L’effet Vitrail

Un homme seul sonne un soir chez la famille Vitrail. Il ne connaît personne, n’a presque rien à dire, et pourtant sa présence silencieuse va fissurer l’équilibre apparent du foyer.
Au fil d’une soirée ordinaire, les non-dits émergent : faillite imminente, désarroi professionnel, rupture scolaire, rêves abandonnés.
Cet inconnu venu chercher un peu de chaleur humaine devient malgré lui le révélateur d’une famille qui ne se regardait plus.

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Décor (1)

Salon famillial Décor minimaliste composé d'un canapé, un bureau, un fauteuil, un porte manteau, un tableau représentant une dame âgée et une photo en noir et blanc d'une maison ordinaire

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ACTE PREMIER

Les solitudes

Scène 1

(Le salon. Thomas est debout près du bureau. Il tient une enveloppe ouverte. Il lit. Il relit. Il pose la lettre face contre le bureau. Un temps. Il reste immobile, la main à plat sur la lettre, comme pour la faire disparaître. La sonnette retentit. Il ne bouge pas tout de suite. La sonnette à nouveau.)

THOMAS : Oui. (Il réalise. Il va vers la porte. Il ouvre. L'Homme est là. La cinquantaine, peut-être. Une apparence ordinaire. Rien qui frappe, rien qui rassure non plus. Un temps.)  Oui ?

L'HOMME : (Son regard glisse par-dessus l'épaule de Thomas, vers l'intérieur de la pièce.) C'est vous qui...

THOMAS : C'est moi qui quoi ?

(Un temps. L'Homme ne finit pas sa phrase. Quelque chose dans son regard — pas une menace, plutôt une absence. Thomas, encore sous le choc de la lettre, n'a pas toute sa tête.)

THOMAS : Vous êtes de l'étude ?

L'HOMME : Pardon ?

THOMAS : Je vous demande si vous êtes de l'étude. De l'étude Moreau.

L'HOMME : Non.

THOMAS : Alors vous êtes...

(L'Homme ne répond pas. Son regard est revenu vers la pièce. Thomas, sans vraiment s'en rendre compte, s'est légèrement écarté. L'Homme entre. Pas brusquement — naturellement, presque doucement, comme si c'était prévu. Thomas ne l'en a pas empêché. Il ne sait pas pourquoi.)

THOMAS : Attendez... je n'ai pas... (Mais l'Homme est déjà dans la pièce. Il s'est arrêté. Il regarde la photographie accrochée au mur. Il ne dit rien. Un temps assez long.)  Vous la connaissez ?

L'HOMME  (Toujours face à la photo.) Non.

THOMAS : Alors pourquoi vous...

L'HOMME : Elle est belle.

THOMAS : C'est une photo.

L'HOMME : Oui.

(Un temps. Thomas le regarde. Il ne sait pas quoi faire de cet homme.)

THOMAS : Qu'est-ce que vous voulez ?

L'HOMME  (Il se retourne enfin vers Thomas. Simplement.) J'ais quelque chose à vous dire.

THOMAS : À moi ?

L'HOMME : À vous. Oui.

THOMAS : On se connaît ?

L'HOMME : Non.

THOMAS  (Un temps. Il regarde vers le bureau, vers la lettre retournée.) Asseyez-vous.

(L'Homme s'assoit. Thomas reste debout. Il ne sait pas s'il doit appeler quelqu'un, partir, ou attendre. Il attend.)

THOMAS : Je vous écoute.

(L'Homme ne dit rien. Il regarde ses mains.)

THOMAS : Vous m'avez dit que vous avez quelque chose à me dire.

L'HOMME : Oui.

THOMAS : Eh bien ?

Silence.

THOMAS : (Plus sec.) Je n'ai pas beaucoup de temps.

L'HOMME : Non. Bien sûr.

(Il ne dit rien de plus. Thomas s'assoit à son tour, presque malgré lui.)

 

Scène 2

(Thomas se lève. Il ne sait pas quoi faire de ses mains. Il va vers la fenêtre, regarde dehors une seconde, revient.)

THOMAS : Vous voulez quelque chose ? Un café ?

L'HOMME : Non merci.

THOMAS : De l'eau ?

L'HOMME : Non.

THOMAS : Bien.

(Thomas reste debout. L'Homme est assis, tranquille, les mains sur les genoux. Ce calme irrite Thomas.)

THOMAS : Vous faites quoi, dans la vie ?

L'HOMME : (Un temps.)  Pas grand-chose. Et vous ?

THOMAS : (Comme si la question l'avait pris par surprise.) Moi ? Je suis dans l'immobilier.

L'HOMME : Ah.

THOMAS : L’agence immobilière. C'était celle de mon père. Je l'ai reprise.

L'HOMME : C'est bien.

THOMAS  (Un temps court.) Oui.

Silence.

(Thomas jette un œil vers le bureau. Vers la lettre.)

L'HOMME : Vous attendez quelqu'un ?

THOMAS : Pourquoi ?

L'HOMME : Vous regardez la porte.

THOMAS : Je ne regarde pas la porte.

(Un temps. Il regardait la porte.)

THOMAS : Ma femme rentre. Dans... je ne sais pas. Elle va rentrer.

L'HOMME : Je vois.

THOMAS : Et moi je dois sortir. J'ai un rendez-vous.

L'HOMME : Un client ?

THOMAS : Un acheteur potentiel. Oui. Enfin, potentiel. On verra.

Silence.

(Thomas s'arrête près du bureau. Sa main effleure machinalement le bord, s'arrête juste avant la lettre. Il la retire.)

L'HOMME : Vous avez beaucoup de biens à vendre en ce moment ?

THOMAS  (Trop vite.) Oui. Enfin... le marché est ce qu'il est.

L'HOMME : C'est-à-dire ?

THOMAS : Compliqué. Comme pour tout le monde.

L'HOMME : Bien sûr.

THOMAS : Pourquoi vous me demandez ça ?

L'HOMME : Je ne sais pas. Vous avez l'air... préoccupé.

THOMAS : Je ne suis pas préoccupé. J'ai un rendez-vous, c'est différent.

L'HOMME : Oui. Bien sûr.

(Ce « bien sûr » à nouveau. Poli, neutre, presque vide. Il agace Thomas sans qu'il puisse dire pourquoi.)

THOMAS : Écoutez... vous avez dit que vous aviez quelque chose à me dire. Je vous ai demandé quoi. Vous n'avez pas répondu. Je ne veux pas être impoli mais...

L'HOMME : Non, non. Vous avez raison.

THOMAS : Alors ?

(L'Homme ouvre légèrement la bouche. Un temps. Il la referme.)

THOMAS : Vous savez ce que c'est, un acte d'huissier...

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