Premier acte
Avant les commencements-Stérilité- Dans les champs de riz et de canne à sucre
Scène 1. La conteuse
LA CONTEUSE. — Et cric ! Et crac !
Patacric, patracrac et patatarte
Mon histoire commence, et ce n’est pas de la tarte.
Il était une fois, en Bretagne, dans un temps pas si reculé, un vieux couple de marins. Armel n’avait pas d’enfants et sa femme Gwenaëlle était désormais presque trop vieille pour lui en donner un. Pourtant Armel adorait les enfants, à un point inimaginable ! Quant à son épouse, elle voulait réussir : avoir une maison, trois enfants, un chien et un chat ; partir en vacances, recevoir, sortir… Comme ils étaient invités, justement, ils discutèrent de leur échec procréatif avec des amis :
“ Pourquoi vous ne tenteriez pas une F.I.V. ?
– C’est une technique trop récente. J’ai peur que cela tourne mal. Accoucher d’un débile, ou pire, mourir…
– Et l’adoption, vous y avez songé ?
– Ça s'est mal passé, l’enquête sociale. Nous avons réussi les tests psychologiques. Mais, en parlant de mon équipe de basket, j’ai dit que je n’aimais pas les faibles, et qu’en règle générale, même en dehors du sport, je n’aimais pas les faibles. L’enquêteur social a dit que j’avais une mentalité de S.S. , qu’il ne me confierait jamais d’enfant, et qu’il espérait bien que je ne pourrai jamais en avoir, même si nous étions infertiles et non stériles.
– Vous pourriez avoir des enfants un jour, naturellement ?
– Oui.
– Comment cela se fait-il ?
– J’ai des spermatozoïdes, en quantité suffisante. Mais leur flagelle est trop court ; ce qui réduit drastiquement leur motilité. Gwenaëlle est dans la moyenne pour tout. Mais si une nuit, elle produisait davantage de sécrétions vaginales ; cela pourrait compenser mon déficit de fertilité.”
Tous se turent face à tant de science. On mit des biscuits apéritifs dans la bouche, on porta des verres aux lèvres… On évita de se parler, puis on se garda d’aborder ce sujet-là.
Scène 2 : Les Adopté(e)s.
Quelque part dans un monde qui n’existe pas encore…
LES ADOPTE(E)S. — Quand nous n’étions que esprits, avant la formation de la forme, avant la création des créateurs, quand nous n’avions pas encore choisi de ne pas avoir le choix…
Si nous avions su tout cela, bien avant même d’être une cellule, à l’âge du chromosome, à celui de la molécule, à celui de l’atome…
Nous aurions choisi différemment, à une heure où rien n’était fait encore, pour aboutir à une décision…moins… explosive.
Même moi, même toi, même les dieux et déesses, même ce rouge tissu battant, qui nous enveloppe – ou nous emprisonne ? – même Elles, nos mères que l’on aime et que l’on hait…
Qui le savait ? Qui pouvait le savoir ?
Tout ce qui se trouve hors de ma peau
(Atmosphère terrestre, vents solaires, lumières de la Voie Lactée, vides intersidéraux)
Cache ma faille et me pousse à marcher – à grands pas !
Et l’infirme en moi, boîte, titube et tombe.
Même les cicatrices de mes décisions
Même l’éclat du soleil sur la poussière orangée de nos enfances
Même toi, créature semblable qui s’assied devant moi,
Assombrie d’amour à sens unique
Travaillant comme moi à démolir
Cette chose ourdie dans les ténèbres
Tout ce qui nous fait haïr
Travaillant comme moi à retisser
La trame brisée de l’écheveau dévidé
Des Arrière-grand-mères, des Grands-mères, des Mères, des Filles, des Petites-Filles, des Arrières-petites-filles.
Scène 3 : Mme Celle CA, Le choeur vivant des mortes-fées
Quelque part dans un Occident bien réel. A Calais, loin de la mer. Dans une maison aux murs vieillis et à la tapisserie fade.
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — Celle était réglée comme du papier à musique, et elle orchestrait sa vie minutieusement.
MME CELLE CA. — 16 ans : travailler. Et prier 20 ans : me marier. Travailler à mi-temps. Et prier. 30 ans : avoir 3 enfants. Et prier. Et leur apprendre à prier. 60 ans : Prendre ma retraite. Avoir 9 petits-enfants. Et prier. Et leur apprendre à prier. 90 ans. Avoir 27 petits-enfants. Et prier. Et leur apprendre à prier. 120 ans. M’éteindre paisiblement au milieu de mon immense famille. Prier en riant. Et monter dans un rayon de lumière vers Dieu le Père.
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — A 15 ans et demie, Celle a eu son B.E.P.C. A 16 ans, elle a travaillé. A 19 ans et demie, elle s’est mariée. Vierge. A Monsieur Crocreuventre Ca. Elle devient avec fierté Mme Celle CA.
MME CELLE CA. — Du lundi au vendredi
Crocreuventre prend son petit déjeuner, sa gamelle est prête, il s'en va. 7 h 00: Manger – très peu pour ne pas grossir. Tout ranger – Vite fait pour ne pas être en retard Mettre mon tailleur et un chemisier à col droit. Me maquiller – ajouter une couche, deux couches, trois couches. Faire mon brushing. Sauter dans la voiture.
8h00-10h00 : Arriver à la sécu. Lire les dossiers, les chiffres et les noms. Répondre. Questionner.
10h00 -10h10 : Faire la pause. Prendre un café. Parler de la pluie et du beau temps.
10h10-12H30 : Reprendre le travail. Lire les dossiers, les chiffres et les noms. Répondre. Questionner.
12h30 : Sauter dans la voiture. Rentrer. Cuisiner. Donner à manger à Crocreuventre. Faire la vaisselle.
13h30-19h00 : Mettre un jean. Balayer les marches du porche et les balustrades. Ouvrir l’AEG LAVAMA NOVA 802. Verser la poudre à laver. Mettre l’adoucissant. Ne pas oublier le linge.Lancer une lessive couleurs. – Regarder Amour, gloire et beauté – Faire bouillir les draps, les taies d'oreillers, les chemises, les pantalons et les caleçons. Les brasser. Laver les carreaux à l'extérieur. – Ecouter Questions pour un champion – Nettoyer la corde à linge, y suspendre les vêtements lavés, en espérant que le vent ne soufflera pas trop. Finir le ménage dans la cuisine. Faire les lits. Laver le sol. Rentrer le linge encore humide. – Prendre une pause. Regarder Tournez manège – Nettoyer de nouveau la corde, y accrocher de nouveau le linge encore humide, faire chauffer le fer pour repasser le reste. Repasser un vêtement. Sortir les surgelés du congélateur. Repasser un vêtement. Mettre la table. Repasser un vêtement. Rentrer le reste du linge. Le plier et le ranger. Mettre le plat décongelé au four. Finir de préparer le dîner en ajoutant du beurre, des œufs et du lait dans la purée mousseline. Désinfecter les toilettes. Redonner un petit coup de balai sur les marches du devant. Un coup de chiffon sur l'extérieur des vitres. Retour de Crocreuventre.
19h10-20H20 : Prendre un petit apéro pendant que Crocreuventre raconte sa journée Prendre le repas du soir dans la salle à manger. Réciter les grâces. Manger en regardant Crocreuventre amoureusement pendant que Crocreuventre regarde la télé.
20h20 - 22h40 : Débarrasser la table. Mettre la vaisselle dans le lave-vaisselle. S’asseoir sur le canapé à côté de Crocreuventre. Regarder ensemble le film.
22h40-23h00 : Me coucher. Faire mon devoir conjugal. Prier. Dormir.
Le samedi
Faire à contre-coeur la couture. Récurer et astiquer avec plaisir les casseroles en fonte. M'occuper du jardin. Laisser Crocreuventre se reposer. Lui cuisiner son plat préféré. Manger et réciter de longues grâces. Ranger. Enfiler des dessous sexy. Prendre le temps de faire l’amour avec Crocreuventre pour qu’il puisse prendre du plaisir. Mettre les draps à laver. Préparer un dîner aux chandelles – sauf les soirs de football. Entrer (encore) dans une longue robe moulante et élégante. Manger les yeux dans les yeux de Crocreuventre qui bave sur les femmes à moitié nues du Collaro Show. Me coucher. Faire à nouveau l’amour car Crocreuventre est excité par les sirènes de la télé et doit se vider. Prier. Dormir.
Le dimanche.
8h00- 9h50. Me lever discrètement pendant que Crocreuventre dort. Manger rapidement. Me laver les cheveux. Me faire très belle. Ne pas trop me maquiller. Enfiler une jupe mi-longue en dessous des genoux et un joli chemisier à frou-frou. Marcher pour aller à l’église.
10h00-11h00 : Écouter le sermon du curé d’un air austère. Regarder en coin les pécheresses. Donner la paix du Christ à tous.
11h00-11h20 : Commérer ouvertement avec les copines sur le parvis.
11h20-13h00 : Acheter un gâteau à la pâtisserie. Éplucher les légumes. Mettre le poulet dans la marmite. Ajouter l’eau, les légumes, le bouillon de volaille… et laisser mijoter. Réveiller en douceur Crocreuventre. Lui demander de déboucher le vin blanc et d’aller chercher ses parents.
13h10-18h00 : Accueillir mes beaux-parents avec le sourire. Sourire aux piques de la Belle-Mère. Sourire encore aux gestes déplacés du Beau-Père. Réciter les grâces. Répondre à la question : “C’est pour quand le bébé ?” par “On essaie, on essaie tous les jours. Sauf le vendredi, car le Christ a été mis en croix.” Nettoyer discrètement les toilettes ravagées par le Beau-Père qui joue les patriarches. Faire des compliments sur la tenue vieillotte de la Belle-Mère décrépite et coquette. Laisser Crocreuventre aller se promener à pieds avec ses parents. Tout ranger. Préparer le café et sortir les biscuits. Disposer les plus belles tasses. Souffler un coup. Recevoir à nouveau mes beaux-parents. Prendre le goûter au salon. Dire “au revoir” aux beaux-parents. Nettoyer la terre qu’ils ont ramenée sous leurs chaussures après leur promenade. Mettre les restes du repas dans des tupperwares. Lancer le lave-vaisselle. Accueillir Crocreuventre avec soulagement. Aller faire un tour avec mon mari.
18h10-20H20 : Accommoder les restes. Réciter les grâces. Manger.
20h20-23h00 : Regarder la télé avec Crocreuventre. Ranger. Me coucher. Faire mon devoir conjugal. Prier. Dormir.
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — A 35 ans, Mme Celle Ca n’a toujours pas d’enfants… Cela va bouleverser ses habitudes.
Scène 4. M. Crocreuventre Ca.
Ailleurs dans un Occident bien réel. A Calais, dans une coquette maison près du port.
- CROCREUVENTRE CA. — Elle m’attendait chez moi avec des fers à repasser, et quand je passais, elle me les jetait du premier…
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — Pauvre Crocreuventre ! Lui qui ne demandait qu’à être aimé !
- CROCREUVENTRE CA. — A la maternité – nous étions encore mariés – elle a déclaré sous le nom de Ca un enfant qui n’était même pas de ma biroute. Alors que ma biroute mène nulle part !
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — Pauvre Crocreuventre ! Lui qui ne demandait qu’à aimer !
- CROCREUVENTRE CA. — Je ne me laisserai plus jamais faire. Je ne m’excuserai pas. Ce sont les faibles, qui s’excusent !
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — Crocreuventre, qu’as-tu fait ? Crocreuventre que vas-tu faire !
Scène 5. Mathiyalagan et Kalarselvi.
Quelque part, dans un Orient très réel.En Inde. Dans une verdure flamboyante. A côté d’une maison qui n’a qu’un mur.
KALARSELVI. — Mon amour, j’ai hâte de grandir. Que notre mariage céleste devienne un mariage terrestre.
MATHIYALAGAN. — Joue, ma chérie, ma promise. Nous aurons bien le temps avec la vie d’adulte et ses tourments…
KALARSELVI. — À tes côtés, rien ne pourra m’arriver.
MATHIYALAGAN. — A tes côtés, tout ce qui peut m’arriver me paraît doux…
LE CHOEUR VIVANT DES MORTES FEES. — Ô amour si doux qui va être ébranlé par un destin si cruel…
MATHIYALAGAN. — Je travaille déjà du matin au soir… Labourer, semer, arracher le riz et couper la canne à sucre, conduire les troupeaux… C’est ma vie et ça me plaît. Je n’aimais pas aller à l’école. Quelle joie de passer la journée en plein air. Sentir le soleil brûler la peau. Entendre la nature vivre et s’épanouir… On y apprend tant de choses, à l’école du monde ! Je serai comblé quand petite Kalarselvi deviendra belle jeune fille, quand Kalarselvi au beau cœur deviendra Kalarselvi au beau corps. Kalarselvi, mon amour, ma vie… Prends le temps qu’il te faudra pour fleurir.
Deuxième acte
Enfances-Jalousies-Absence
Scène 1. La conteuse
LA CONTEUSE. — Peu avant le dessert, Gwenaëlle partit aux toilettes. Elle fut suivie par une dame très âgée, l’arrière-grand-tante de son hôte. La vieille au nez crochu lui barra la route. D’un ton mystérieux, elle murmura des paroles en breton. Gwenaëlle comprenait cette langue mais elle se gardait bien d’en prononcer elle-même un seul mot : le curé avait dit que c’était la langue du Diable. La fixant de ses yeux hypnotiques, la créature lui annonça :
“J’ai peut-être une solution.
– Pour quoi ?
– Pour ton problème.