Le rideau se lève sur Margot Delmont et Claude Barbin, assis à la grande table de la pièce. En fond sonore, on entend un extrait de La Veuve Joyeuse : “Heure exquise”. Les deux comédiens écoutent la chanson. Margot se lève, se dirige vers la chaîne hi-fi et coupe la musique. Elle revient vers Claude et se rassoit.
MARGOT — J’aimerais chanter aussi bien à la fin de la pièce.
CLAUDE — Moi, je trouve que quand tu chantes le morceau, Margot, tu touches à quelque chose de vivant. C’est pas parfait, non, mais c’est vivant. Et c’est ça qu’on entend.
MARGOT — Parfait, non c'est vrai. Tu as raison, Claude. Mais vivant, ça me va.
CLAUDE — Bon, on a bien bossé, non ? On s’arrête ? Qu'est-ce que t'as ? Tu as l'air préoccupée.
MARGOT — Je ne te l’ai pas encore dit… mais hier, pendant la représentation, j’ai eu un petit vertige. Rien de grave, hein, mais ça m’a surprise. C’était au tout début. Quand Winnie dit : « rien à faire... petit malheur... encore un... sans remède... aucun remède… » Tu vois ? Ce passage-là. Tu le connais aussi bien que moi.
CLAUDE — (sérieux, inquiet) Quel genre de vertige ?
MARGOT — Comme si tout tournait… une sensation étrange, l’impression que tout s’éloignait brusquement. Et puis c’est passé. En quelques secondes.
CLAUDE — Tu devrais voir un médecin, Margot. Ce n’est pas rien, ce genre de symptômes. Je n’aimerais pas que tu t’évanouisses sur scène.
MARGOT — (souriante) Je n’ai pas le talent de Molière pour ça !
CLAUDE - Ah, ça c'est fin !
MARGOT - (elle hausse les épaules) - Oh, tu sais, c’est sûrement rien. Un coup de fatigue, un peu de stress, la chaleur sous les projecteurs… Ça m’est déjà arrivé, une fois ou deux, quand j'étais au Français.
CLAUDE - (peu convaincu) - C’est pas une raison. Faudrait pas que ça recommence.
Je vais me faire du souci maintenant, tu sais.
MARGOT - (essaie de sourire, douce) -Ne t’inquiète pas. Je te jure que ça va. Je dors mal en ce moment, c’est tout. Ça ira mieux ce soir
Elle se lève lentement, un peu raide. Claude l’observe, silencieux, inquiet. Il ne dit rien, mais on sent qu’il sait qu’elle minimise.
CLAUDE - Margot…
Elle s’arrête, tourne à peine la tête vers lui.
CLAUDE - Si ça recommence… tu m’en parles. Promets-le.
MARGOT - (à mi-voix) - Promis.Tu veux un autre café ? Je vais en refaire.
Elle se lève, une cafetière vide à la main.
CLAUDE — Non, merci. Mais j’ai rendez-vous avec mon agent. Je ne vais pas tarder à filer.
MARGOT — Tu l'embrasseras de ma part. (Elle regarde sa montre) Il est déjà 15 heures. La femme de ménage doit arriver dans une demi-heure.
Margot quitte la scène, côté jardin. Claude se lève, marche lentement vers un des murs, s’arrête devant une grande toile abstraite.
CLAUDE — Elle est nouvelle, celle-là ? Je ne l’avais jamais remarquée en entrant chez toi tout à l'heure.
MARGOT (off) — Qu'est-ce que tu dis ?
Margot revient sur scène.
CLAUDE — Cette toile, je l'avais jamais vue.
MARGOT — Je l'ai empruntée hier à la galerie Artis. Dans le Marais.
CLAUDE — C’est vrai que tu loues des œuvres d’art. La dernière fois, il y avait une grande toile blanche à cet endroit. T'aimes bien ce système de location.
MARGOT — Pour moi, c’est un peu comme inviter quelqu’un à rester un moment, sans s'attacher trop à lui. Je vis avec une œuvre, quelques semaines. Je l’apprivoise. Puis je la laisse partir.
CLAUDE — C’est joliment dit… et un peu triste aussi.
MARGOT — Peut-être. Mais j’aime cette idée : que l’art soit de passage. Comme les gens. Comme les rôles. Tiens, quand on aura fini de jouer Oh les beaux jours, je laisserai Winnie me quitter tout à fait. Je passerai à autre chose.
CLAUDE — Aux Séquestrés d'Altona, si tu veux bien. J'ai envie de rejouer ce texte. On a un peu oublié Sartre aujourd'hui.
MARGOT — On verra, on verra. Peut-être après le tournage de la sixième saison de Samantha Keller. Où j'aurai le plaisir, Claude, de te donner la réplique.
CLAUDE — Et ça m'enchante, figure-toi.
MARGOT — Je sais. Mais dis-moi, tu trouves comment ce tableau ?
CLAUDE — Tu ne l’as pas mis à l’envers, par hasard ?
MARGOT — Non, il est bien à l’endroit. Alors, qu’est-ce que t’en penses ? Il te parle, ce tableau ?
CLAUDE — Disons qu’il ne m’en rend pas muet d’admiration. Il ne me touche pas vraiment. Des lignes, encore des lignes, toujours des lignes. Et de la même couleur encore ! … On a déjà vu ça. J’ai même joué une pièce à ce propos. Qui a eu un joli succès, d’ailleurs !
Margot désigne une sculpture sur un petit meuble derrière la table.
MARGOT — Et cette sculpture ? T’en penses quoi ? Ils s’en approchent.
CLAUDE — Ouh la la ! C’est quoi ça ?
MARGOT — Phénix renaissant de ses cendres. De Pierre Laroche.
CLAUDE — Où est le phénix ? Où sont les cendres ? On dirait plutôt une carcasse de métal carbonisé.
MARGOT — Laroche ne voulait pas sculpter un oiseau flamboyant. Il le dit bien dans le texte qui accompagne son œuvre. Tiens, écoute. (Elle saisit un propectus sur le meuble où trône la statue) "Je veux figer le moment le plus ingrat. Celui où rien n’est beau, mais tout est en train de revenir. Pas la gloire, pas la lumière. Juste… le retour."
CLAUDE — Tout est devenu concept dans l'art. Il faut lire une note d’explication pour comprendre et ressentir quelque chose. C’est pénible.
MARGOT — Tu ne ressens rien devant cette œuvre ?
CLAUDE — Rien. Ça ressemble à un oiseau écrasé sur une autoroute.
MARGOT — Moi, ça me touche. Et c’est ça qui te dérange, Claude. Qui t’énerve. Que ça me touche.
CLAUDE — Mais non, mais non. Chacun ses goûts. Et ses dégoûts. En s’éloignant, Claude fait tomber un manuscrit. Il le ramasse.
CLAUDE — CALIGULA ET MESSALINE OU LA FORCE DU DESTIN. Tragédie en cinq
actes et en vers de Valère Paulin. C’est quoi ça ? MARGOT — Une pièce qu’un admirateur m’a envoyée. CLAUDE — Il veut que tu la joues ?
MARGOT — Sans doute.
Il se met à feuilleter le manuscrit.
CLAUDE — Parce que si c’est le cas, bon courage. Ses vers sont pas piqués des hannetons, comme on dit. Écoute-ça : Et qu’eussiez-vous voulu, Madame que je fisse ? / Que vous vinssiez me voir afin que je vous visse.
MARGOT — Je sais. C’est pas très heureux.
CLAUDE — Tu veux dire que c’est une tragédie ! Tiens, je préfère encore ton Phénix qui renaît de ses cendres ! Tu lui as répondu, à ce Valère Paulin ? Il a laissé son adresse mail.
MARGOT — Non, pas encore.
CLAUDE — Et t’as l’intention de le faire ?
MARGOT — Peut-être.
CLAUDE — Si tu lui réponds, dis-lui que sa tragédie, c’est une daube. Et qu’en la matière, elle est bien meilleure chez Wepler.
Il jette le manuscrit sur la table basse. Elle sourit.
MARGOT — Tu y vas ?
CLAUDE — Oui.
MARGOT — Après le ménage, j’irai faire quelques courses.
Ils s’embrassent. Claude quitte la scène.
CLAUDE — À ce soir, ma Winnie.
MARGOT — À ce soir, mon Willie. J’espère qu’un spectateur m’offrira encore des fleurs à la fin de la pièce. C’est agréable.
CLAUDE — Tant qu’on t’offre pas des chrysanthèmes, c’est rassurant !
Elle sourit à ces mots. Elle s'installe dans le canapé. Saisit le manuscrit sur la table basse et l'ouvre.
MARGOT – Et qu’eussiez-vous voulu, Madame que je fisse ? / Que vous vinssiez me voir afin que je vous visse. C’est vrai que c’est mauvais. Vraiment mauvais.
Elle jette le manuscrit sur la table basse, se lève, allume la chaîne hi-fi. Un air de Bach s’en échappe. Elle s’installe dans le canapé, ferme les yeux.
La sonnette retentit. Elle sursaute, se lève, ouvre la porte. Un homme en blouson bleu lui fait face. Un petit carnet est glissé dans la poche du blouson. Il a aussi un sac à dos.
MARGOT – Monsieur ?
VALÈRE – L’Air sur la corde de sol de Jean-Sébastien Bach, n’est-ce pas ?
MARGOT – Euh, oui… Mais qui êtes-vous monsieur ?
VALÈRE – Deuxième mouvement de la suite orchestrale n°3 en ré majeur.
MARGOT – Monsieur, qui êtes-vous ?
VALÈRE – Jacques Loussier en a tiré une version jazz assez originale, je dois le dire. Il était d'ailleurs connu pour ses adaptations jazz de l'œuvre de Jean-Sébastien Bach avec le Trio Play Bach.
Agacée, elle éteint la musique. Revient vers lui.
VALÈRE – Vous pouvez laisser la musique. On dit bien qu’elle adoucit les mœurs...
MARGOT – Je répète : qui êtes-vous monsieur ?
VALÈRE – Regardez ici (il déigne du doigt Oups ! Pardon ! Mon carnet masque le logo.
Il retire le carnet de sa poche.
MARGOT – ToutEstNet…
VALÈRE – Avec ToutEstNet, tout est vraiment net ! C'est le slogan décasyllabique et ridicule - vous en conviendrez - de la société de nettoyage qui m’envoie pour faire le ménage.
MARGOT – D’habitude c’est Mathilde, une dame qui s'en charge.
VALÈRE – Je sais....