ACTE PREMIER
Les solitudes
Scène 1
(Le salon. Thomas est debout près du bureau. Il tient une enveloppe ouverte. Il lit. Il relit. Il pose la lettre face contre le bureau. Un temps. Il reste immobile, la main à plat sur la lettre, comme pour la faire disparaître. La sonnette retentit. Il ne bouge pas tout de suite. La sonnette à nouveau.)
THOMAS : Oui. (Il réalise. Il va vers la porte. Il ouvre. L'Homme est là. La cinquantaine, peut-être. Une apparence ordinaire. Rien qui frappe, rien qui rassure non plus. Un temps.) Oui ?
L'HOMME : (Son regard glisse par-dessus l'épaule de Thomas, vers l'intérieur de la pièce.) C'est vous qui...
THOMAS : C'est moi qui quoi ?
(Un temps. L'Homme ne finit pas sa phrase. Quelque chose dans son regard — pas une menace, plutôt une absence. Thomas, encore sous le choc de la lettre, n'a pas toute sa tête.)
THOMAS : Vous êtes de l'étude ?
L'HOMME : Pardon ?
THOMAS : Je vous demande si vous êtes de l'étude. De l'étude Moreau.
L'HOMME : Non.
THOMAS : Alors vous êtes...
(L'Homme ne répond pas. Son regard est revenu vers la pièce. Thomas, sans vraiment s'en rendre compte, s'est légèrement écarté. L'Homme entre. Pas brusquement — naturellement, presque doucement, comme si c'était prévu. Thomas ne l'en a pas empêché. Il ne sait pas pourquoi.)
THOMAS : Attendez... je n'ai pas... (Mais l'Homme est déjà dans la pièce. Il s'est arrêté. Il regarde la photographie accrochée au mur. Il ne dit rien. Un temps assez long.) Vous la connaissez ?
L'HOMME (Toujours face à la photo.) Non.
THOMAS : Alors pourquoi vous...
L'HOMME : Elle est belle.
THOMAS : C'est une photo.
L'HOMME : Oui.
(Un temps. Thomas le regarde. Il ne sait pas quoi faire de cet homme.)
THOMAS : Qu'est-ce que vous voulez ?
L'HOMME (Il se retourne enfin vers Thomas. Simplement.) J'ais quelque chose à vous dire.
THOMAS : À moi ?
L'HOMME : À vous. Oui.
THOMAS : On se connaît ?
L'HOMME : Non.
THOMAS (Un temps. Il regarde vers le bureau, vers la lettre retournée.) Asseyez-vous.
(L'Homme s'assoit. Thomas reste debout. Il ne sait pas s'il doit appeler quelqu'un, partir, ou attendre. Il attend.)
THOMAS : Je vous écoute.
(L'Homme ne dit rien. Il regarde ses mains.)
THOMAS : Vous m'avez dit que vous avez quelque chose à me dire.
L'HOMME : Oui.
THOMAS : Eh bien ?
Silence.
THOMAS : (Plus sec.) Je n'ai pas beaucoup de temps.
L'HOMME : Non. Bien sûr.
(Il ne dit rien de plus. Thomas s'assoit à son tour, presque malgré lui.)
Scène 2
(Thomas se lève. Il ne sait pas quoi faire de ses mains. Il va vers la fenêtre, regarde dehors une seconde, revient.)
THOMAS : Vous voulez quelque chose ? Un café ?
L'HOMME : Non merci.
THOMAS : De l'eau ?
L'HOMME : Non.
THOMAS : Bien.
(Thomas reste debout. L'Homme est assis, tranquille, les mains sur les genoux. Ce calme irrite Thomas.)
THOMAS : Vous faites quoi, dans la vie ?
L'HOMME : (Un temps.) Pas grand-chose. Et vous ?
THOMAS : (Comme si la question l'avait pris par surprise.) Moi ? Je suis dans l'immobilier.
L'HOMME : Ah.
THOMAS : L’agence immobilière. C'était celle de mon père. Je l'ai reprise.
L'HOMME : C'est bien.
THOMAS (Un temps court.) Oui.
Silence.
(Thomas jette un œil vers le bureau. Vers la lettre.)
L'HOMME : Vous attendez quelqu'un ?
THOMAS : Pourquoi ?
L'HOMME : Vous regardez la porte.
THOMAS : Je ne regarde pas la porte.
(Un temps. Il regardait la porte.)
THOMAS : Ma femme rentre. Dans... je ne sais pas. Elle va rentrer.
L'HOMME : Je vois.
THOMAS : Et moi je dois sortir. J'ai un rendez-vous.
L'HOMME : Un client ?
THOMAS : Un acheteur potentiel. Oui. Enfin, potentiel. On verra.
Silence.
(Thomas s'arrête près du bureau. Sa main effleure machinalement le bord, s'arrête juste avant la lettre. Il la retire.)
L'HOMME : Vous avez beaucoup de biens à vendre en ce moment ?
THOMAS (Trop vite.) Oui. Enfin... le marché est ce qu'il est.
L'HOMME : C'est-à-dire ?
THOMAS : Compliqué. Comme pour tout le monde.
L'HOMME : Bien sûr.
THOMAS : Pourquoi vous me demandez ça ?
L'HOMME : Je ne sais pas. Vous avez l'air... préoccupé.
THOMAS : Je ne suis pas préoccupé. J'ai un rendez-vous, c'est différent.
L'HOMME : Oui. Bien sûr.
(Ce « bien sûr » à nouveau. Poli, neutre, presque vide. Il agace Thomas sans qu'il puisse dire pourquoi.)
THOMAS : Écoutez... vous avez dit que vous aviez quelque chose à me dire. Je vous ai demandé quoi. Vous n'avez pas répondu. Je ne veux pas être impoli mais...
L'HOMME : Non, non. Vous avez raison.
THOMAS : Alors ?
(L'Homme ouvre légèrement la bouche. Un temps. Il la referme.)
THOMAS : Vous savez ce que c'est, un acte d'huissier...