d’Angers, il me semble…Angers, Maine et Loire…Et Curnonsky n’est pas son véritable nom. Il s’appelle Maurice Edmond Sailland, aujourd’hui il a dû dépasser les soixante-dix ans…Comme quoi bien manger permet de vivre longtemps…

 

ZLATIN : Ah ! Curnonsky mangerait bien…lors même que frappe le rationnement ?...

 

BONNET : Non…Il doit subir les privations comme tout le monde…Mais avant septembre 1943 , date d’instauration des tickets de rationnement, il devait fourchetter sec, puisque grand viveur devant l’Eternel et en l’occurrence gastronome et critique culinaire, en plus d’être romancier et également humouriste…

 

ZLATIN : Ah ! ...Un joyeux drille…Ce n’est pas comme ça que l’on dit ? ...Et donc, selon vous, cela les aurait très emballés, les teutons, que d’avoir ainsi à venir s’installer à Lyon, puisque capitale des mets. C’est ça ?...

 

BONNET : Oui ! ...Les Schleus ne badinant pas avec les plaisirs de la table ont dû beaucoup jubiler, en effet, à l’idée de…De venir se mettre les pieds sous la table à Lyon…M’est avis qu’en Allemagne, en tout premier parmi les amateurs de bonne chère ,on a dû apprendre, malgré tout, ce titre décerné à Lyon par le sieur Curnonsky…

 

ZLATIN : Vraiment ?...

 

BONNET : Tout à fait !...

 

ZLATIN : (dubitative) Hum…Les Allemands nous apprécient guère, nous autres les gens de France…Aussi je pense que les …les becs fins, les gourmands, là-bas outre-Rhin, ne doivent pas franchement admettre que Lyon est la capitale…moonnndiale, du bien manger, si cette information devait en vérité avoir franchi le Rhin…Pour les teutons gloutons, fines gueules, ce doit plutôt être Munich, Hambourg ou encore Stuttgart la capitale moooonnndiale de la gastronomie…Pensez vous qu’Hitler soit un gastrolâtre ?...De toute façon il doit tout le temps manger à sa faim et ce qui lui plait .Non ?...

 

BONNET : Je présume que oui…Même si en Allemagne aujourd’hui c’est aussi difficile de bien se nourrir, Hitler, lui, ne doit probablement ne pas faire l’impasse sur la quantité comme sur la qualité…

 

ZLATIN : Et ça doit valoir au surplus pour tous les hauts placés du gang nazi…

 

BONNET : Absolument, oui ! Toutes ces grosses huiles hitlériennes doivent dévorer copieusement et de l’excellence…Les Himmler, Von Ribbentrop, Goebbels, Thierack…J’imagine difficilement le replet Goering, ce patent épicurien, devoir se restreindre…

 

ZLATIN : Ah oui, Goering. Ce Prussien, on le dit grand amateur de Champagne…

 

BONNET : Probablement l’est-il…Croyez-moi, les Allemands en poste à Lyon, et par-dessus tous les officiers, et je connais les adresses, du Champagne, notamment, ils en boivent à volonté et pour eux…

 

ZLATIN (le coupant) Vous connaissez leurs adresses ?...

 

BONNET : Je connais les adresses des lieux où ils festoient et s’encanaillent…avec les femmes de petites vertus…Et pour eux, disais-je, foin des prescriptions relatives au rationnement alimentaire.

 

ZLATINE : En clair, ils y iraient à bouche que veux-tu, ces croix-gamméistes et en l’occurrence ce ne serait pas un sujet pour eux, le nombre de calories nécessaire à la vie auquel nous autres les envahis nous sommes assujettis…

 

BONNET : Effectivement. C’est ainsi…Mais c’est quoi le barème, déjà ?...

 

ZLATIN : Il me faut un peu le connaître, à la maison des enfants nous avons beaucoup de bouches à nourrir…Par jour, ça va de 1200 à 1800 calories par personne, tout ça étant fonction de l’âge, du sexe, de l’activité menée. Par exemple, on ne peut pas dépasser les…les…350 grammes de viande…avec os, par semaine et donc par individu…Pour le pain, c’est 275 grammes par jour. Pour le sucre, je crois, c’est 500 grammes par mois. Pour le riz, c’est…

 

BONNET : (coupant) De toute façon, c’est plus facile de faire le plein à la campagne qu’en ville.

 

ZLATIN : Forcément, eu égard à la générosité de la nature…

BONNET : Hé oui, la belle campagne…A Lyon, depuis quasiment le début de la guerre, pour bien remplir son estomac et avoir ainsi accès aux denrées qui progressivement se sont raréfiées, il faut avoir recours au marché noir…

 

ZLATIN : C’est risqué à ce que je crois savoir…Ne peut-on pas se retrouver au peloton d’exécution pour cette raison ?...

 

BONNET : Qui organise du trafic…du trafic illégal, peut en effet avoir à faire face à de graves ennuis…Il eut un temps, à Lyon, où l’on ne trouvait même plus sur les étals des marchands des pommes de terre, des topinambours et autres rutabagas…Aujourd’hui pour avoir du lait, il faut faire des pieds et des mains. Je me mets à la place d’une famille avec de très jeunes enfants. J’ai des amis à Paris, notamment, qui eux de même ressentent les conséquences délétères de la restriction alimentaire. Pour tout dire, toutes les villes sont touchées par la pénurie…

 

ZLATIN : La pénurie…Nous alors, ici à Izieu, puisque dans la belle nature, nous sommes alors plutôt chanceux…L’exploitant juste à côté, là, la ferme (elle montre du doigt)

 

BONNET (la coupant) Bah oui, les Pertigoz. Vous oubliez que je suis souvent ici et qu’ainsi je connais presque tout le monde. Sinon tout le monde…

 

ZLATIN : C’est ça, les Perticoz, le mari et son épouse, de braves personnes…Fréquemment, ils nous livrent généreusement des œufs, avec eux Philippe le cuisinier nous mijote de succulentes omelettes. Puis des fruits et des légumes. Or il n’y a pas que les Perticoz. D’autres d’Izieu…braconnent…Hé oui, il faut bien ruser et les enfants pour leur développement ont besoin de protéines animales…

 

BONNET : A la guerre comme à la guerre de toute façon…

 

ZLATIN : Je ne couvre pas le braconnage, bien sûr…Mais le prix de la viande, pour nous qui avons des tickets de rationnement, est de toute manière franchement inabordable…

 

BONNET : Lorsque les temps sont durs, il ne reste plus que le système D …

 

ZLATIN : Hé oui, le fameux système D…Bref, à Izieu et alentours, d’aucuns chassent et nous fournissent ainsi du gibier. Considérant qu’ils s’exposent à des dangers, en remerciement, à tous coups, nous leur proposons quand même un peu d’argent, qu’ils refusent de toute façon régulièrement…

 

BONNET : Ils braconnent, en quelque sorte pour l’amour de l’art…Certaines personnes sont comme ça, elles aiment titiller les embarras…Cependant il ne faut pas oublier la dilection du prochain, qui par conséquent va pousser à aider en dépit du péril…

 

ZLATIN : Tous sont émus par le sort de nos enfants, pour eux alors ils veulent se rendre utiles…

 

BONNET : C’est ça l’entraide…

 

ZLATIN : Oui…Mais nous, malheureusement, à ces gens d’Izieu et d’à côté, nous n’avons rien de tangible à leur donner, vu que généralement ils dédaignent le moindre billet, comme je viens de le dire…

 

BONNET : Que cela ne vous tracasse pas. La seule vue des enfants les rétribue de leur philanthropie…

 

ZLATIN : Philanthropie…Ou leur humanité disons…

 

BONNET : Oui, humanité…Sinon dans l’eau il y a du poisson…

ZLATIN : En principe oui…Vous faites allusion à la pêche ?

 

BONNET : Le Rhône, là en bas, c’est un fleuve probablement très nourricier. N’est-ce pas ? Ça doit valoir le coup d’y tendre sa gaule…

 

ZLATIN : (riant) Si vous voulez dire que dans ce fleuve on y pêche sans permission, vous avez raison…La plupart le font, sans toutefois que ce soit systématique. Nos amis fournisseurs locaux ne passent pas leurs temps à braver la loi tout de même…Mais bon…

 

BONNET : A la guerre comme à la guerre, ai-je dit déjà…

 

ZLATIN : Voilà, à la guerre comme à la guerre…

 

BONNET : Et dites-moi…Ceux qui pêchent…en douce, je présume que ce sont les mêmes à peu près que ceux qui vous dégotent de la viande hors marché

 

ZLATIN :(Sur le ton de la rigolade) Et bien monsieur, vous ne voulez pas des noms en plus ?...

 

BONNET :(Rire) Vraiment non…Mais vous savez, j’ai un pied dans le village, l’autre se trouvant en permanence à Lyon. En clair, je connais la vie d’Izieu. Et de ce fait je crois savoir qui sont ceux qui chassent et pêchent en dehors des clous. Et ce dont au surplus je m’en fous !

 

ZLATIN : Je m’en doute…

 

BONNET : Je le sais…L’important, de toute façon, c’est que vos jeunes pensionnaires puissent manger à leur faim déjà. Puis des mets bien apprêtés tant qu’à faire. Et de ça aujourd’hui j’en ai eu la confirmation, le cuisinier de la maison, dans son genre, c’est un vrai cordon bleu.

ZLATIN : Un cordon bleu et aussi bien des fois un magicien, car il doit faire avec ce qui se trouve dans le garde-manger.

 

BONNET : Vous voulez dire que lorsque vous ne disposez que de quatre truites, c’est un exemple comme ça, il est difficile d’alors les partager en autant de bouches qu’il y a à nourrir dans la maisonnée ?

 

ZLATIN : Notamment…Chaque bouche, pour ce qui concerne l’extraordinaire, et là ça touche au poisson et à la viande, est quelquefois en vérité à la portion congrue. Pardi, ce n’est pas tous les jours que nos donateurs peuvent se montrer généreux, principalement ceux qui bravent les interdits.

 

BONNET : Les piégeurs et autres tueurs !

 

ZLATIN : Oh non, ne les nommez pas comme ça, je n’aime pas du tout !...

 

BONNET : Pardonnez-moi du coup…

 

ZLATIN : Il ne faut pas les appeler comme ça, d’autant que quasiment tous braconnent à contre cœur…Mais bon, et je reprends votre formule :à la guerre comme à la guerre…

 

BONNET : Hé oui, à la guerre comme à la guerre…

 

ZLATIN : La guerre…La vilaine guerre que nous font les Allemands, ce peuple haineux et décérébré…Mais je reviens au manger. Philippe…

 

BONNET :(La coupant) Le cuisinier…

 

ZLATIN : Le cuisinier, oui…Je disais à l’instant que c’était un magicien. Oui, c’en est un, car il est capable de continuer à nous faire tendre vers les pâtes ou haricots, notamment, bien qu’il nous en mijote parfois pratiquement une semaine entière.

 

BONNET : En faisant quoi ?

 

ZLATIN : Disons qu’il a des petits secrets de préparation…Il s’y connait en herbes aromatiques…En herbes comestibles…C’est un rural, il a toujours fricoté avec la nature, contrairement à moi…

 

BONNET : Ça a son avantage, que de bien connaître ce que la nature peut nous donner…Philippe, il me semble l’avoir déjà vu ici ceci dit…Cuisinier, c’est son métier ?...

 

ZLATIN : Sûrement. En tout cas il est clerc en la matière…Vous vous êtes rendu dans la cuisine. Aussi avez-vous du voir ces quelques précieux livres de cuisine…

 

BONNET : En effet…

 

ZLATIN :D’après ce qu’il m’a dit, il doit les déplacer je ne sais trop où…Je n’ai pas posé de question. Je ne suis pas curieuse de ce que font dans le privé les personnes qui travaillent avec moi…

 

BONNET : L’incuriosité est souvent une qualité…Mais dites-moi, de l’alimentation, des préparations comme en redite, dirais-je, les enfants n’en ronchonnent-ils jamais ?

 

ZLATIN : La routine, quand routine il y a, ne dérangent nullement les enfants.

 

BONNET : Je vois, ils ne sont pas difficiles

 

ZLATIN : Parbleu non ! Pourquoi devraient ils l’être ? Au fond d’eux ils ont conscience que nous traversons une époque épineuse et que ce n’est pas le moment de formuler des exigences…On n’oublie jamais de leur dire que bientôt tout va commencer à petit à petit s’améliorer ,cependant…

 

BONNET : Ils n’en doutent pas ?

 

ZLATIN : L’espoir fait vivre…Les enfants apprécient beaucoup les moments des repas, en tout cas…

 

BONNET : Ça peut se concevoir. C’est rassurant de se trouver tous ensemble, surtout pour ce moment plaisant qu’est celui du manger…

 

ZLATIN : Tout à fait ! Et du reste, c’est le diner qui le plus les enchante, et à plus forte raison lorsque le réfectoire est allumé, ce qui vaut pour l’hiver en premier. Ou disons pour les jours où le soleil disparaît tôt…

 

BONNET : Je partage ce sentiment…Je comprends ce qui peut être dans leur tête en fait…Diner avec plaisir, bien à l’abri dans le bâtiment protecteur, tout en échangeant chaleureusement les uns avec les autres, et notamment avec vous les encadrants…rassérénant, puis…

 

ZLATIN :(coupant) Rassérénant, absolument…

 

BONNET : Puis ensuite passer aux ablutions et aller veiller dans le dortoir, en pyjama, soit par exemple pour lire ou écouter des histoires, ou pour jouer aux cartes ou encore aux dominos ou aux dames, avant l’extinction des lumières, ce ne peut être que plaisant et rassurant ce genre d’enchaînement de moments, pour un enfant en situation de vulnérabilité…

 

ZLATIN : Très pertinent commentaire ! ...Juste description de ce que la fragilité va utiliser aux fins de se protéger…En tant qu’enfant, auriez-vous vous aussi, un jour, éprouvé ce type de ressenti ?

BONNET : Il me semble que oui…

 

ZLATIN : Vous auriez été un enfant apeuré ?...

 

BONNET : Disons que j’ai toujours su comment il fallait faire pour parer à l’impondérable…M’est avis qu’une fois l’extinction des feux, là dans leur lit, avant de s’endormir, vos enfants tentent évidemment de communiquer avec papa et maman ?

 

ZLATIN : Tous le font, tout naturellement, instinctivement. Peut-être que petit vous l’avez-vous aussi fait ? ...Ah ! vous opinez !...

 

BONNET (Il fait oui de la tête). Plus l’enfant côtoie l’incertitude, plus pareil monologue s’impose à lui. Les enfants dans leur lit, avant de sombrer dans les bras de Morphée, doivent je présume quelquefois pleurer ?

 

ZLATIN : Inéluctablement ! ...Mais ils ne pleurent pas que le soir entre leurs deux draps, malheureusement, si j’ose dire. Réclamant papa maman, à tout heure, ils peuvent larmoyer ; éclater en sanglots…Vous vous en êtes du reste aperçu tout à l’heure au réfectoire, donc lors du déjeuner…Hein ?...

 

BONNET : Oui, en effet…J’en ai vu deux en larmes, c’est votre époux qui les consolait…ça m’a beaucoup touché de voir ainsi leur détresse. L’amour que vous avez pour ces enfants, vous et votre mari est…

ZLATIN : (Le coupant) Mon époux et moi et tous les encadrants…

 

BONNET : Je n’aurais pas fait l’impasse sur eux…Sur elles et eux…Bref cet amour pour ces petites et petits émanant de vous toutes et tous, c’est admirable…

 

ZLATIN : Ces enfants ont tellement besoin de protection…

 

BONNET : Et le faire est pour vous un sacerdoce…

 

ZLATIN : Je suis né pour soutenir ce qui est faible…

 

BONNET : En tout cas c’est toujours poignant un enfant qui pleure et qui ainsi demande papa maman…De quelle façon les tranquillisez-vous ? ...De toute manière je le devine…

 

ZLATIN : Parbleu, nous ne pouvons pas faire autrement, nous leur mentons, puisque leurs parents…pour l’instant…ne sont pas localisables…D’eux, nous ne savons rien…Bref, à ces petites et petits, nous leur disons qu’ils les retrouveront bientôt…Je sais, ce n’est pas bien de mentir et notamment à un enfant…Mais pour le redire, comment faire autrement ?...

 

BONNET : Dès l’instant que vous ne savez rien concernant leurs parents, leur dire qu’ils les reverront prochainement n’est pas franchement un mensonge. Pensez-vous que ces enfants vous croient cela dit ?

 

ZLATIN : En tout cas…ça les apaise sur le moment…Je ressens leur anxiété, quelque part ça m’use intérieurement…Mais regardez donc qui là nous arrive !

 

B0NNET : Et toujours comme vert de rage !

 

ZLATIN : Le sieur Chaussin…Vraiment toujours à fulminer celui-là…L’oiseau de malheur…

 

Chaussin, la quarantaine, grogne effectivement. Il s’adresse aux deux.

 

CHAUSSIN : Ah ! vous deux ! ...Décidemment, vous êtes comme si rien de dramatique ne pouvait se produire ici dans notre bon village d’Izieu. N’avez-vous donc pas d’oreilles, n’avez-vous donc pas d’yeux ? Et là je m’adresse spécialement à vous, miss Zlatin.

 

ZLATIN : Monsieur Chaussin, bonjour d’abord…Mais que faudrait-il entendre, que faudrait-il voir ?

 

CHAUSSIN : Ne faites pas celle qui ignore que le canon tonne.

 

ZLATIN : Je sais que nous sommes en guerre voyons…

 

CHAUSSIN : En guerre, oui…Et n’entendez donc vous pas les propos alarmants qui circulent ? ...Que se dit-il ? ...Il se dit tout bonnement que les salopards de germains se livrent à des boucheries partout où ils passent…

 

BONNET : Ils ont investi Lyon depuis plusieurs mois et ma foi je n’ai pas l’impression qu’ils se conduisent constamment en sauvage.

 

CHAUSSANT :(Hurlant) Déni ! Déni ! Déni ! ...Déni de réalité ! Vous, les catholiques, vous refusez de voir le mal là où il se trouve.

 

ZLATIN : Et moi, que me faudrait-il voir ? ...Pour l’instant je vois un village d’Izieu tout à fait paisible…

 

CHAUSSIN : Vous devriez faire montre de plus de jugeotte, miss Zlatin…Je n’ai rien contre vos enfants, vous le savez parfaitement. Qu’ils soient juifs, je m’en fiche éperdument. Que vous, vous soyez juive, je m’en bran…Je m’en fiche royalement.

 

ZLATIN : Je le sais.

 

CHAUSSIN : Mais les Allemands, eux…Les Allemands, à eux, vous y pensez quelquefois ? ...Madame Zlatin ?...

 

ZLATIN : Pas de manière obsessionnelle toutefois. A quoi bon se mettre martel en tête ?

 

BONNET :(A Chassin) Laissez-vous sous-entendre que la maison des enfants…Des enfants juifs, pourrait faire venir ici les Allemands ?

 

CHASSIN : Serait-ce une projection saugrenue, Bonnet ? N’oublions pas que cette maison des Zlatin n’est pas secrète. N’est-ce pas madame Zlatin ?

 

ZLATIN : Parfaitement, nous ne nous cachons pas…

 

CHASSIN : Partant, Zlatin, vous vous exposez…Vous vous exposez à la…A la mort. Tout bonnement. Mais non content de ça, c’est tout le village que vous exposez à la mort ! Nom de Dieu !

 

ZLATIN : N’exagérons pas, monsieur Chassin, voyons…

 

BONNET (A Zlatin) C’est bien là Chaussin, qui sempiternellement voit poindre l’Apocalypse…

 

CHAUSSIN : Les oiseaux de malheur n’ont pas toujours tort ! (Criant) Nom d’un chien, nom d’un chien, nom d’un chien, vous allez voir ! Alléchés par notre colonie juive, les barbares buveurs de Schnaps vont prendre d’assaut tout Izieu…Oui, Zlatin, il n’y a pas que vos chers enfants et vous autres qui les encadrez qui vont être massacrés, tous les gens d’Izieu en vérité vont y passer. Les sales Schleus vont collectivement nous punir, nous les habitants d’Izieu, pour ainsi vous avoir accueilli.

 

BONNET :(Enervé) Chaussin ! Aurions-nous dû refuser la présence de tous ces enfants ? Donc sous couleur qu’ils sont juifs. ?

 

CHAUSSIN :(Comme gêné) Je…Je…Je ne sais pas en vérité…Il y a parfois des attitudes à adopter et qui peuvent sauver…(Il ne finit pas sa phrase)..Je pressens un malheur cela étant…Les Allemands, ces destructeurs brutaux, ces buveurs de sang…(Phrase non finie)…Oui, oui, ça y est, ils ont pris la décision de rayer Izieu de la carte…Demain…Après-demain…Après après-demain, ils…

 

BONNET :(Le coupant) Ils…Ils…Demain…Ou vraisemblablement jamais…Allons, Chaussin, ne soyez pas autant craintif. Cela vous pousse à vaticiner…

 

CHAUSSIN (Hurlant) Vaticiner ! ...Vaticiner ! ...Dites que je suis un grand déséquilibré ! ...Pfeu ! ...En tout cas, aux frisés je leur tonne, …très comminatoire : retirez-vous, créatures du Diable !

 

ZLATIN :S’ils pouvaient vous obéir !

 

CHAUSSIN : Oui. Or ils ne m’écoutent pas…Oui, les hitlériens préparent leur débarquement, ici à Izieu…Ils vont tout piller…Puis ils vont…violer nos femmes, nos filles…Nos petites filles…Zlatin, dans votre abri sémitique, là, il y a des petites filles…Voyez les déjà dans votre cervelle de butée, oui oui de butée, aux prises avec ces vandales…avinés…Puis Zlatin, après, voire avant, ce sera votre tour ! Vous allez devoir avoir droit à la visite de tout un escadron ! Les uns tous à la queue leu leu !...

 

BONNET (Colère) Chaussin ! Un peu de retenue, tout de même !

 

CHAUSSIN : Je dis seulement ce que je prédis, c’est tout…Bref, après les…les viols, ces messieurs venus d’Allemagne…l’Est ensauvagé, ces messieurs vont nous… (Hésite puis hurle) Ces messieurs vont nous démembrer !…Ils vont nous rotir, comme si nous étions des…des…des…Tenez, comme si nous étions des saucisses de Francfort. ! Ils vont nous pendre par les pieds…Ils vont…Bref, voilà la triste et affreuse vérité…Je le sais très bien, c’est comme ça qu’ils agissent dans l’Est européen…

 

BONNET : A côté de ça, si les Allemands nous démembrent tout d’abord, dans la foulée ils pourront difficilement nous pendre par les pieds !

 

CHAUSSIN : Persiflez ! Persiflez, Bonnet, tant qu’encore vous le pouvez… (A Zlatin) Vous, madame Zlatin…Je vous le demande, solennellement, et ce n’est pas la première fois, filez avec vos gosses, avant que les satanés et sataniques boches fondent ici afin en l’occurrence de commettre les pires atrocités. Ce sont des êtres bestiaux, gardez ça en mémoire…

 

ZLATIN : Les bêtes ne commettent jamais d’atrocités, cher monsieur Chaussin.

 

BONNET : La cruauté, en effet, reste une exclusivité humaine…

 

CHAUSSIN : Disons alors que les frisés ont conservé leurs pulsions…médiévales…Oui, atrocement médiévales…

 

ZLATIN : Atrocement médiévales…Et donc, où devrais-je les transférer, les enfants, afin que d’Izieu il ne restât pas pierre sur pierre ?...

 

BONNET :(A Chaussin) Et dites-nous, si la petite colonie, comme vous l’espérez, partait s’installer autre part, selon vous, cela les amadouerait il, les Allemands, qui malgré tout ce seraient déplacés jusqu’ici ?

 

CHAUSSIN : A mon avis…Oui ! Oui !...

 

BONNET : A votre avis, ah ! oui ah ! oui…Ne seraient-ils pas malgré tout tentés, malgré l’absence de la petite communauté juive, de se laisser aller à la violence ?

 

ZLATIN : Allons monsieur Bonnet, n’entrainez pas la conversation dans cette direction…

 

BONNET : Laquelle ? Celle de la surenchère…macabre ?...

 

ZLATIN : Exactement.

 

CHAUSSIN : L’inquiétude de monsieur Bonnet cependant est très légitime. Autrement dit, les Schleus, furieux de ne pas avoir trouvé ici de communauté juive, comme avec certitude on leur avait indiqué, cer…

 

ZLATIN (Le coupant) Et qui au juste leur aurait indiqué ?

 

CHAUSSIN : Qui leur aurait indiqué ...Je ne sais pas moi. N’importe quel bougre à la langue bien pendue …N’importe quel quidam malintentionné…Puis ne vous cachant pas, miss Zlatin, les boches peuvent de toute façon facilement le savoir que vous vous trouvez ici, comme souligné il y a peu…

 

ZLATIN : Je le sais…

 

CHAUSSIN : Bref, les Schleus, certains d’avoir été roulés, pourraient en effet décider de nous corriger sévèrement, nous autres les gens d’Izieu…

 

BONNET : Mais comment ça roulés ?

 

CHAUSSIN (S’énervant) Ahhhh ! Je ne sais pas moi…Roulés par un olibrius qui leur aurait fait croire à la présence de juifs ici…Bref, pour donc avoir été trompés, les allemands pourraient par conséquent quand même nous punir…Sauf, si le peuple d’Izieu devait leur dire bien fort, aux Schleus, que les juifs,…Que la petite communauté juive, constituée avant tout d’enfants, il l’a chassée…manu militari…Cependant goberaient-ils ?...Rien est moins certain…

 

BONNET (Enervé lui aussi) Quoi ? ...Chaussin ? ...Aux boches il faudrait leur faire croire que le peuple d’Izieu lui aurait…Lui aurait quasi promis un…un…un po…Un po…Un pogrom, à la petite communauté, à la maison tenue par les Zlatin, si elle ne partait pas immédiatement s’installer autre part ? ...Hein ?...

 

CHAUSSIN : Du calme l’ami, je n’ai pas prononcé le terme pogrom…

 

BONNET : Et c’est quoi, chassé manu militari ?

 

CHAUSSIN : Arrêtez Bonnet, vous pinaillez, là…En tout cas, si mentir peut sauver des gens, alors vive le mensonge ! ...Et manu militari, là, ce serait bien entendu un mensonge…Vous n’êtes pas fin, Bonnet, on dirait…

 

BONNET : C’est bon, ça va Chaussin…

 

ZLATIN : Allons messieurs, vous n’allez pas vous disputer tout de même…Cela étant dit, que nous autres les juifs nous restions ici ou non, au cas où les Allemands débouleraient, le résultat finalement pourrait être le même !Je fais erreur, monsieur Chaussin ?

 

CHAUSSIN : Monsieur Chaussin vous demande de ne pas jouer là-dessus, de toute manière, madame Zlatin…

 

BONNET (A Chaussin) Donc le mieux ce serait le départ de tous les enfants. Hein ?

 

CHAUSSIN : Je me tue à le faire comprendre.

BONNET : Et à madame Zlatin, vous lui suggérez d’aller où ?

 

CHAUSSIN : Ce n’est point mon problème…Tenez, qu’elle passe en Suisse. Là-bas, dit-on, le chocolat abonde. Du coup ça va faire la joie des enfants.

 

ZLATIN (A Chaussin) En vérité j’ai déjà participé à pareil passage…

 

CHAUSSIN : Au passage d’enfants vers la Confédération Helvétique ? Alors bravo ! Vous les avez mis hors d’atteinte des salauds de frisés. Il ne vous reste plus qu’à renouveler cette exfiltration, en vous dépêchant, pendant qu’il est encore temps…Pour l’amour de Dieu. Pour l’amour des gens d’Izieu…

 

ZLATIN : De toute façon, dans mon esprit, il n’a jamais été question de m’éterniser ici…

 

CHAUSSIN : Immensément ravi de vous l’entendre dire ! Passez à la pratique toute affaire cessante alors…Sur ce, madame monsieur, je me retire…

 

Il part, évidemment en bougonnant…

 

BONNET : Et demain, si de nouveau on le rencontre, vous ou moi, il nous pronostiquera qu’Izieu, cette fois là , va bel et bien sur sa fin, « l’allemand pouvant même débarquer dans les toutes heures prochaines », appuiera-t-il…

 

ZLATIN : C’est un anxieux…Il vit dans l’anxiété anticipatoire…C’est plutôt mauvais pour la santé, en tout cas…Cependant…

 

BONNET : Cependant ! ... (C’est dit en même temps)

 

ZLATIN : (Riant) Oui…Que vouliez-vous dire, par ce cependant ?

BONNET :  Commençons de préférence par la signification du votre…Celle de votre cependant, un adverbe… oppositionnel…

 

ZLATIN : Un adverbe oppositionnel… Ca exprime une restriction aussi…Bref, je voulais dire que nous aurions tort de ne pas nous méfier, quand même…

 

BONNET : Et ainsi de croire farfelue une venue des Schleux ici chez nous à Izieu, comme Chaussin en effet le prédit…Oui, nous devons forcément faire très attention, et surtout vous avec vos enfants…Toutefois, peut-on croire réaliste la destruction de tout Izieu et l’extermination concomitante de tout son peuple, par représailles ?...Chaussin s’effraye lui-même avec ses noires prophéties…Eventuellement devrait il ne pas trop forcer sur le Guignolet et le Génépi…(Rire) Il se colporterait que ces deux al…Que ces deux distillats auraient sa préférence et qu’une bouteille de l’un ou l’autre n’aurait jamais le temps de vieillir…Trop de ces breuvages ne peut que vous conduire à extravaguer…

 

ZLATIN : Chaussin boirait trop !?...Peut être n’est ce que du potin…Mais laissons de côté cela, voulez -vous ?... Il faut que je vous dise…Je…

 

BONNET :(Coupant) N’empêche que la liqueur…Que l’eau de vie,…ma foi c’est bon…Mais bon…Je vous écoute…

 

ZLATINE : Redevenons sérieux…Il faut que je vous dise que très bientôt je dois rejoindre Montpellier…Je…

 

BONNET : (Coupant) Ah !...Vous partez ?!...(Hésitant)…Vous…Vous…Vous emmenez les…les enfants ?

 

ZLATIN : Que nenni !... Seule, je m’y rends chercher de l’aide…auprès de l’abbé Prévost. Vous vous souvenez, je vous ai parlé de lui la première fois que nous nous sommes vus ?...

 

BONNET : Parfaitement, bien entendu…C’est ce prêtre qui il y a quelques petites années a mis avec vous des enfants à l’abri du danger nazi. Des enfants juifs…Vous en avez fait partir pour la Suisse puis vers les Etats Unis…Est-ce ça ?

 

ZLATIN :Oui…Un pasteur des plus secourables !

 

BONNET : Secourable… Tous devraient l’être en vérité, surtout quand il s’agit de porter assistance aux plus faibles, aux plus vulnérables, ce que sont les enfants. Et à plus forte raison aujourd’hui les enfants juifs…

 

ZLATINE : L’abbé Prévost est intelligent, il aura su faire abstraction de la division profonde de sentiments qu’il y a entre les catholiques et les juifs…Je m’excuse, car vous êtes catholique je crois, mais pour moi, ce sont les catholiques les premiers…Ou disons les plus acharnés à maintenir…les plus acharnés à vouloir que le désaccord entre les deux obédiences se prolongeât…Je m’excuse…Mais je peux me tromper…

 

BONNET : Je pense que vous ne vous trompez pas. Du coup, pourquoi faudrait-il que vous vous excusassiez ?... Je suis catholique en effet et pourtant je n’en ai jamais accepté les excès…

 

ZLATINE : Probablement faites-vous allusion à l’Inquisition je présume ?...

 

BONNET : Notamment…Mais moi je vais vous dire…Pour moi, votre bon pasteur là, l’abbé Prévost, en fait il se devait d’agir. Ou si vous préférez il se doit d’agir. Pour l’amour de Dieu, il se doit ainsi de sauver les enfants. Puis, en les sauvant, il marque une résistance face à l’esprit païen ; face au paganisme…Le nazisme est en soi une religion, en Allemagne on y vénère qu’un seul Dieu, son nom est Hitler…Là-bas il est suspect de fréquenter une église, un temple, désormais…A tout le moins est-ce mon avis…

 

ZLATIN : En tout cas, c’est avant tout par dilection du prochain, et donc au-delà de l’obligation d’obliger Dieu, et celle de contrer les ambitions mortifères de ces allemands dorénavant païens, ces allemands adorateurs de la magie noire et lucifériens, que l’abbé s’est engagé à leur apporter son soutien, aux enfants…Aux enfants juifs. Là est l’unique vérité, monsieur Bonnet.

 

 

BONNET : Je ne me permettrais pas d’en disconvenir, madame Zlatin…Mais dites-moi, pourquoi soudainement ce voyage à Montpellier ?

 

ZLATIN : Je n’ai pas attendu Chaussin pour savoir que les Germains sont

malsains et que nuire aux juifs est leur principal dessein.

 

BONNET : Je l’imagine fort bien…Et ?...

 

ZLATIN : Et…Je vous en ai parlé l’autre jour, ça également, de l’arrestation du docteur Bendrihen, Albert, un natif d’Oran, Algérie, un converti pourtant…

 

BONNET : Un juif devenu catholique…Oui, je m’en souviens, bien entendu…Vous aviez déjà consulté chez lui il me semble…Non ?...

 

ZLATIN : Tout à fait…Et les Allemands lui sont tombés sur le paletot. Tout de même, ça a eu lieu à…à…à disons un très gros jet de pierre d’ici…A trois kilomètres pour être précis…Dans le coin aujourd’hui il y a visiblement du boche…En tout cas, du médecin, maintenant, on ne sait plus rien de lui…

 

BONNET : Préoccupant en effet…Or, il y a eu autre chose ? Un événement qui se serait déroulé dans les proches environs et qui engendrerait…Comment dire ?...Des frissons ?

 

ZLATINE : Des frissons…

 

BONNET : Oui, un événement d’importance…

 

ZLATIN : Il y en a eu un en effet…Et objectivement ça de quoi inquiéter…Vous savez…ou éventuellement vous ne savez pas, notre maison, celle d’ici celle d’Izieu (Elle la désigne du doigt), dépend administrativement d’un organisme

 

BONNET : (coupant) Mais si, je le connais, cet organisme. Il est dû au gouvernement de Vichy. N’est-ce pas ?

 

ZLATIN : Disons que Pétain l’a fondé à la demande autoritaire de l’envahisseur allemand…

 

BONNET : Sur injonction des Vandales…Cet organisme est surtout connu pour son sigle du reste : l’UG…

 

ZLATIN : (coupant) L’UGIF. C’est ce qu’à l’instant je voulais dire. C’est un sigle et également un acronyme au surplus…Bref, je continue mon explication. Donc, la maison d’Izieu, et moi nécessairement, ainsi que mon époux, et toutes les personnes qui y oeuvrent au service des enfants, dépend de l’UGIF et précisément de sa troisième direction, dont le siège se situe à Chambéry, préfecture de la Savoie…Et il…

 

BONNET : (coupant)Et…Et…Et…Ne me dites pas que l’UGIF de Chambéry a reçu la visite des Schleux ?

 

ZLATIN : Et bien si ! C’était ce que je voulais dire…Il y a quelques jours, la Gestapo, rien que des individus comiques et attachants n’est-ce pas, y a effectué une rafle. Tout le personnel est parti pour la Kommandantur. Probablement a-t-il été convoyé jusqu’à Lyon…Je ne dois pas oublier de vous dire que le siège de l’UGIF se situe à Lyon…Ou plutôt se situait à Lyon, car en février dernier les Allemands y ont fait saut, ils ont embarqué tout le monde et forcément bouclé les locaux…

 

BONNET : Très fâcheux ! ...Très fâcheux ! ...Très inquiétant…A fouiller dans les locaux, notamment de l’UGIF de Chambéry, il se pourrait alors que la Gestapo ait dégoté des infos sur Izieu…Non ?...

 

ZLATIN : Parbleu, oui…Auquel cas, les Allemands doivent désormais connaître la maison…Et l’existence en l’occurrence des Zlatin et de toutes les bonnes personnes en poste ici. Et bien entendu je n’oublie pas les enfants…

 

BONNET : Ca fait froid dans le dos alors…Cependant ils n’ont pas encore débarqué…

 

ZLATIN : Si oui, ça se serait vu ! Et on les aurait entendu…

 

BONNET : Oui, oui, bien évidemment…Mais peut-être ne savent-ils rien au sujet de la maison, finalement, car ils n’auraient tout simplement pas lu je ne sais quel document à Chambéry qui l’attesterait !? Et de vous ainsi ils ne sauraient rien…

 

ZLATIN : Je ne sais pas…Suite à cette descente à Chambéry, en tout cas, une assistante sociale s’est précipitée ici, aux fins d’instamment m’intimer de disperser les enfants…Je me rends à Montpellier, sans doute vais-je partir demain, il me faut l’appui précieux de l’abbé Prévost…C’est urgent maintenant, tout de même, il me semble…On ne sait pas ce que savent les Allemands…Au fond de moi j’ai peut-être peur des visions de Chaussin…

 

BONNET : Il sait s’y prendre pour impressionner son prochain, mine de rien…A Montpellier, vous escomptez vous y rendre par quel moyen ?

 

ZLATIN : Via le train…

 

BONNET : Parfait ! Je me rends à Lyon dès demain, tôt le matin…Venez avec moi, je vous déposerai à la gare Lyon Perrache, où là vous attraperez un rapide pour le Midi. C’est d’accord ?

 

ZLATIN : Volontiers !

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE TROIS.

 

Même décor.

On entend une voix off : « Jeudi 6 Avril 1944, le matin »

On entend en off des voix excitées : « Raus ! Raus !...Schnell !...Schnell !... »

 

On entend des voix d’enfants, voix jeunes : « Laissez- nous ! Laissez -nous tranquilles…on a rien fait de mal…Vous n’avez pas le droit…Laissez-nous tranquilles !... »

 

Puis on entend des bruits de véhicules. Les bruits vont en diminuant…

Puis c’est le silence…

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE QUATRE.

 

Voix off : « Vendredi 7 avril 1944. Lyon, septième arrondissement. Centre Berthelot,14 et 16 avenue Berthelot, siège de la Gestapo lyonnaise. »

Le décor ? Rien.  Seulement un grand drapeau nazi.

 

Arrive un personnage habillé en civil. Il fait le salut nazi.

Il grogne : « Heil Hitler !» C’est Klaus Barbie.

 

KLAUS BARBIE : Je suis Klaus Barbie…Depuis février 1943,je dirige la Gestapo ici à Lyon…Nous ne sommes pas trop mal installés ici dans ce bâtiment un brin moderne et pas trop éloigné du cœur de Lyon…C’est le Centre Berthelot, à l’origine une école du service de santé militaire, de l’armée française bien sûr, et que le Reich a réquisitionné l’année dernière, pour donc donner un toit à son bras séculier qu’est donc la Gestapo.…Ici, il y a de la place, et dans les sous-sols, nous autres de la Gestapo, nous pouvons nous laisser aller à jouer de la…musculature…Hé oui !...Evidemment, pas envers n’importe qui. Les Allemands n’opèrent pas ici à Lyon et partout dans sa région pour maltraiter…Ou disons pour corriger sans discernement. Qui n’a rien à se reprocher ne peut nous redouter…En revanche, il ne faut pas être…communiste…Résistant, autrement dit terroriste, malfrat, donneur de mort…Et de même ne faut-il pas être juif… (Il se met à crier et gesticuler) Les juifs,…ces parasites, qui s’enrichissent sur le dos d’autrui, ces vers de terre gluants, ces créatures dégénérées, ces démons biologiquement tarés…Les juifs nous en imposeront jamais !Heil Hitler !

(Maintenant calmé et riant) Savez-vous comment me surnomme-t-on, ici à Lyon ?... Le boucher de Lyon !...Hein, sur moi, ça en dit long. Non ?...Ce nonobstant, je n’ai pas attendu de me trouver muté à Lyon pour manifester des accointances avec…Avec disons la…sévérité…D’aucuns diraient que j’ai toujours eu une attirance pour la brutalité…Je vous rassure, je sais aussi être charmant…Cependant est-ce coupable de…de…de torturer des individus qui pour mon Führer ne manifestent aucun respect et qui tout bonnement exécrent le bon peuple germanique ?Lorsqu’on arrête un bandit qui prépare un attentat, un sabotage, ne doit on pas le cuisiner, sans mollesse, afin qu’il nous livre l’identité de son ou de ses comparses, de son ou ses affidés, quand on le soupçonne de ne pas agir en solo, ceci étant rare d’ailleurs ?...Il est des antinazis, des antiallemands, ce qui revient au même, qui chosifient ainsi leur haine par le biais de la violence et qui, quand on leur m et le grapin dessus, jouent malgré tous les héros, malgré ce qu’ils endurent ils restent muets et nous cachent par conséquent qui sont leurs complices. N’est-ce pas ridicule d’aller volontairement vers la mort,…violente ?...Instinctivement, chaque être…raisonnable, ne doit-il pas opter plutôt pour la vie ?Bref, c’est leur problème…Moi, aux gredins qui se moquent de moi en se taisant, aux gredins qui abusent de ma patience, au nom de la…sainte Croix Gammée, que je ne supporte pas de voir attaquée, je leur réserve un traitement à l’eau du robinet ou à l’électricité, c’est selon mon humeur, avec la ferme intention de ne pas céder aux ronds de jambes de la solution de continuité…Des gones et autres gusses s’entêtent à ne point accoucher !?Alors pour ces idiots élangués, c’est la mort…J’aime,…par devoir patriotique tout d’abord, puis ensuite par besoin physique, noyer de temps en temps un récalcitrant, quelqu’un qui donc n’a pas voulu coopérer quoi. Hop !la tête dans le lavabo. Ou une plongée intégrale dans la baignoire…Même un bon nageur et habitué au sous-l’eau n’aura de chance de s’en tirer…Sinon il y a le courant. Ce n’est pas mal comme moyen pour rayer de la circulation un assassin d’allemand ou de kollabo ; pour punir qui a opté pour la faction. Avec la lie qui vomit le Reich, il ne faut pas hésiter à faire parler le jus. La Gestapo de Lyon a à son actif une bonne série d’électrocutions…Combien ?...Bon, je ne sais pas, je n’ai pas compté non plus…

L’année dernière, le 21 juin je m’en souviens, la Gestapo a marqué un point capital dans sa lutte contre cette coalescence de malfrats criminels qu’est la Résistance, et ce en arrêtant son chef, ici à Caluire et Cuire, banlieue nord lyonnaise, le dénommé Jean Moulin, que j’ai essayé de faire baver à coups de poings, j’ai quelques talents de boxeur, or en vain…Ce maudit français, plutôt coriace, n’a pas lâché un morceau quant à son réseau, en dépit de mon comportement bestial. Occire à coups de poings, ça a de l’allure ! Bref, pourquoi ce terroriste de Moulin, ce coupe-jarrets n’a-t-il pas été martyrisé jusqu’à trépasser ?Pourquoi aura-t-on fait une exception avec ce muet ?Probablement devais-je avoir autre chose à faire que de le finir, ce jour là…Je devais être fatigué de lui asséner des coups. C’était le premier jour d’été, peut être alors avais-je envie d’aller me promener dans la Presqu’île, pour notamment regarder les jolies femmes ?...Le Moulin, en tout cas, fut transféré à Paris, où là-bas les collègues de la Gestapo locale ont du à leur tour amicalement le caresser. On a appris, ici à Lyon, que ce chef terroriste serait mort dans le train qui le transportait en Allemagne, au début du mois d’après, juillet, sûrement d’hémorragie interne. Les collègues parisiens sont aussi irascibles…De toute manière, à Berlin, depuis tout le début, on nous serine d’avoir la main lourde, si nécessaire…Les faibles, les altruistes, à la Gestapo, ils n’ont rien à y faire…Donc, je suis appelé Le Boucher de Lyon. Cependant, j’ai déjà été boucher. Ainsi aurait-on pu aussi m’appeler le boucher d’Amsterdam !En effet, avant Lyon, j’ai servi aux Pays Bas. Du batave, j’en ai battu comme plâtre. Là- bas aux Pays-Bas, j’ai monté des rafles, de juifs, d’émigrés allemands, de Francs-Maçons .J’ai commandé des pelotons d’exécution. Dans le Ghetto juif d’Amsterdam j’ai semé la terreur…Ici, en France, dans l’Ain et le Jura, j’ai organisé des battues, car il y avait du maquisard à faire sortir du bois et après à travailler au corps puis au final à flinguer. Quelques villageois oseraient ils apporter imprudemment assistance aux maquis ?...Pas de pitié pour la plèbe des champs !Si tout un village doit être exterminé pour cause de lien étroit avec les voyous du maquis, et bien faisons-le !...Ici, à Lyon, l’année dernière, deux policiers allemands ont perdu la vie, lâchement assassinés par d’odieux résistants, des primaires analphabètes plus que sûrement et qui sur une mappemonde s’avéreraient incapables de situer le Grand Reich....Bref, ça a porté à conséquence : immédiatement j’ai fait fusiller 22 otages, des hommes, mais aussi des femmes…puis des enfants ! (Hurlant) C’est comme ça, on ne touche pas à un seul cheveu d’un allemand, sinon il y a des représailles, qui ne vont pas épargner ce qui d’apparence est innocent…(Puis calmé) A Bron, ici en banlieue lyonnaise, l’an passé, j’ai fait coller le dos au mur à 70 juifs, pour sans pitié les mitrailler…Point besoin d’avoir ourdi, ceci dit, du vilain contre un ou plusieurs représentants des forces du Reich pour ainsi y passer, quand on est juif…Aucun enfant juif n’irait taquiner désagréablement un serviteur du Reich ,ça je veux bien l’entendre. Et pourtant, des mômes juifs, j’en ai fait tuer… Début février dernier, j’ai fait rafler tout le personnel du siège de l’UGIF, ici à Lyon, au 12 rue Sainte Catherine, dans le deuxième arrondissement. Çà a concerné 86 individus, des êtres impurs…J’aurais pu le jour même de la rafle à cette Union Générale des Israélites de France les faire tous passer par les armes. Mais à la place, décision fut prise de leur offrir un aller simple pour Paris. Le côté Drancy de Paris, et qui ne donne pas envie…Hie r, jeudi 6 avril, mes hommes et moi nous nous sommes tapé 70 bornes pour aller cueillir toute une colonie de juives et juifs, du juvénile, du prépubère, située dans un trou nommé Izieu, dans l’Ain. Sur le flanc du Jura. Notre information était bonne, nous ne nous sommes donc pas dérangés pour rien, sinon j’aurais sérieusement colère et il s’en serait suivi du grabuge…Nous avons débarqué sur le coup de 9 h30 et, effectivement, là dans une importante bâtisse, par nos soins d’entrée encerclée, nous avons en l’occurrence trouvé les mômes et des adultes, là aux fins de les encadrer. Combien de mômes youpins ? Je n’ai pas le nombre précis en tête. Un peu plus de quarante il me semble. Combien d’adultes, eux aussi bien entendu youpins ? Une poignée…Les nombres exacts vont figurer dans le rapport de toute façon. Ça a donné une bonne cargaison, nous avons rempli les deux camions avec lesquels nous étions venus…Les loupiotes et loupiots n’ont pas tous rechigné à grimper dans les véhicules. A l’instar des adultes. Mais il a fallu quand même lancer du schnell ! schnell !... De toute manière aucun n’avait intérêt à trainer les pieds, car nous n’avions pas parcouru toute cette distance depuis Lyon pour les ménager. Nous n’étions pas prêts à accepter que cet agrégat juif ne nous facilite pas la vie. Cela étant dit, nous ne nous trouvions pas à Yzieu pour une opération grand nettoyage, soit pour liquider tout ce petit monde youpin…Bref, soixante-dix bornes dans un sens. Et idem pour regagner Lyon. Une escapade dans le Bugey assez fatigante. Ah ! oui, j’oubliai…(Riant)…Minable provocation ! A l’instigation de l’une de ces femmes entourant ces mômes, une certaine madame Levan si j’ai bien retenu, médecin de son état et médecin de la colonie, ils ont entonné, à peine montés dans le camion, Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine . Quelle effronterie !Je ne l’ai pas entendu, je venais de m’installer dans la Traction Avant.. Mes hommes se sont faits violence pour ne pas distribuer des coups de crosse à toute cette vermine chantante…Des terroristes en herbe…Bref, tout ce petit cheptel youpin, dès notre retour sur Lyon, a été conduit à la prison Montluc, un établissement très…très exquis disons du troisième arrondissement. Les adultes y ont passé la nuit, bien attachés. Les lardons juifs, eux, n’ont pas été ficelés, tandis qu’ils ont dormi à même le sol…(Hurlant) Pourquoi, ces derniers, ces prisonniers, nous aurions dû les choyer, les traiter avec humanité, parce qu’enfants !? A chacune et chacun nous aurions dû offrir un lit ? Montluc n’est pas un palace…Là ou ils vont se retrouver, je doute qu’ils dorment dans des lits avec draps…en soie ou non…Après cette nuit passée à Montluc, où inamicalement nous avons interrogé les adultes, tout ce petit monde d’Izieu va emprunter le tramway, direction la gare Lyon Perrache, et ce pour s’installer dans un train en partance pour Paris, versant camp de Drancy, arrivée demain matin. Ce que l’on va faire d’eux ensuite, ça je l’ignore…De toute façon l’après Drancy n’est pas de mon ressort…

 

 

 

 

 

 

 

ACTE CINQ , DERNIER ACTE.

 

Voix off : « Izieu, le dimanche 23 avril 1944 ».

Bonnet et Chaussin se rencontrent devant la maison des enfants désormais déserte. Chaussin gesticule comme d’habitude.

 

CHAUSSIN :  Aaaaah ! Bonnet ! ...Les Allemands ! Les boches ! Les frisés .Les Schleux. Les hitlériens. Les croix-gamméistes. Les Teutons. Les Vandales. Les Bavarois...Les Prussiens. Les casques pointus. Les germains…Les…les…les…Bon je ne sais plu…Comme prévu, ils sont venus…A votre air, Bonnet, vous ne me paraissez pas au courant. Je me trompe ?

 

BONNET : Au courant !?...Précisément, au courant de… ?

 

CHAUSSIN : Au courant…Au courant…Ils ont embarqué les gamines et gamins, voilà tout.

 

BONNET : Les gamines et gamins ?...

 

CHAUSSIN : Et évidemment les adultes également…

 

BONNET : Je rentre tout juste de Lyon, je ne pouvais donc pas savoir ce qu’ont fait ici les allemands…(Il désigne la maison) La maison est vide on dirait…

 

CHAUSSIN : Nom de Dieu, vous n’écoutez pas ce que je vous dit !?...Il n’y a plus un chat là-dedans, puisqu’ils ont embarqué…Puisqu’ils ont raflés tout le monde, ces salopards de …Bochards ! ...Bochards !...Bochards !...

 

BONNET :C’est vraiment une ténébreuse nouvelle, en effet…Mais voulez vous vous asseoir un peu et arrêter de gesticuler comme ça…intempestivement. ?

 

CHAUSSIN : Intempestivement ! Intempestivement…Il y a de quoi, non ? Vous voudriez me voir calme ?

 

BONNET : Les Allemands ne rodent plus par-là, non ? Ils ne vont donc pas réapparaître…Vous devriez vous faire soigner les nerfs. Je peux vous indiquer un ou même plusieurs éminents spécialistes qui exerce sur Lyon. Je peux même vous y voiturer, si ça vous dit…

 

CHAUSSIN :Plus tard !Plus tard !Plus tard !...Quand la pourriture nazie ne sera plus qu’un triste souvenir. Lorsque tout Lyon sera passé à la fumigation !

 

BONNET :Hé, doucement,  j’y vis…Mais dites moi, Chaussin, la rafle Alleman-

-de, ici à Izieu, elle a eu lieu quand ?

 

CHAUSSIN : Quand ? Le 6 de ce mois. Un jeudi. Effroyable jeudi…Triste six, je vous le dis…

 

BONNET : Aucun doute…Etiez vous présent ?

 

CHAUSSIN : Je les ai vu arriver les casqués ! Et, tout de suite paniqué, j’ai immédiatement détalé…Je me voyais déjà le corps criblé de balles, parce que l’un de ces Schleux m’aurait aperçu en train de filer. Je…

 

BONNET : (coupant) Ce qui visiblement ne se sera pas produit…Peut être que l’un de ces Schleux en vérité vous aura-t-il vu cavaler comme un lièvre, mais n’étant pas ici pour ouvrir le feu à l’aveuglette, et pour abattre par conséquent tout ce qui bougeait, il vous aura épargné…

 

CHAUSSIN : Epargné…Epargné…En tout cas, moi, bombant ventre à terre, je suis parti me cacher, priant le Ciel pour qu’Izieu ne devienne pas un vaste brasier…

 

BONNET : Et Izieu aura donc échappé aux flammes…Mais Chaussin, vous n’avez donc pas vu comment ils se sont comportés avec les enfants et avec le personnel encadrant, les boches là ?...Madame Zlatin était-elle là et donc revenue de Montpellier ?...

 

CHAUSSIN : Zlatin, revenue de Montpellier !?...

 

BONNET : Oui, se trouvait elle là ?...

 

CHAUSSIN : Je l’ignore…Pour dire la vérité, c’est seulement hier que j’ai eu des détails sur la rafle de ce 6 avril…

 

BONNET : A laquelle vous n’aurez donc pas assisté, puisque caché…

 

CHAUSSIN : (mécontent) Ca va ! Vous, qu’auriez-vous fait à ma place ?... Seriez-vous de ces individus que rien apeure ? ...Vous vous seriez colletés avec les casqués et vous leur auriez ordonné de repartir de là où ils provenaient et d’ainsi laisser les enfants et leurs encadrants ?

 

BONNET : Non...A l’instar de quiconque, je peux être gagné par la peur. Et je ne vous critique pas d’avoir fui aux fins de vous mettre à l’abri…Allez, continuez donc votre récit, je vous prie…

 

CHAUSSIN : En fait j’ai rencontré Perticoz…Le fermier tout proche, là. (Il désigne du doigt la ferme)

 

BONNET : Oui, oui, Perticoz, le fermier à côté de la maison des enfants. Et alors ?...

 

CHAUSSIN : Et bien lui…Lui, ne s’affolant pas comme moi…et n’étant donc pas parti pour aller se planquer quelque part dans les bois, lui, car aux premières loges, il aura du coup assisté à tout…

BONNET : Autrement dit ?...

 

CHAUSSIN : Autrement dit…Autrement dit…Il m’a dit que les germains vociféraient et semblaient ne pas vouloir trop trainer ici et que des enfants possiblement effrayés pleuraient…

 

BONNET : Ah !  Des enfants pleuraient…Voilà qui est bien dramatique…El les germains…Les boches là, aux gamines et gamins, ils leur ont fait du…du mal ?

 

CHAUSSIN : Pas à la connaissance de Perticoz. Disons que les gosses ils les ont bousculés un peu…Surtout les gosses qui lambinaient et se montraient peu emballés à grimper dans les camions. Il y avait deux camions. D’après Perticoz,

Il y avait plus d’une dizaine de soldats…Puis il y avait une bagnole avec dedans la Gestapo…Perticoz a entendu l’un de ces agents en gabardine lancer : « Dépêchons-nous, nous devons être de retour à Lyon avant midi…

 

BONNET : Pour une opération de cette taille ce ne pouvait être que la Gestapo de Lyon, forcément.

 

CHAUSSIN : C’étaient les mecs de la Gestapo qui commandaient les troufions casqués et bottés…Mais savez vous qui se trouvait de la fête, hein ?....

 

BONNET : Qui se trouvait de la fête ?...

 

CHAUSSIN : Oui, qui se trouvait là, avec la Gestapo, et qui avec elle était donc arrivé en auto ?

 

BONNET : En auto ?...

 

CHAUSSIN :Oui, en auto…Celle de la Gestapo…

 

BONNET : En auto de la Gestapo ?... Comment pourrais-je le savoir…Je ne sais pas moi…Au hasard…Goebbels ?...Himmler ?...Göring ?...Voyons voir ?...Non, je ne sais pas…A moins qu’il s’agisse d’Hitler en personne ?...

 

CHAUSSIN : Allons Bonnet, le moment n’est pas à la blague !...

 

BONNET : Mais monsieur Chaussin, ressemblerais-je à l’instant à quelqu’un qui…qui…Tiens, à quelqu’un qui galèje ? Hein ?...

 

CHAUSSIN : Qui galèje…Qui galèje…Pfeu…

 

BONNET : Oui, qui galèje…Allez, oubliez que ma pratique des arts divinatoires est insignifiante, s’il vous plait, et ce en me livrant le nom de l’individu qui serait donc arrivé ici avec les mecs de la Gestapo…Et qui se trouvait donc à la fête…Alors ?

 

CHAUSSIN : Alors ?... Et bien Perticoz a été formel : c’était Bourdon, l’accompagnateur de ces bourres au service de Berlin…

 

BONNET : L’accompagnateur de ces bourres au service de Berlin comme vous dites, c’était Bourdon… (Il réfléchit) Bourdon…Bourdon…Ah ! oui,  Bourdon, Marcel Bourdon je crois…Oui, oui, je me le remets…Il est fermier ici, à Izieu, n’est-ce pas ?

 

CHAUSSIN : Affirmatif !...Sa ferme est située là-bas un peu plus loin (Geste démonstratif)

 

BONNET : Oui, je vois…Il y a sa dame également…

 

CHAUSSIN : Absolument…Il est marié…

 

BONNET : Et peut être bien qu’il ne serait pas du pays…Ne provient-il pas de l’Est là-haut ?... L’Alsace ?

 

CHAUSSIN : La Lorraine plutôt. C’est un gars de Metz. Et quand il est né, la Lorraine appartenait il me semble à l’Allemagne…

 

BONNET :Il en faut peut être plus pour devenir un indéfectible ami des allemands aussi. Non ?...

 

CHAUSSIN : En tout cas avec eux il ne s’est pas conduit en ennemi, aux dire de Perticoz…

 

BONNET :  Je vois…Et il est toujours là à Izieu ?

 

CHAUSSIN : Pfeu !... Figurez- vous que l’oiseau se serait envolé Ou pour être précis, les deux oiseaux auraient quitté le nid…

 

BONNET : Mais sa femme, de quoi pourrait on l’incriminer ?

 

CHAUSSIN : C’est sa femme…C’est peut-être suffisant par conséquent…

 

BONNET : C’est plutôt hâtif…

 

CHAUSSIN :Votre épouse, Bonnet, ne sait-elle pas à peu près tout ce que vous faites ?

 

BONNET : Disons que nous partageons beaucoup de choses ensemble…Mais bon, quand même pas la totalité de nos idées…Un couple réellement à l’unisson, un couple pour tout de bon en fusion, ça ne doit pas courir les rues j’ai l’impression…

 

CHAUSSIN : (Moqueur) Ah ! ah !... Cela voudrait-il dire que chez vous il y aurait quelquefois comme du gaz dans l’eau, … pour divergence de pensée ? Ce serait comme à couteau tiré chez les Bonnet ?

 

BONNET. Point, Chaussin !.. Sous notre toit, à mon épouse et moi, c’est l’harmonie…Ou pour être précis c’est quasi l’harmonie…Les différents se règlent rapidement, de toute façon. (Chaussin continue à être moqueur) Et arrêtez je vous prie de jouer au sot comme ça…Et revenons à nos moutons. Re…

 

CHAUSSIN :(coupant) Revenons à Bourdon…A Lucien Bourdon…Je devine que vous allez me dire que sa disparition est étrange et qu’alors elle ne peut plaider en sa faveur. Hein ?...

 

BONNET : Evidemment…Quand on n’a rien à se reprocher on ne joue pas la fille de l’air, il me semble…A côté de ça, partir ne fait pas de vous obligatoirement un coupable…Chaussin, vous pensez donc qu’il aurait vendu aux boches l’existence de la maison des enfants ?...

 

CHAUSSIN : Bah !... Difficile d’en douter, vu qu’il a été vu avec eux, eux les Schleux…

 

BONNET : Bourdon aurait très bien pu être leur prisonnier, aussi. Non ?...

 

CHAUSSIN : Pardi non !... Aux dires de Perticoz le Bourdon avait bel et bien la bride sur le cou…Aucun bidasse ne le tenait en joue…

 

BONNET : Si donc réellement félon, soit kollabo, il était mieux pour lui qu’il maintenant au courant de sa basse perfidie, elle pourrait effectivement lui faire un mauvais parti…

 

CHAUSSIN : Juste vengeance de toute façon…Je ne serais pas serein si moi j’avais trahi…Je suerais tout le temps à grosses gouttes…

 

BONNET : Cher Chaussin c’est déjà ce que vous faites. Soit suer…Mais uniquement de peur…La peur du Boche…Ce qui est plus honorable, bien sûr…

 

CHAUSSIN : Heureusement que vous l’avez rajouté…

 

BONNET : Je me le devais...Ceci dit, les balances, les mouchards, généralement ils se sentent en permanence sur le gril…Mais alors, si Bourdon les a réellement renseigné, les boches, ça veut donc dire que la maison des enfants, tout en étant pas une institution à la dérobée, mystérieuse, ne leur était pas connue !...Madame Zlatin ignorait ce que les allemands savaient sur la maison en vérité…

 

CHAUSSIN :  Vous voulez dire que les allemands auraient pu savoir sans éprouver l’envie de venir ici ?Et que Bourdon en quelque sorte leur aurait mis le pied à l’étrier !

 

BONNET : Eventuellement…Par conséquent, sans la mouchardise du Bourdon, les Zlatin auraient eu toute latitude de les disperser, les enfants…

 

CHAUSSIN : Et ainsi auraient ils pu, les enfants, être conduits en territoire helvétique…Zlatin avait ce plan je crois…

 

BONNET : Exact !... Croyez-moi Chaussin, au Bourdon, si certain d’avoir face à moi un fieffé coquin, je lui ferais un cocard !

 

CHAUSSIN : Aucune miséricorde pour ce genre de lascar, faut-il avoir de toute manière. A pendre haut et court, voilà tout.

 

BONNET :  Radical le Chaussin !... Ceci étant dit, j’aurais bien aimé savoir si madame Zlatin était là, revenue donc de Montpellier…Si oui, probablement aura-t-elle été elle aussi embarquée…

 

CHAUSSIN : Logiquement, oui…Mais voyez donc avec Perticoz, il vous le dira s’il le sait…En revanche, le mari, monsieur Zlatin, lui il se trouvait bien dans la maison…Et du reste lors de l’arrestation, monsieur Zlatin, qui venait de prendre place dans l’un des deux camions bâchés, à l’endroit de Perticoz aura eu cette injonction…Une injonction amicale bien entendu…Ou disons l’aura ainsi enjoint : « Ne sortez pas, restez bien caché chez vous ». Alors qu’il était déjà sorti d’ailleurs…

 

BONNET : Ah !...  Et alors, résultat ?

 

CHAUSSIN : Résultat ?... Zlatin s’est mangé un coup de mitraillette dans le ventre et d’après Perticoz un méchant coup de botte aussi…

 

BONNET : Les brutes !... Et Perticoz n’a pas suivi son conseil, bien sûr ?

 

CHAUSSIN : Non ! Il n’est pas entré chez lui aux fins de s’y barricader…Il a tout vu jusqu’à l’éloignement définitif du convoi. C’est ce qu’il m’a raconté en tout cas…

 

BONNET : Puis pour quelle raison aurait-il suivi les recommandations de monsieur Zlatin, de toute façon ?...

 

CHAUSSIN : Parbleu, instinct de préservation !

 

BONNET : Les Allemands ne se trouvaient pas là à Izieu aux fins de ratisser large. Perticoz l’aura constaté d’entrée. Partant, pourquoi aurait-il jugé bon d’entrer se terrer chez lui, en obéissant ainsi à l’aimable conseil de l’infortuné monsieur Zlatin, qui, je l’espère, n’aura pas eu trop de mal suite à la bourrade du Schleux…Vous voulez rajouter ?...

 

CHAUSSIN Je veux rajouter qu’Izieu ne doit pas écarter la possibilité d’un retour vengeur des boches…

 

BONNET : lequel retour n’aurait -il pas du déjà se chosifier ? M’est avis que oui.

 

CHAUSSIN :Je souhaite alors que votre opinion soit bonne…Croisons donc les doigts …Ah oui ! Je voulais dire aussi que les enfants dans les camions ont chanté Vous n’aurez pas l’Alsace et la Lorraine.

Rire partagé.

CHAUSSIN : Ces soudards de prussiens auront du probablement voir rouge !... Pour les enfants et les encadrants seulement, cette bravade patriotique n’aura-t-elle pas pu porter à conséquence ?...Perticoz ne m’en a rien dit. Sûrement ne l’aura-t-il pas su…

 

BONNET : Oui, ça a dû les défriser, les frisés, si j’ose dire. Or pour un simple chant, tue…tue…tuerait-on des enfants ?

 

CHAUSSIN : Ce sont des Allemands, Bonnet, ce sont des allemands…Ces baboins il ne faut jamais les emmerder. Sinon, rapidement, tous prennent la mouche !...

 

BONNET : Tous prennent la mouche !?...

 

CHAUSSIN : Tudieu, oui !... Ils ont une dent contre la France, que voulez-vous…Ils sont accessibles à toutes les formes de violence…Les Nazis, de la violence, ils en sont la quintessence…Enfin Bonnet, à Lyon là, ne les avez-vous jamais vu tuer et de ça s’en délecter ?...

 

BONNET : S’en délecter dites -vous !?...A ce sujet je ne me prononce pas, mais je sais bien sûr qu’ils ont tué…Ceci dit, la dernière fois que j’ai vu des Allemands, c’était à Lyon il y trois jours, sur la place des Terreaux, devant l’hôtel Ae ville, ils envoyaient des miettes aux pigeons, et un groupe d’enfants discutaient paisiblement avec eux…Avec eux, les Allemands évidemment…

 

CHAUSSIN : Bonnet, mille pétards, ferriez vous l’article pour les Schleux maintenant !?...Essaieriez-vous de me convaincre que le Schleux est par nature un être charmant et aussi innocent ? Le Schleux serait tel un berger allemand qui jamais n’userait de ses crocs ! C’est ça ?...

 

BONNET : Pas du tout voyons…Mais vous serez d’accord avec moi pour reconnaître que vos prédictions ont fait plouf, les Allemands venus ici à Izieu n’ont nulle part foutu le feu ni buteé ici et là au hasard…

 

CHAUSSIN : De toute façon rien est définitif…Le boche a la foucade dans le sang…

 

BONNET : La foucade dans le sang ?... Je crois que ça ressemblerait plutôt aux italiens, ça…

 

CHAUSSIN : Allons Bonnet, admettez votre méconnaissance en matière d’allemand…

 

BONNET : Ma méconnaissance ! N’importe quoi !... Et parce que vous vous les connaissez. ?!

 

CHAUSSIN : Suffisamment pour concevoir une impulsion de leur part et qui les ferait rappliquer ici, le couteau entre les dents.

 

BONNET :Ca vous hante leur retour, décidément…

 

CHAUSSIN : (Criant) C’est ça, ça me hante ! Ça me hante ! Ca me hante !

 

BONNET : Arrêtez cette foire…Ce delirium tremens…S’il vous plait…

 

CHAUSSIN : Delirium tremens !... Delirium tremens…

 

BONNET: Oui, delirium tremens…Mais tenez, afin de vous désénerver, laissez - moi vous suggérer de songer à l’Allemagne des Lumières…Pensez donc à l’Allemagne des humanistes…Pensez par exemple à ces grands compositeurs que furent Mendelssohn, Schumann, Brahms, Beethoven, notamment…Pensez à l’apport intellectuel de ces grands philosophes que furent Schopenhauer, Hegel, Kant, Leibniz, Fichte et d’autres…Laissez votre esprit aller vers Goethe, Schiller, vers les Mann, soit Thomas Mann et Heinrich Mann, d’illustres auteurs…Pen…

 

CHAUSSIN :(coupant) Pensez aux grands peintres allemands, aux architectes, aux théoriciens politiques et aux économistes et autres savants etc., qui auront fait de l’Allemagne un grand pays lettré, cultivé, intellectuel…Et ce pour oublier la culture nazie d’aujourd’hui, qui fait que l’Allemagne est tombée bien bas…C’est ça que vous me proposez, pour que devant mes mirettes je n’ai pas des images de soudards nazis revenant ici à Izieu ?

 

BONNET : Oui, il faut penser au beau, afin qu’en tête ne s’infiltrât pas la laideur nazie.

 

CHAUSSIN :  Si je pense à Nietzche et Wagner, ça risque d’être foutu, présume…

 

BONNET : Vous cherchez la petite bête…Pour ne plus craindre le pire et ne plus cauchemarder, le remède c’est la Suisse, voilà tout.

 

CHAUSSIN : (De nouveau excité) La Suisse ! La Suisse ! La Suisse !La Suisse !

BONNET :  Ah ! stoppez un peu…Et écoutez un peu la nature, elle s’est réveillée, c’est le printemps, et au- dessus de nous brille le soleil. Ecoutez un peu et ne parlez plus…

On entend les oiseaux, les criquets…Bonnet et Chaussin sont silencieux tout une petite minute…

 

BONNET : Et sentez donc ce vent doux qui nous vient du Sud-Ouest…C’est agréable, n’est- ce pas ?... Tout ça est reposant…Ça permet de voir la vie en rose, en bleu, alors que la guerre nous la fait voir plutôt en noir…Pensez vous aux enfants et à leurs encadrants arrachés donc à Izieu par les Allemands ?

 

CHAUSSIN : En voilà une question ! Bi en entendu que j’y pense, et ce sans cesser depuis ce sombre 6 avril…

 

BONNET : Je le savais pardi !...Et selon vous, où les allemands les auraient ils transférés ?...Non, de grâce, ne me dites pas que pour vous les allemands les ont d’ores et déjà tués…

 

CHAUSSIN : Je ne l’ai pas dit.

 

BONNET :  Malgré qu’en chaque allemand vous devinez un tueur ? ...Je crois en Dieu Chaussin, et alors je ne peux l’imaginer permettre l’assassinat de quarante quatre enfants, c’est le nombre de ceux qui résidaient ici dans la maison, le plus jeune âge étant cinq ans…Peut être ai-je une méconnaissance en matière d’allemand, comme vous venez d’essayer de m’en persuader, mais je pense m’y connaître bien en humain, en revanche…

 

CHAUSSIN : Ha ?... Voudriez-vous dire qu’il y aurait une forte probabilité pour qu’aucun allemand…ou plutôt aucun…aucun…aucun humain ne leur ait fait du mal, à ces enfants ? Puissiez vous avoir raison, bien entendu…Cependant expliquez moi la différence entre humain et Allemand ? J’ai du mal à comprendre…

 

BONNET : Heu…C’est simple, … à tout le moins dans ma tête…L’Allemand, c’est l’individu qui présentement est en guerre et qui du coup adhère à l’idéologie écrite par le Hitler, Mein Kampf en inventoriant les dogmes. Obéissant à ce chef suprême qu’est le Hitler, il tue. Tuer est nécessaire…

 

CHAUSSIN : Il tue !?...Bah oui, l’Allemand tue, et pas nécessairement des antagonistes armés !... Bonnet, les boches ne rafleraient-ils que des résistants dangereux ? Ne fusilleraient ils jamais des innocents ? Dont des enfants ? Répondez !

 

BONNET : Oui…Oui…Peut être…Mais certainement pas quarante-quatre d’un coup.

 

CHAUSSIN : Des enfants juifs ! Comment les Schleux les évaluent ils ? Le juif, pour l’Allemand, même enfant, pour lui compte-t-il ?... Mais je vous laisse continuer votre explication … au sujet de l’Allemand et de l’humain…

 

BONNET : C’est simple…C’est simple…Il y a l’Allemand qui déifie le Führer, et qui dans son cœur place en second notre Seigneur. Si tant est qu’il soit croyant d’ailleurs…l’humain, lui, il…

 

CHAUSSIN : (coupant) Et Allemand lui aussi peut être ?

 

BONNET : Pardi oui !... L’humain, lui, il ne fera jamais rien qui va aller à l’encontre de la Bible…El la Bible des Nazis, soit Mein Kampf, lui, subjectivement, il la foule aux pieds. Voilà la vérité…

 

CHAUSSIN : La vérité ?... En clair, si je vous suis, nos quarante-quatre enfants et leurs accompagnants seraient tombés entre les mains de casques à pointe plus chrétiens qu’hitlériens !...Des casques à pointe qui feraient semblant d’être hitlériens…A votre Gestapo de Lyon, là, y au…

 

BONNET : (coupant) Ce n’est pas ma Gestapo, voulez-vous.

CHAUSSIN : A la Gestapo de Lyon, là, y aurait-il des gabardineux qui plusieurs fois par jour se signeraient ?... Là-dedans, les gestapaches entonneraient-ils fréquemment des chants sacrés ?...

 

BONNET : Et pourquoi pas imaginer des gestapaches, comme vous les nommez, perméables à la pitié, surtout avec des enfants ?

 

CHAUSSIN : (Se levant brutalement) Bonnet, le printemps vous va mal ! Vous avez une araignée dans le plafond !...Des gabardineux tout amour, c’est un conte de fée !..

 

BONNET : Tut ! tut !... Mais vous Chaussin, si vous étiez allemand, tueriez- vous ?

 

CHAUSSIN : (Se relevant, criant) Non d’un chien, vous êtes offensant vous, vraiment !... Je n’aurais pas pu naître allemand !... Je n’aurais pas pu naître Schleux…Je n’aurais pas pu naître Boche…Je n’aurais pas pu naître Va ndale…Ostrogoth ou je ne sais trop quoi…Puis ce sont mes parents que vous salissez et abâtardissez, Bonnet !...

 

BONNET : Ne les connaissant pas, je n’ai alors aucune raison de leur faire cela…E t vous pourriez retourner à votre place au lieu de vous tortiller comme qui danserait la Rumba ?...

 

CHAUSSIN : La Rumba !... La Rumba !...

 

BONNET :Il ne s’agit pas d’une danse germanique, je vous rassure…Bref, les enfants. Comme leurs encadrants…

 

CHAUSSIN : Et pour ces derniers c’est plus délicat encore…En effet, en envoyer ad patres, des adultes juifs, les Boches adorent ça…

 

BONNET : Mais pas les Allemands qui ont la foi…Et c’est justement vers des Allemands ayant une foi vibrante que les raflés d’Izieu auront été dirigés par le Très Haut, toujours si bon et protecteur…Les images de mon cinéma interne en témoignent…Et je ne me fais point du cinéma…J’en ai la conviction profonde, que tout ce petit peuple d’Izieu est bel et bien portant, là à l’heure qu’il est…

 

CHAUSSIN : Vous les visualiseriez donc…J’aimerais bien avoir votre certitude en tout cas…Et ce petit monde juif, d’après vous,  pour le moment où se trouverait il ?

 

BONNET : Bien installé quelque part à Lyon.

 

CHAUSSIN : Bien installé, quelque part à Lyon !?...Et les fameux trains de marchandises…avec leurs wagons à bestiaux bourrés d’humains, surtout des juifs, ça roulerait vers où selon vous ?...

 

BONNET : Vers où ? ...Vers l’Europe de l’Est…Le but, voulu bien sûr par les Allemands, étant de créer des colonies juives auto-administrées…Bon, d’accord, envoyer des gens tout là-bas serrés dans des wagons à bestiaux, de la part des Allemands ce n’est pas très chic…

 

CHAUSSIN : C’est le moins que l’on puisse dire…Et si les enfants, et les grands allant avec, avaient donc rejoint…ces fameux territoires nouveaux ? Ces colonies nouvelles où normalement les juifs devraient se sentir chez eux ?

 

BONNET : Oui, ça se pourrait aussi…

 

CHAUSSIN : Mais ne serait-ce pas votre imagination qui vous inciterait à croire en ces territoires où les juifs s’épanouiraient ?...

 

BONNET : (comme gêné) Je crois en l’Eternel et je sais par conséquent que les enfants et adultes d’Izieu il les a pris sous son aile…Restons sans parler encore, please, et écoutons la nature, laissons-nous caresser par la brise, si agréablement fluette, et en nous  représentons nous les, les enfants d’Izieu et leurs amis encadrants, soit tranquilles quelque part à Lyon, soit éventuellement tout là-bas dans leur nouvel espace, leur nouveau chez eux, tous heureux…Je prie pour eux…Je prie également pour que s’arrête la guerre…

 

CHAUSSIN : Je vous laisse prier, si vous croyez que cela peut avoir une incidence bénéfique…Pour ma part…

 

Bonnet baisse la tête et prie en lui. Chaussin, assis lui aussi, ne fait rien. Disons qu’il regarde les petits oiseaux, que du reste on entend chanter…

 

VOIX OFF : Le vendredi 7 avril 1944, tous les enfants et leurs encadrants ont quitté Lyon par le train, dans des wagons de voyageurs, direction Paris, le camp de Drancy.

Le 13 avril, un jeudi, 34 enfants d’Izieu et 4 de leurs encadrants ont été déportés à Auschwitz-Birkenau, via le convoi 71. Après trois jours de voyage harassant, dès l’arrivée au camp, tous ont été poussés dans la chambre à gaz…Au moment où nos deux protagonistes, Bonnet et Chaussin, discutaient, le dimanche 23 avril pour rappel, la majorité des enfants d’Izieu et quelques encadrants, depuis une semaine, avaient donc déjà péri. Evidemment, Bonnet et Chaussin ne pouvaient pas le savoir, lesquels sont des personnages de fiction, rappelons-le.

Les autres d’Izieu, soit 8 enfants et 3 adultes, quitteront Drancy les 29 avril, un samedi, par le convoi 72 ;20 mai, un samedi, par le convoi 74 ; 30 mai, un mardi, par le convoi 75 ;30 juin enfin, un vendredi, par le convoi 76.Dès descendus des wagons, au terme d’infinis kilomètres dans la promiscuité et particulièrement éprouvants, ils iront, poussés par les geôliers, inhaler le Zyklon B, mourant après une terrible agonie .Des enfants et adultes d’Izieu toujours en vie en l’occurrence, aujourd’hui 23 avril, ce que Bonnet se plait à vouloir croire, pariant sur le pouvoir du Divin, tandis que Chaussin ,lui, semble plus perplexe…Des enfants et leurs amis adultes encore de ce monde, ce 23 avril, un jour du Seigneur, mais cependant virtuellement enfermés dans la chambre à gaz d’Auschwitz puis brulés dans les fours crématoires de ce camp, comme au monde entier l’Histoire le fera savoir…

Voici la liste des petits et jeunes martyres d’Izieu :

Sami Adelsheimer,5ans, en Belgique.

Hans Ament,10 ans, né en Autriche

Nina Aronowicz, 11 ans, née en Belgique

Jean Paul Balsam, 10 ans, né en France

Max-Marcel Balsam, 12 ans, né en France

Elie Benassayag,10 ans, né en Algérie

Esther Benassayag, 12 ans, née en Algérie

Jacob Benassayag,8 ans, né en Algérie

Jacques Benguigui, 12 ans ,né en Algérie

Jean Claude Benguigui, 5 ans, né en Algérie

Richard Benguigui, 7 ans, né en Algérie

Barouk-Raoul Bentitou, 12, né en Algérie

Albert Bulka, 4 ans, né en Belgique

Majer Bulka,13 ans, né en Pologne

Lucienne Friedler,5 ans, née en Belgique

Egon Gamiel,9 ans, né en Belgique

Liliane Gerenstein,13 ans, née en France

Maurice Gerenstein, 13 ans, né en France

Henri-Chaim Goldberg, 13 ans, né en France

Joseph Goldberg, 12 ans, né en France

Claudine Halaunbrenner, 5 ans, née en France

Mina Halaunbrenner, 8 ans, née en France

Georges Halpern, 8 ans, né en Autriche

Arnold Hirsch,17 ans, né en Belgique

Isidore Kargeman, 10 ans, né en France

Liane Krochmal,6 ans, née en Autriche

Renate Krochmal, 8 ans, née en Autriche

Max Leiner, 8 ans, né en Autriche

Claude Levan-Reifman, 10 ans, né en France

Fritz Loebmann,15 ans, né en Belgique

Alice-Jacqueline Luzgart,10 ans, née en France

Marcel Mermelstein,7 ans, né en Belgique

Paula Mermelstein, 10 ans, née en Belgique

Theodor-Théo Reis, 16 ans, né en Belgique

Gilles Sadowski, 8 ans, né en France

Martha Spiegel, 10 ans, née en Autriche

Senta Spiegel, 9ans, Autriche

Sigmund Springer,8 ans, né en Autriche

Sarah Szulklaper,11 ans, née en France

Herman Tetelbaum,10 ans, né en Belgique

Max Tetelbaum, 12 ans, né en Belgique

Charles Weltner, 9 ans, né en France

Otto Wertheimer,12 ans, né en Belgique

Emil Zuckerberg, 5 ans, né en Belgique

 

Liste des adultes d’Izieu arrêtés le 6 avril 1944, déportés et assassinés.

 

Lucie Feiger, 49 ans, née en France

Mina Friedler, 32 ans, née en Pologne

Sarah Levan-Reifman, 36 ans, née en Roumanie

Eva Reifman, 61 ans, née en Roumanie

Moïse Reifman, 63 ans, en Roumanie

Miron Zlatin, 39 ans, en Russie

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

PIECE EN CINQ ACTES

 

 

 

 

 

DE L’AIR

PUR

D’IZIEU A

L’ANOXIE

 

SERGE LE GUILLOUX                                                                                        2025

 

 

 

LISTE DES PERSONNAGES

 

 

Sabine ZlATIN, 37 ans

René BONNET, entre 40 et 50 ans

André CHAUSSIN, entre 40 et 50 ans

Klaus BARBI

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

ACTE UN

 

 

Arrive René Bonnet, qui tient en main une boite. Il est couvert, c’est le mois de mars, l’année 1944, dans le sud du Jura il fait souvent encore un peu froid. Bonnet avise une femme qui passe, c’est Sabine Zlatin, d’origine polonaise.

 

BONNET : Madame, madame ! Bonjour !... J’ai un petit quelque chose pour vous…Je suis René Bonnet, je vis plus haut dans le bourg…

 

ZLATIN : Bonjour monsieur…Oui, en effet, il me semble vous avoir déjà vu plusieurs fois. De loin.

 

BONNET : Ysieu c’est tellement grand, pensez-vous…

 

ZLATIN :(Rire) Et pourtant les gens peuvent rester longtemps sans se voir, malgré tout…Et donc vous auriez un petit quelque chose pour moi, dites-vous…Cette boîte peut être ?...

 

BONNET : Oui, cette boîte en carton…C’est pour la maison en fait…Pour les enfants, en l’occurrence…Votre petite troupe…Il faut du courage et aussi un certain savoir pour diriger tout ça…

 

ZLATIN : Oui, je suppose…

 

BONNET :(Il ouvre la boîte) J’ai ramené tout ça de Lyon…Regardez !

 

ZLATIN : Oh ! des fournitures scolaires, on dirait…

 

BONNET : Tout à fait…Regardez, des crayons noirs. Des crayons de couleurs. Différents pinceaux. Des porte-plumes. Des petites boîtes de peinture. Des cahiers à dessin. Des cahiers avec des lignes, donc pour l’écriture. Des gommes. Puis des doubles décimètres…

 

ZLATIN : Vous avez dévalisé le magasin, on dirait…

 

BONNET : Et au besoin j’y retournerai…D’ailleurs j’ai l’intention d’y repasser…

 

ZLATIN :(Comme admirative) Ah ! ...Et donc tout ça c’est pour les enfants…Croyez-moi, tout va être utilisé et les enfants vont être très contents…C’est vraiment sympathique de votre part…Monsieur ?...

 

BONNET : Monsieur Bonnet. René Bonnet…

 

ZLATIN : Ah oui ! ...Moi c’est Zlatin. Sabine Zlatin…Je codirige avec mon mari, Miron Zlatin, cette maison (elle montre du doigt) qui abrite les enfants, c’est la maison du hameau de Lélinaz…Pour être clair, mon époux Miron dirige au quotidien, tandis que moi je suis en charge des contacts avec l’extérieur…

 

BONNET : Oui, je sais tout ça…Tout se sait à Ysieu…Cela dit, c’est normal d’aider, c’est normal de donner, quand on pense à tous ces enfants, ces pauvres enfants, tous aujourd’hui séparés de leurs parents, et tout ça faute à l’envahisseur allemand…Quand on peut leur apporter un peu de joie, à ces pauvres enfants, il ne faut pas hésiter…Combien sont-ils ici présentement ?...

 

ZLATIN :(Elle fait un geste qui est sensé traduire le nombre) Pas mal…Quarante-quatre pour l’instant. De quatre ans à dix-sept ans…Et de plusieurs nationalités.

 

BONNET : Ce doit être la cacophonie parfois, du coup, déjà que par nature les enfants sont portés à se chamailler…A faire du charivari. Ils s’amusent, quoi …

ZLATIN : Ils sont pleins de vie…Ou plus exactement ils essayent de l’être…Les moins résistants d’entre eux pleurent fréquemment, leurs parents forcément leur manquant cruellement…De toute façon ils veulent tous croire qu’un jour ils les retrouveront…

 

BONNET : Cette perspective adoucit l’épreuve qu’ils endurent actuellement…

 

ZLATIN : Ne dit-on pas que l’espoir aide à vivre ?...

 

BONNET : Oui, l’espoir aide à vivre…Heureusement en tout cas que ces petites et petits vous ont. Vous en premier lieu déjà, madame la grande administratrice de cette maison refuge. Non ?

 

ZLATIN : (Riant) La grande administratrice…Ca fait pompeux comme titre je trouve…Disons que je suis la simple codirectrice, mon mari étant le codirecteur.

 

BONNET : La simple codirectrice ! La simple codirectrice ! ...Pourquoi la simple ? ...Non ? vous êtes la Codirectrice, voilà tout. Et Codirectrice avec une majuscule, du reste…

 

ZLATIN : Vous m’honorez trop, monsieur Bonnet, voyons…

 

BONNET : Tout le monde ne pourrait pas veiller comme vous le faites au confort de quarante-quatre enfants, de différentes nationalités de surcroît…Comme je le disais, heureusement que ces bambines et bambins vous ont…

 

ZLATIN : (Le coupant) Disons qu’heureusement ils nous ont, mon mari et moi et tous les adultes, les encadrantes et encadrants qui par conséquent font tourner la maison…Car en effet que pourrais-je faire toute seule ?

 

BONNET : Je m’en doute. Personne ne peut être au four et au moulin, ça va de soi…

 

ZLATIN : C’est un boulot collégial…Cela étant je me fais du mauvais sang pour tous ces enfants, qu’il me plairait de voir partir un peu partout dans différentes directions…

 

BONNET : Vous craignez pour leur sécurité, vous voudriez alors qu’ils ne fussent plus groupés ? Est-ce ça ? ...Vous pensez que les Allemands, par conséquent au courant de leur présence ici, pourraient venir les chercher ?...

 

ZLATIN : (Moue) Au début de l’année la Gestapo a arrêté un médecin…, médecin qui était également le mien.

 

BONNET : La Gestapo !?...La Gestapo aurait donc montré son tarin ici même ! Nom d’un chien, ce n’est pas très rassurant cette histoire…

 

ZLATIN : ( le coupant) L’arrestation a eu lieu dans un autre village en vérité, à Glandieu, un village cependant voisin…

 

BONNET : Oui, Glandieu…Un médecin…juif ?...

 

ZLATIN : Il le fut pour tout dire. Puis il s’est converti au catholicisme.

 

BONNET : Ah ! ...Visiblement son apostasie ne l’aura pas protégé de la persécution nazie…Je n’étais pas au courant de cette arrestation teutonne non loin de chez nous, ici à Ysieu…Je devais me trouver à Lyon, j’y passe le plus clair de mon temps, j’y dispose d’un appartement. En fait c’est mon habitation principale…

 

ZLATIN : Ha ! à Lyon…Vous y travaillez, sans indiscrétion ?...

 

BONNET : J’y suis notaire, tout à côté de la place des Terreaux, c’est le premier arrondissement…Mon adresse, ici à Ysieu, c’est pour la détente, à mon épouse et à moi. C’est une demeure obtenue par héritage…

 

ZLATIN : Ah !...C’est bien d’être héritier…

 

BONNET : Ce n’est qu’une humble maisonnette, d’une très pauvre valeur, vous savez. Seulement je l’aime bien…Madame Zlatin, vous, vous êtes juive, n’est-ce pas ?

 

ZLATIN : Absolument ! Et à celles et ceux que cette appartenance déplairait, je leur dis…Je leur dis…Je leur dis tous les gros mots de la terre ! (Elle est enjouée)

 

BONNET :(Il rit aussi) Ah ! tous les gros mots de la terre ! ...Même si vous les taisez, ces gros mots, devant moi, ça ne peut que vous faire du bien, que d’ainsi savoir que contre les Schleus, les Schleus en tout premier, vous pourriez les darder alors pour de vrai ! N’est-ce pas ?...

 

ZLATIN : Heu…Oui ! Oui ! ...Oui…Aux Allemands, je leur dis bien des choses…Les Allemands se doutent bien que contre eux, ici en France, et ailleurs où ils se trouvent sans avoir été invités, on déblatère…Ils ne veulent plus avoir les oreilles qui leur sifflent ?

 

ZLATIN et BONNET :(De concert) Qu’ils retraversent le Rhin et qu’ils repartent chez eux !

 

ZLATINE : On ne les retiendra pas !

 

BONNET : Ils ne nous manqueront pas !

ZLATIN : Nos malheurs, nos ennuis, à nous autres les israélites, nous viennent d’eux…Je n’ai pas l’habitude de souhaiter la fin de quelqu’un, mais si Hitler d’une mauvaise maladie devait trépasser, et si personne là-bas à Berlin venait à le remplacer, je parle de quelqu’un qui bien entendu serait du même acabit, un nazi quoi, et bien ce serait un événement formidable.

 

BONNET :Plutôt, oui…Leur Führer là, il se dit qu’il serait justement mal en point…Si ça pouvait être vrai…Car il se peut aussi que ce ne soit que de la propagande.

 

ZLATIN : Dans quel but ?

 

BONNET :(Mimique) Pour nous donner une fausse joie…Les porteurs de la croix gammée sont de toute façon des tordus…Ceci étant, cet Hitler, si quelque attentat aussi pouvait le tuer…Bon, d’accord, la charité chrétienne devrait…

 

ZLATIN : (Le coupant) Vous ne seriez donc pas…hébraïque, vous aussi ? Donc juif ?

 

BONNET : Non…Pourquoi, vous vous l’êtes imaginé ?

 

ZLATIN : Heu…Non, pas spécialement…En fait j’ai sorti ça comme ça…

 

BONNET : Vous avez sorti ça comme ça…Bien des fois s’exclame-t-on sans raison…En tout cas, je le sais, la charité chrétienne…Je suis catholique…La charité chrétienne devrait m’éloigner de toutes les sortes d’imprécations. En effet, peut-on désirer la mort de quelqu’un ?

 

ZLATIN : En principe, non…

 

BONNET : En principe…Seulement, comment ne pas avoir envie de…de…de friser, uniquement friser, le propos malveillant, de faire fi des codes, avec ce numéro un des Prussiens, Hitler, ce belliqueux, qui a voulu que ses hommes en arme aient tous plus ou moins du sang sur les mains ? ...Hitler est l’incarnation du Diable. A son propos, du coup, ne peut-on pas verbalement déraper sans ressentir en soi le poids du péché ?...

 

ZLATIN : Oui…Il faut dire ce que l’on a au fond du cœur…Qu’Hitler commence par être civilisé et qu’il cesse de désunir brutalement des familles et alors personne n’aura le vœu de le voir partir au cimetière…

 

BONNET : Au cimetière…Désunir des familles…Désunir, c’est chez vous un euphémisme ?

 

ZLATIN : Je ne sais pas…Il faudrait dire quoi ?

 

BONNET : (Hésitant) Bah…Je…Disons que la vraie question est celle-ci :Ces enfants que vous hébergez, sont-ils tous…Sont-ils tous définitivement orphelins ?...Je veux dire, est-on vraiment certain que leurs parents, sur lesquels la Gestapo a donc mis la main, sont dorénavant décédés bel et bien ?...La Gestapo assassinerait donc systématiquement toutes les personnes juives qu’elle appréhenderait ?...Partant, désunir sonnerait en effet comme un euphémisme…En clair, en tuant les parents, les Allemands exploseraient plutôt des familles…

 

ZLATIN : Oui…Oui…Désunir serait donc un euphémisme…Mais posez donc ce carton sur ce rebord pierreux voyons…Et tenez, asseyons-nous un peu…A moins que vous soyez pressé ? Peut-être avez-vous quelque chose à faire ?

 

BONNET : Point, pour le moment…Mais vous ?...

 

ZLATIN : La charge de travail avec cette maison est certes importante, mais j’ai mon mari qui n’a de cesse de se rendre utile, tandis qu’aucune autre des personnes, là pour le bon fonctionnement de la maison, ne mégote ordinairement le moindre effort.

 

BONNET : Je m’en doute…En somme, dans cette maison, la maison du hameau de Lélinaz, régnerait donc ce beau sentiment qui s’intitule la fraternité. Hein ?...

 

ZLATIN : Oui, c’est tout à fait ça…Nous sommes une communauté…Cela dit, en ce qui me concerne, je peux m’accorder quelques petites minutes de repos, tout de même, et du reste comme chacune et chacun d’entre nous…Puis là tout de suite, parler à quelqu’un comme vous, en vérité ce n’est pas perdre son temps, vous êtes urbain, intelligent en sus d’être généreux. (Elle désigne la boîte) Vous n’êtes pas tel le dénommé Chaussin…Ça vous cause je présume ?

 

BONNET : Chaussin !?Qui ne le connait pas à Izieu. Un excité…Un paranoïaque…

 

ZLATIN : Plutôt agressif et genre fou du village.

 

BONNET : Guère méchant cependant…(Après un silence) Mais tenez, madame Zlatin, je reviens à notre propos d’à l’instant…Oui, est-on certain que les parents de vos enfants, là, sont…Comment dire ?...Sont partis à…à jamais ?...Pour être plus précis et également direct, les avez-vous vu…mourir ?...En partie ou tous ?...

 

ZLATIN : Grand Dieu, non ! ...En vérité de mes yeux je n’ai jamais vu les Allemands tuer…Mais cependant, il se dit qu’envers nous autres, les juifs, les Allemands font preuve d’une très grande sévérité…

 

BONNET : D’une très grande sévérité…Idem pour moi en tout cas : je nous sais forcément en guerre, mais jusqu’ici j’ai toujours eu la chance de ne pas en avoir vu les pires et détestables côtés…Voir des gens tués, je présume que ça peut traumatiser…

 

ZLATIN : Pardi, oui ! ...Surtout si tués sauvagement…Cruellement…Pfeu ! que d’êtres sans cœur ici-bas…

 

BONNET : Hé oui…Mais je vais vous dire, madame Zlatin, concernant les parents de vos enfants : moi, je préfère imaginer qu’ils sont encore vivants et qu’alors à la fin des déportements allemands tous ces enfants les retrouveront. Et du coup pour eux tous la vie redeviendra comme avant…

 

ZLATIN : Vous préférez voir le verre à moitié plein plutôt qu’à moitié vide…Serait-ce ça ?...

 

BONNET : A quoi bon privilégier le noir par rapport au blanc ?

 

ZLATIN : C’est défendable…Mais toutes ces personnes juives embarquées avec brutalité, monsieur Bonnet, selon vous, où les Allemands les retiendraient elles ?

 

BONNET : Et selon vous ?...

 

ZLATIN : Selon moi…Selon moi…En tout cas ce n’est pas imaginatif ces convois constitués de wagons à bestiaux bourrés de ces gens…

 

BONNET : J’ai comme tout le monde entendu cela…

 

ZLATIN :Alors, ces pauvres personnes entassées, sans ménagement, dans des wagons construits pour le transport des bovins, ovins ou porcs encore, quelle pourrait être leur destination ?

BONNET :Ils partiraient de la banlieue Nord parisienne, ces convois auxquels vous faites allusion…Ils prendraient la route de l’Est…Ne parle-t-on pas de la Pologne, comme point final de leur voyage ?...

 

ZLATIN : Bien oui justement. Et là-bas en Pologne, dit-on, il y aurait des camps…La Pologne c’est mon pays, je suis native de Varsovie…

 

BONNET : De Varsovie ! ...De là votre petit accent…Que je n’aurais pas identifié comme polonais cela étant. Tout en étant certain, néanmoins, de sa provenance slave …

 

ZLATIN : Comme mon époux, il est polonais aussi…

 

BONNET : Pays inconnu pour moi, je n’ai jamais eu le loisir de poser les pieds si loin…

 

ZLATIN : Une fois la guerre finie, quand…Quand ils auront tous été décimés, les nazis, quand l’Europe aura retrouvé sa tranquillité, peut être irez-vous la visiter, la Pologne ?...

 

BONNET : Pourquoi pas, la terre slave présente beaucoup d’intérêt…

 

ZLATIN : Il faudra en tout cas reconstruire, énormément, ces salauds de boches auraient là-bas tout démoli…C’est sûr, la France jouit d’une chance inouïe, à côté de la Pologne, pour parler vrai…

 

BONNET : Il s’est toujours dit qu’Hitler aurait une aversion pour le monde slave…Pour la Russie. Puis pour la Pologne aussi…C’est votre avis ?...

 

ZLATIN : Quand on sait à quel point mon pays est meurtri, par ces ordures de la croix gammée, il est difficile de ne pas abonder en ce sens…Bref, et disais-je, il y aurait en Pologne des camps. Pour les juifs. Il se dit également que dans ces camps les Allemands y enfermeraient les tziganes, les romanichels, les gens qui ont la bougeotte...

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