Tu es le père
Jean-Luc est un médecin qui a réussi dans la chirurgie plastique et qui lui apporte un riche train de vie. Alors qu’il a disparu depuis vingt ans en Afrique sans jamais donner de nouvelles, son père ressurgit et créé un malaise dans la famille qui semblait si sereine. Des tensions apparaissent et des questions se posent. Pourquoi Jean-Luc a-t-il tant de mal à trouver le bonheur et la stabilité ? Pourquoi son frère, artiste raté, est-il devenu son chauffeur ? Pourquoi sa femme s’attache-t-elle tant à son père au point de le rendre jaloux ? Pourquoi Jean-Luc en veut-il autant à son père et de quoi ?
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D’après le film de Anne Fontaine « Comment j’ai tué mon père »
PERSONNAGES
JEAN-LUC
MAURICE
PATRICK
ISA
NATACHA
Dans le noir on entend la lecture d’une lettre.
« Cher monsieur, j’ai la douleur de vous apprendre le décès de votre père survenu il y a un mois. Sa mort a été subite et ne lui a pas permis d’aller en France comme il le projetait ».
Brouhaha.
Lumière.
Un vieil homme, mal fagoté, marche parmi les invités d’une « garden-party ». Ce ne sont que des ombres qu’il regarde de façon béate; étonné, souriant, amusé.
Il croise une jeune femme brune qui tient deux coupes de champagne à la main.
Ils se sourient poliment.
NATACHA
Bonsoir.
MAURICE
Bonsoir. C’est une fête superbe.
NATACHA
Oui. Vous voulez du champagne ?
MAURICE
Vous avez eu les yeux plus grands que le ventre ?
NATACHA
Non. Un jeune homme devait trinquer avec moi mais il a disparu.
MAURICE
C’est assez mufle. Merci, je ne bois pas d’alcool… Le maître de maison n’est pas là ?
NATACHA
Je ne l’ai pas encore vu.
MAURICE
Les médecins sont toujours en retard.
NATACHA
Mais sa femme est là.
MAURICE
C’est laquelle ?
NATACHA
La blonde, là-bas, élégante.
UNE VOIX
Mes amis, un petit mot s’il-vous-plaît pour vous dire que, ce soir, je suis particulièrement heureux de remettre cette médaille de la ville à quelqu’un qui s’est affirmé comme un praticien talentueux et novateur. Je ne vous présente pas Jean-Luc Bordes puisque vous êtes chez lui.
Applaudissements.
Jean-Luc apparait dans un halo de lumière.
JEAN-LUC
Merci. Merci beaucoup. Je suis très touché. Je voulais vous dire que, quand je suis arrivé ici, à Versailles, il y a quoi… 15 ans, on m’a averti «c’est une ville bourgeoise, fermée à double tour, les esprits, les cœurs, pas moyen de forcer la porte ». On m’avait dit tout ça, j’ai regardé autour de moi et j’ai pas trouvé que c’était vrai. J’étais une sorte d’orphelin et vous m’avez adopté. Et si vous me dites, aujourd’hui, que j’ai accompli quelque chose… c’est parce qu’on ne peut pas réussir quelque part sans l’aimer. Et puisque vous m’y encouragez, je vais essayer de continuer, de progresser dans la spécialité qui est la mienne…mais pas pour faire de nous tous une armée de centenaires rayonnants…
On entend des petits rires.
Il aperçoit son père et blêmit, se trouble.
JEAN-LUC
…Parce que tout le monde sait que la vie humaine est tout de même un fardeau… mais que… voilà. Merci. Merci à vous tous et surtout merci à Isa qui a tout organisé et qui vous reçoit ici ce soir.
Applaudissements.
Jean-Luc se dirige timidement mais sans chaleur vers son père qui est resté avec Natacha.
MAURICE
Hé oui ! Je suis arrivé, les gens rentraient, j’ai suivi le mouvement.
Natacha s’éloigne.
JEAN-LUC
Depuis quand tu es à Versailles ?
MAURICE
Cet après-midi. J’aurais dû te prévenir… mais j’ai préféré venir. A mes risques et périls. Alors on te célèbre ? Et c’est l’Etat qui se déplace, un ministre qui vient chez toi pour te consacrer.
JEAN-LUC
Plus qu’un ministre c’est un ami.
MAURICE
J’ai parlé avec deux ou trois personnes, les gens sont détendus, pas du tout guindés.
Jean-Luc reste muet, figé.
MAURICE
Si ça t’insupporte, dis-le moi…
JEAN-LUC
Non, non, je ne crois pas.
MAURICE
…et je me retire aussitôt.
JEAN-LUC
Déjà ?... Non, non, tu es si rare… Je croyais que tu étais mort.
Une jeune femme blonde s’approche.
JEAN-LUC
Isa, je te présente… Maurice.
ISA
Vous êtes le père de Jean-Luc ?
MAURICE (souriant)
En plus ça se voit.
Patrick, le frère de Jean-Luc, passe en portant un plateau de verres vides. Il regarde Maurice ostensiblement mais ne s’arrête pas.
JEAN-LUC
Patrick !
Mais Patrick sort.
JEAN-LUC
Patrick !... Je reviens.
Jean-Luc sort à la suite de Patrick.
MAURICE
Patrick vous donne un coup de main, c’est gentil.
ISA
Il travaille pour nous.
Jean-Luc revient.
JEAN-LUC
Désolé, il ne veut pas venir.
ISA
Moi je vais lui parler.
MAURICE
Non, non, il ne faut pas. Isa me disait que Patrick est à votre service. Depuis longtemps ?
JEAN-LUC
Non, pas très, il a eu des ennuis avec son travail alors…
ISA
J’y pense, ton père pourrait dormir ici. La chambre du deuxième.
MAURICE
Non, non, je ne veux pas m’imposer.
Un temps, ils se regardent. Jean-Luc ne veut pas acquiescer. Isa attend. Maurice fait durer le silence.
MAURICE
Est-ce que ça te parait, à toi, raisonnable ?
JEAN-LUC
Oui, bien sûr. Et tes affaires ?
MAURICE
J’ai une toute petite valise à la consigne.
ISA
Patrick pourrait aller la chercher d’un coup de voiture. Il peut bien faire ça.
JEAN-LUC
Non c’est moi qui irai.
ISA
Je ne peux pas vous dire « j’ai tellement entendu parler de vous » parce qu’en fait jamais.
MAURICE
Il vous a épargné ça. (à Jean-Luc)Merci.
Le temps a passé, les invités sont partis.
JEAN-LUC
Tu dois être à la retraite maintenant ?
MAURICE
Oh, pas tout à fait ; figure-toi.
ISA
Qu’est-ce que vous faisiez, là-bas, Maurice ?
MAURICE
Oh, j’avais un laboratoire d’analyses avec un pool de médecins africains. Ca a bien marché. J’ai l’impression qu’on a fait un travail vraiment utile parce qu’il n’y avait rien de ce genre dans le pays. Mais les événements politiques se sont enchaînés un peu violemment. Ca a changé la donne… Peut-être que tu es au courant ?
JEAN-LUC
Non, je n’ai pas su.
MAURICE
Vu d’ici ça doit paraître un peu loin. Le quart monde. La cabane bambou.
Plus tard.
Dans la chambre.
JEAN-LUC
T’as bien compris qu’on a dû le foutre à la porte à coups de pieds dans le cul ?
ISA
Il n’a pas dit ça.
JEAN-LUC
Evidemment qu’il l’a pas dit. C’est un vieux bonhomme maintenant.
ISA
Je le trouve assez frais. Il est drôle.
JEAN-LUC
Drôle ?
ISA
Original.
JEAN-LUC
Oui, ça il doit l’être.
Elle cherche dans un pilulier.
ISA
Je m’y perds avec ce que tu m’as donné.
JEAN-LUC
C’est celui que tu prends d’habitude ! Le bleu c’est le nouveau, pour te détendre. Tu en avales un et demi avant de te coucher.
Ils s’embrassent.
JEAN-LUC
Tu vas aller dormir, toi.
ISA
Je vais lire un peu avant. Il est venu pourquoi, tu crois ?
JEAN-LUC
Je sais pas…m’emmerder.
ISA
Il veut renouer avec toi.
JEAN-LUC
Ca je n’y crois pas une seconde.
ISA
Pourquoi ? Il y a des moments dans la vie où ça paraît nécessaire.
JEAN-LUC
Pour ça il faut être un père.
ISA
Tu lui en veux ?
JEAN-LUC
Non, pas à ma connaissance. Ou alors j’ai oublié. La dernière fois qu’on s’est vus, j’étais interne à Tours, il était passé en coup de vent pour m’encourager, me dire qu’il était très content que je fasse médecine. Et puis plus rien. Le continent noir.
Maurice rencontre Natacha dans le couloir d’une clinique. Elle porte une blouse blanche.
NATACHA
Bonjour monsieur.
MAURICE
Bonjour. On s’est vu hier soir.
NATACHA
Oui, tout à fait. Vous avez rendez-vous avec le docteur ?
MAURICE
Ah non, pas du tout. Je suis son père.
NATACHA
Mais il...