Envie de rien mais très fort

Très difficile de définir un synopsis pour ce texte. Je ne peux que faire figurer ici l’appréciation d’un lecteur dont j’apprécie beaucoup la plume. Il s’agit de mr Olivier Lejeune: Mais que de rires cela m’a fait jaillir… que de trouvailles, de formules à l’emporte-pièce, c’est le cas de le dire… y’a du Dubillard, du Ionesco, un numéro d’équilibristes du mot… un délicieux moment.
C’est une pièce un peu spéciale. Les mots entrainent les situations qui, elles mêmes, entrainent les mots.

Lire le texte intégral

Envie de rien mais très fort

A -     Monsieur (il interpelle, il tient un papier à la main qu’il mettra dans sa poche dans les répliques suivantes).

B -     Monsieur (comme on dit bonjour).

A -     Non mais je vous dis monsieur.

B -     Mais moi aussi.

A -     Mais non, vous me saluez en disant monsieur.

B -     Il me semble que c’est plus poli.

A -     Certes, mais moi quand je dis monsieur je vous interpelle.

B -     Et pourquoi m’interpellez-vous avant même qu’on se soit présentés.

A -     Mais parce que, monsieur…

B -     Monsieur (comme on dit bonjour).

A -     Non, ne me coupez pas s’il vous plait.

B -     Ben, vous me dites monsieur.

A -     Mais ce monsieur-là était dans ma phrase.

B -     Et bien alors finissez la.

A -     Elle serait déjà finie si vous ne me coupiez pas……………

B -     (silence) Et bien qu’est-ce que vous attendez ?

A -     J’avais peur que vous me coupiez.

B -     Je ne vous couperai pas.

A -     Vous êtes sûr ?

B -     Si je vous dis que je ne vous couperai pas c’est que je ne vous couperai pas. Enfin, on n’est pas dans un débat politique à la télévision.

A -     Bien, alors je vous disais monsieur en vous interpellant car nous sommes sur scène.

B -     Je le vois bien.

A -     Donc si nous ne sommes pas dans le public c’est que nous devons jouer.

B -     Oui c’est juste, il y a un spectacle ce soir, j’ai vu le titre en arrivant.

A -     Le titre ?

B -     Oui, c’est Face à fesse.

A -     Pourquoi Face à fesse ?

B -     Mais enfin c’est évident.

A -     Comment cela ?

B -     Vous pensez qu’il y aurait autant de monde si ça s’appelait Face à face ?
A -     Non, je dois avouer.

B -     Avouer quoi ? Ce n’est pas un interrogatoire. Dites que c’est une façon de parler, sinon on ne comprend plus rien. Déjà que….

A -     C’est une façon de parler. Alors si nous sommes sur scène et qu’il y a un spectacle. C’est que nous sommes en train de jouer.

B -     Ah c’est donc ça.

A -     Quoi donc ?

B -     Ben, ces gens qui nous regardent.

A -     Ils ne nous regardent pas.

B -     Si, je vous dis qu’ils nous regardent.

A -     Vous croyez ?

B -     J’en suis sûr. Si vous doutez vous n’avez qu’à leur demander.

A -     Ben non.

B -     Pourquoi ?

A -     Si je leur demande ce n’est plus un spectacle.

B -     Mais si, c’est un spectacle interactif.

A -     Ça ne veut rien dire interactif. S’ils parlent pendant le spectacle c’est soit des emmerdeurs.

B -     C’est rare.

A -     Mais ça arrive. Soit c’est qu’ils font partie du spectacle eux aussi.

B -     Je vais leur demander moi.

A -     Ils ne vont pas vous répondre.

B -     Pourquoi ?
A -     Pour pas passer pour des emmerdeurs.

B -     Oui vous avez raison.

A -     Hum, pas sûr finalement.

B -     Mais si.

A -     Mais non.

B -     Mais si.

A -     Mais non.

B -     Décidément vous avez l'esprit de contradiction

A -     Moi l’esprit de contradiction ? Ah ça non, ça ne risque pas.

B -     Ah vous voyez !

A -     Attendez. Vous me dites que j’ai l’esprit de contradiction.

B -     Oui !

A -     D’accord mais moi, quelle que soit ma réponse je me fais avoir dans votre histoire.

B -     Comment ça ?

A -     Si je vous dis : oui j’ai l’esprit de contradiction, ça veut dire que je l’ai. C’est clair.

B -     Il me semble !

A -     Bien, mais si je vous dis non je n’ai pas l’esprit de contradiction je vous contredis et ça prouve aussi que j’ai l’esprit de contradiction.

B -     Oui. Mais ce n’est pas pareil.

A -     Comment ça ce n’est pas pareil ?

B -     Et bien c’est quand même plus grave si vous dites non.

A -     Mais non.

B -     Ah ! vous voyez, vous avez l’esprit de contradiction.

A -     Je n’ai pas l’esprit de contradiction, bien au contraire. Mais je ne peux pas vous répondre non d’une façon positive enfin.

B -     Si.

A -     Non.

B -     Vous voyez bien que vous avez l’esprit de contradiction. Ne dites pas le contraire. Bien que ce serait logique.

A -     Si on veut être logique on ne peut pas dire oui en disant non.

B -     Si.

A -     Comment ça ?

B -     Et Maastricht ? Quand les français ont voté non et que ça a été oui.

A -     C’est une exception.

B -     Une exception qui arrive souvent.

A -     Non.

B -     Comment ça ?

A -     Si ça arrive souvent ce n’est pas une exception.

B -     Bon ce n’est pas une exception, si vous voulez.

A -     Mais je ne veux pas.

B -     Ça m’aurait étonné. Avec votre esprit de contradiction.

A -     D’accord, d’accord c’est bon je reconnais, j’ai l’esprit de contradiction. Vous êtes content ?

B -     Ah mais c’est trop facile ça. Avouer que vous avez l’esprit de contradiction alors que vous mourrez d’envie de le nier.

A -     Mais je ne nie point.

B -     Que nenni. Vous niez. Seul un niais dirait que vous ne niez pas.

A -     Bon je renonce. Je n’y arriverai jamais.

B -     Il ne faut jamais dire jamais.

A -     Vous venez de le dire…. Deux fois !

B -     Très bien (il se croise les bras) dans ce cas j’attends.

A -     Qu’est-ce que vous attendez ?
B -     J’attends qu’il se passe quelque chose.

A -     Là je ne comprends pas.
B -     Pourquoi, avant vous compreniez ?

A -     Non plus.

B -     Alors….

A -     (il se croise les bras)

B -     Qu’est-ce que vous faites ?
A -     Ben j’attends aussi.

B -     Mais enfin si on attend tous les deux il ne va rien se passer.

A -     Pas sûr.
B -     Comment ça pas sûr ?

A -     Et bien si on est dans une pièce de théâtre il va y avoir un rebondissement, une péripétie, une catastrophe, un….un…. un…. Coup, enfin, si c’est bien écrit.

B -     Un coup de théâtre ?

A -     Voilà, c’est logique un coup de théâtre au théâtre.

B -     Si vous trouvez cette pièce logique….

Une main apparait derrière un rideau.

B -     Ah, vous voyez. Il suffisait d’attendre.

A -     Ben alors je vais attendre un peu plus. Une main ce n’est pas grand-chose.

Un pied apparait

A -     Ah ben voilà. Une main, un pied, avec deux membres on peut déjà faire     un club.
B -     Je vais voir s’il y a quelque chose entre les deux membres.

Il tire sur la main. Et une femme entre.

B -     Ah enfin quelqu’un.

C -     Bonjour.

B -     Bonjour.

A -     Qu’est-ce que vous faites là madame ?

C -     Je n’en sais rien. Je m’ennuyais et je me disais que ce serait bien qu’il m’arrive quelque chose. Et me voici.

B -     Nous aussi on attendait. Mais pourquoi vous vous ennuyez ?

C -     Parce que mon mari n’est plus. Il a disparu. Il était dans le spectacle.

A -     Dans ce spectacle ?

C -     Non, dans un métier du spectacle.

A -     Il était magicien ?

C -     Non ! Pourquoi ?

A -     Ben comme vous dites qu’il a disparu.

C -     Non, il n’était pas magicien.

B -     Comédien ?

C -     Non, non, il était funambule.

B -     Ah bon. Et c’est arrivé comment ?
C -     Il traversait le Grand Canyon du Colorado sur un fil.
A -     Je vois.

C -     Non vous ne voyez rien c’est trop loin.

B -     Excusez-moi, c’est une manière de parler.

C -     Et bien dites-le !

B -     C’est une manière de parler. Alors que s’est-il passé ?

C -     Il traversait le grand canyon sur un fil et son téléphone a sonné.

A -     Un téléphone sans fil je suppose.

C -     Oui.

A -     Et après ? Quand le téléphone a sonné qu’est-ce qu’il a fait ?

C -     Il a décroché.

B -     Je compatis. Si près du succès, tomber aussi bas.

A -     C’est terrible. Et vous aussi, vous êtes dans le spectacle ?

C -     Si on veut, je suis autrice. Mais il m’arrive parfois de monter sur scène.

B -     Ah bon et vous avez écrit des choses connues ?
C -     J’ai écrit un polar.

A -     Un polar ?

C -     Oui c’est 3 kangourous sur la pergola.

A -     J’en ai entendu parler des kangourous. Oui, oui, c’est plein de rebondissements.

B -     Oui moi aussi. C’est paru dans quelle édition déjà ?

C -     En poche. Mais ma plus belle pièce c’était « Les ennemis de la raison ».

B -     C’est vous qui avez écrit les ennemis de la raison ? C’est fou ! Mais dites-moi c’est donc vous qui avez eu le prix Belcourt grâce à cette œuvre ?

C -     Oui, je dois avouer que ça a changé ma vie. J’avais écrit la pièce sans trop y croire et puis l’éditeur a tenu à en faire un livre.

B -     Et il a eu raison.

A -     C’est quoi le prix Belcourt ?

C -     C’est entre le Nobel et le Goncourt.

B -     Vous savez que « Les ennemis de la raison » c’est mon livre de chevet.

A -     Moi je ne l’ai pas lu malheureusement. Je n’ai pas vu la pièce non plus. Ça se passe comment la pièce ?

C -     C’est un grand spectacle gratuit, mais il dure 6 heures.

A -     Mais si le spectacle est gratuit comment vous vous en sortez ?

C -     On vend des oreillers et des masques de sommeil.

A -     Bien sûr, bien sûr. Mais faut pas vous en faire si vos pièces ne marchent pas toujours.

B -     Oh non, même Spielberg a fait des navets vous savez.

C -     Même Spielberg ?

B -     Oui, oui.

A -     Et quoi comme navet s’il vous plait ?
B -     Et bien son fameux film qui s’appelait « Mystère » (surjoué).

C -     Mystère (surjoué).de Spielberg ? Je ne connais pas, je dois dire. Pourtant j’aime bien Spielberg.

B -     C’est normal, je vous dis qu’il n’a eu aucun succès.

A -     Aucun succès du tout ?

B -     Personne n’est allé le voir.

C -     Ah bon ?

B -     Oui, c’est pour ça que les gens étaient intrigués : tu parles, un grand réalisateur qui fait un film nul, ça intrigue les gens, alors tout le monde va le voir.

C -     Attendez, mais enfin comment tout le monde peut aller le voir alors que vous dites que personne n’est allé le voir.

B -     Justement c’est ça le « mystère » (surjoué).

A -     C’est logique…enfin je crois. (À C) Et pour en revenir à votre sentiment de solitude vous arrivez à lutter ?

C -     Bof !

A -     Vous savez que vous pouvez vous trouver des amis sur les réseaux sociaux.

C -     Oui je sais, mais justement je n’ai plus aucun ami sur Facebook.

B -     Moi c’est pareil. Je n’ai plus d’amis sur Facebook alors j’ai créé un groupe Facebook de toutes les personnes qui n’ont plus d’amis sur Facebook.

C -     Et ça marche ?

B -     Ah oui. C'est super, parce que maintenant je suis ami avec plein de gens qui n'ont plus d'amis. Ah on se sent moins seul quand on est nombreux à être seul.

C -     C’est sympa votre groupe mais moi ça ne m’arrange pas. Parce qu’on avait un projet avec mon mari. Et j’aimerais l’amener au bout pour lui rendre hommage.

B -     C’est beau comme attention.

A -     Quel projet ?

C -     On voulait créer un super funérarium.

A -     Ça n’a rien à voir avec le spectacle vivant.

C -     Ça se voit que vous n’avez pas idée des fours qu’on a pu avoir dans le show bizz.

B -     Oui mais ce n’est pas jojo un funérarium.

C -     En général, mais nous on voulait faire un funérarium branché avec récupération de la chaleur du four pour faire marcher une régie son et lumière tout en cuisant des pizzas. On voulait créer les premières pompes à chaleur funèbre.

B -     J’avoue que c’est original.

C -     Ah vous voyez et même qu’on avait prévu de se marier là-bas.

A -     Un mariage dans un funérarium. Ce n’est pas possible.

C -     Bon peut-être, mais au moins j’aurais pu enterrer ma vie de jeune fille.

A -     Ça oui, à la rigueur.

B -     Moi je trouve que c’est une très bonne idée votre funérarium.

C -     Vous me flattez.

B -     Mais il faut faire quelque chose qui soit à votre dimension. Quelque chose de grandiose. Le funérarium Jeanne d’Arc.

C -     Excellent !

A -     Ah oui, Jeanne d’Arc elle sait de quoi elle parle. Mais ça va coûter cher.

B -     On va leur demander de participer. (Il regarde le public). Après tout un jour ça pourra leur servir aussi.

A -     Et ça leur fera plaisir de vous aider parce que vous êtes une personne très attachante.

C -     Oh ! (Faussement modeste)

B -     Si, si, il a raison vous êtes attachante et si particulière.

A -     Oui c’est vrai vous êtes particulière mais en même temps être particulière ce n’est pas très original.

(Silence gêné)

C -     Expliquez-vous.

A -     Eh bien c’est simple. Nous sommes tous spéciaux.

C -     Oui, on a tous quelque chose de particulier.

A -     C’est cela. (Aux comédiens) Je suis singulier, il est singulier, elle est singulière, (au public) elle est singulière, il est singulier, elle est singulière. Il est singulière. Il est singulière ? Tiens c’est singulier il est singulière.

B -     Y’en a deux, alors ce n’est pas singulier si c’est pluriel… (il se gratte la tête) Je vais voir si je trouve un doliprane (il sort et revient pris d’un doute). Vous voulez que je vous ramène un coca ?

A -     Du coca ? Vous nous demandez en plein spectacle si on veut un coca ?
(l’autre signe de tête que oui)

A -     Non mais je rêve, ah je n’ai jamais vu ça, c’est du délire là ! Je sais bien qu’on n’est pas des vrais comédiens mais comment voulez-vous qu’on nous prenne au sérieux si en pleine représentation vous venez demander à haute voix « si on veut un coca » (joué).

C -     Un coca light pour moi dans un grand verre.

A -     Moi aussi.

B -     D’accord.

C -     Attendez, au cas improbable ou vous rencontriez quelqu’un, je ne suis là pour personne, compris ?

B -     Bien sûr, vous pouvez compter sur moi.

C -     (énervée) Je ne compte pas sur vous puisque je ne suis pas là, vous vous en souvenez ?

B -     Ok. (Il se gratte la tête) Si je trouve d’autres Doliprane je vous en ramène.

Silence gêné

C -     Euh !!!!!!

A -     C’est ce que j’allais dire.

C -     Enfin, je voulais dire que c’est gênant ces silences.

A -     Au contraire, c’est comme en musique. C’est les silences qui mettent en valeur le reste de l’œuvre.

C -     Vu le niveau de l’œuvre il va en falloir des silences. Cousteau va être jaloux.

A -     Au contraire, vous savez ce qu’on dit : le silence qui suit un morceau de Mozart c’est aussi du Mozart.

C -     C’est pas pour Beethoven qu’on disait ça ?

A -     Non, pour Mozart. Beethoven était sourd comme un pot.

C -     Ben, justement il devait s’y connaitre en silence. Il ne devait écouter Mozart qu’une fois les morceaux finis… (petit silence) … Qu’est-ce que vous disiez ?

A -     Rien, j’écoutais si le silence après ce que vous disiez est encore de vous.

C -     Et alors ?

A -     Je n’en sais rien vous parlez tout le temps.

C -     Oui parce que moi je suis mal à l’aise quand il n’y a pas de bruit. Dans les églises par exemple je ne me sens pas bien.

A -     Vous allez souvent dans les églises ?

C -     Oh non, je déteste ça.

A -     Ah bon ?

C -     Tiens rien que le mois dernier je suis allé quinze fois à l’église.

A -    Je croyais que vous n’aimiez pas ça.

C -     C’est à ce moment-là que je m’en suis rendu compte. Et vous, vous êtes croyant ?

A -     Je suis croyant. Mais pas tout le temps. Par exemple quand je suis dans un avion et que tout se met à vibrer alors qu’on est à deux mille mètres d’altitude je peux être croyant.

C -     Oui.

A -     Mais quand y’a un trou d’air, que l’avion tangue comme ça, qu’il chute d’un coup et que tout se met à bouger y’a plus personne entre dieu et moi. J’ai la communication directe. J’ai 5 barres sur le réseau avec l’éternel.

Gros bruit en coulisse. Jurons de B qui reste en coulisses

B -     Merde, merde, merde éhhhhh merde !

A -     Qu’est-ce qui vous arrive ? Vous n’avez pas trouvé les Doliprane ?

B -     Non, mais j’ai trouvé des Mentos et je les ai fait tomber dans le coca.

A -     Ce n’est pas grave.

B -     Ce n’est pas grave pour vous, mais moi il faut que je me change maintenant.

C -     Il n’est pas très dégourdi dites-moi.

A -     Je ne le connais pas depuis longtemps mais je dois reconnaitre que vous avez raison.

C -     Je crois qu’il est un peu trop nerveux.

A -     Ah oui, c’est une vraie pile électrique. Une pile avec deux côtés négatifs.

C -     Pardon ?

A -     Non, rien. Je disais que c’est un indigent du neurone. Il faut qu’il aille voir un opticien de la tête, il comprend flou si vous préférez.

C -     Vous voulez dire que c’est un con ?

A -     C’est ça. Même si je l’aurais dit autrement.

Silence gêné

A -     C’est émouvant votre projet de funérarium branché.

C -     Vous trouvez ? Tout le monde n’est pas d’accord, on me dit que ça manque de solennel, mais moi je dis que dans funérarium il y a fun.

A -     C’est vrai.

C -     Et puis quand on est passé par là et quand on voit la tristesse de ces cérémonies on se dit qu’il n’y a pas de mal à rendre tout ça plus joyeux.

A -     Bien sûr. Et puis il faut s’habituer à l’idée. C’est dès la naissance que le compte à rebours commence.

C -     Et après le compte à rebours c’est la mise à feu. En toute logique. Alors autant qu’elle soit joyeuse.

A -     C’est très beau et très courageux.

C -     Boh ! Vous savez, comme je vous disais quand on est passé par là.

A -     Je veux bien vous croire. Et vous avez gardé les cendres dans une urne ?

C -     Non, je les ai répandues.

A -     Dans la mer ?

C -     Non, dans le jardin. J’aime trop les poissons.

A -     Et vous avez mis une stèle à l’endroit des cendres ?

C -     Pour quoi faire ?

A -     Et bien pour mémoriser le lieu où elles sont.

C -     Ah ! Ce n’est pas la peine. On le voit très bien. Y’a rien qui pousse là. C’est ma zone Attila.

A -     Et malgré tout vous voulez réaliser le projet de sa vie ?

C -     Ah ben, y’a rien de plus con que l’amour.

A -     Belle oraison funèbre.

C -     Et puis peut-être que le prochain mec sera mieux.

A -     Voilà ! Ça c’est positif. C’est en faisant des erreurs qu’on apprend comme on dit. Et ça marche pour tous les métiers.

C -     Sauf pour les démineurs.

A -     Evidemment. Un démineur n’a droit à aucune erreur. Et puis il faut toujours viser plus haut c’est ma devise. Et elle est valable pour tous les métiers.

C -     Sauf pour les snipers.

A -     Tout à fait. Un sniper ne doit pas viser plus haut. Bref après votre deuil il faut savoir lâcher prise et ça, ça marche pour tous les boulots.

C -     Sauf pour les alpinistes.

A -     Bien sûr. Un alpiniste ne doit pas lâcher pr….Dites-moi, vous n’auriez pas l’esprit de contradiction ?

C -     Je ne crois pas, pourquoi ?

A -     Pour rien, pour rien.

C -     Et vous, vous êtes marié ?

A -     Un peu.
C -     Comment ça un peu. On est marié ou on ne l’est pas.

A -     On est marié quand on a une femme mais la mienne elle n’est jamais là.

C -     Ah bon.
A -     Oui, rien que ce soir je suis venu avec elle et vous la voyez, vous ?

C -     Ben c’est-à-dire que je ne la connais pas. Vous n’avez pas une photo d’elle ?

A -     Tenez c’est une photo où on était amoureux.

C -     Elle n’est pas très récente.

A -     Ça n’a pas d’importance, moi je la connais et je ne la vois pas. Gertrude !

C -     …. (Regard étonné)

A -     Oui ben je n’y peux rien ce n’est pas moi qui lui ai donné ce prénom ridicule. Gertrude ! (Au public) Oui ben aidez-moi au lieu de vous foutre de moi. Gertrude !

LE PUBLIC : Gertrude !

A -     Non mais s’il vous plait c’est un moment un peu sensible. Un peu de délicatesse. Vous avez devant vous un homme abandonné, accablé qui appelle sa femme dans une période de détresse sentimentale, on n’est pas à une AG de la CGT. On ne sort pas le mégaphone. C’est tout en douceur. Gertrude ! (Jeu avec le public pour appeler en douceur)

          B entre en scène habillé en femme.

B -     Oui tu m’as appelé mon chéri ?

C -     Mais qu’est-ce que vous faites, habillé comme ça ?

B -     Ben, c’est une pièce de théâtre vous avez dit et comme je devais me changer autant jouer le rôle de sa femme.

A -     Mais enfin ça ne va pas, regardez-vous, vous êtes ridicule.

B -     Ah s’il vous plait hein, moi j’essaye simplement de vous aider.

A -     Mais vous pouvez aider sans nous faire la gay pride.

B -     Et ben voilà, on m’y reprendra à vouloir donner un coup de main à des cabotins qui sont totalement perdus dans leur texte. J’ai pris ce que je trouvais dans les coulisses moi.

A -     Mais on n’est pas perdu dans le texte.

B -     Vous croyez que ça ne se voit pas ? C’est un peu gros cette histoire de femme qui n’existe pas et puis après obliger les emmerdeurs à appeler votre femme.

A -     Ce n’est pas des emmerdeurs.

B -     Si ! Vous avez dit que s’ils parlaient pendant le spectacle c’était des emmerdeurs.

A -     Oui, mais c’est une manière de parler.

B -     Eh bien dites-le alors !

A -     C’est une manière de parler voilà ! (Il tourne le dos en croisant les bras façon boudeur, après il se retournera peu à peu).

C -     Oui, bon, ben calmez-vous. Y’a rien de bien grave après tout.

B -     (il parle en faisant beaucoup de gestes, à l’italienne, même si sa gesticulation doit paraitre naturelle) Rien de bien grave ! Mais depuis qu’on est là il n’arrête pas, ça a commencé au début…

C -     Y’a beaucoup de choses qui commencent au début.

B -     Non, mais à ce début là quand je lui ai dit monsieur. Vous savez ce qu’il m’a dit ?

C -     Non !

B -     Et bien il m’a dit monsieur.

C -     C’est plus poli je crois.

B -     Oui mais lui c’est en m’interpellant qu’il a dit monsieur.

A -     (en se retournant) C’est bon elle a compris, on ne va pas tout recommencer depuis le début. Et puis arrêtez de gesticuler comme ça.

B -     Ben quoi les comédiens ils font tous ça. Ils appuient leurs paroles par des gestes les acteurs.

A -     Oui mais vous, vous en faites beaucoup trop, on dirait un italien qui a un parkinson, vous n’êtes pas un acteur vous êtes un… (il imite ses gestes) un ventilacteur.

B -     Très bien, j’ai compris, je vous laisse. Puisque vous m’obligez à vous claquer la porte au nez. Vous voulez du théâtral et bien voilà du théâtral. (Il mime une porte qui se ferme et ça ne fait pas de bruit, il le refait toujours sans résultat) Et merde ! (Il sort et là on entend un claquement de porte).

C -     Et mon coca ?

B -     Merde ! (De la coulisse)

C -     Il est où ?

A -     Il est reparti.

C -     Et bien il faut qu’il revienne.

A -     Ben non il ne va pas revenir, il était déjà tout retourné… silence

C -     Vous n’allez pas encore faire un silence les gens ont compris le truc.

A -     Non mais c’est que je fais le tri.

C -     Le tri ?

A -     Oui je ne voudrais pas dire un truc trop triste. Quand les gens vont au spectacle c’est pour se détendre. Déjà qu’avec votre funérarium on a plombé l’atmosphère.

C -     Vous avez raison, avec tout ce qu’on voit à la radio.

A -     Mais c’est à cause des informations tout ça.

C -     C’est sûr.

A -     Mais oui c’est sûr, parce qu’avant y’avait les infos à...

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Posté le 16 juin 2026 par DOMINGUES

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