Psicofonía
Faustine Noguès est née dans une famille de républicains espagnols. En cherchant à se réapproprier l’histoire de ses ancêtres, victimes de la répression franquiste, elle se heurte à un phénomène troublant : une amnésie persistante l’empêche de retenir la moindre information liée à ce passé.
Psicofonía, conçu autour d’une expérience sonore immersive, fait surgir des fantômes espagnols – traces vivantes d’un passé qui ne passe pas. Entre humour, fantaisie et conscience politique, l’autrice mène une enquête sensible sur la transmission, l’oubli et la nécessité de se souvenir.
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I
Andarse por las ramas
« Se promener dans les branches. »
Expression espagnole équivalente à « tourner autour du pot ».
Grâce au lien imprimé au début du livre vous allez pouvoir écouter la psicofonía, mais avant, je vous donne quelques éléments de contexte.
Ce qu’il s’est passé c’est que récemment j’ai vécu une période un peu… compliquée. Enfin, ce qui était troublant justement, c’est que concrètement il ne se passait rien de grave ou de problématique, vraiment j’étais pas à plaindre et pourtant j’ai commencé à avoir la sensation de… stagner. Je me sentais prise dans une boucle et je me disais mais ça va se répéter comme ça à l’infini en fait ? J’avais l’impression d’être arrivée à la fin d’un cycle et que le cycle suivant ne s’ouvrait pas, ne démarrait pas.
Au début je me suis dit sois patiente, profites-en pour te reposer, faire tous les trucs que t’as jamais le temps de faire… et puis assez vite j’ai trouvé ça encore plus fatigant que quand j’étais happée par le mouvement de la vie. Et c’est là que j’ai commencé à me demander : mais est-ce que ma vie est finie ? Peut-être que ça y est, j’ai déjà vécu tout ce que j’avais à vivre de joyeux, comme si on naissait avec un réservoir limité d’aventures et que j’avais déjà tout épuisé. Le problème c’est que j’ai que trente-trois ans donc… ça risque d’être long, enfin on ne sait pas, mais en même temps j’ai pas non plus envie d’espérer que ça ne soit pas long.
Bref, c’était pas facile, et j’en parlais à des amis qui ne comprenaient pas vraiment où était le problème. Je leur disais que j’avais la sensation que ma vie était finie et, eux, limite ils riaient, quoi. Ils me disaient mais non détends-toi, tu traverses juste une période un peu calme, profites-en, arrête de chercher tout le temps l’intensité et le mouvement. Mais moi je sentais vraiment qu’il fallait que je trouve quelque chose pour me sortir de cet état.
Il se trouve que dans ma vie, j’ai vécu plusieurs rencontres avec des fantômes. Des gens que je connaissais quand ils vivaient, qui sont morts et que j’ai dû réapprendre à connaître en tant que fantômes, et aussi plus rarement des fantômes que je ne connaissais pas quand ils étaient vivants et que je n’ai rencontrés que morts. Quand je repense à ces rencontres aujourd’hui, je réalise qu’elles marquent des tournants dans ma vie, qu’elles m’ont aidée à évoluer. Ces fantômes, ils se sont toujours imposés à moi, alors je me suis dit cette fois, pour me débloquer, pourquoi ne pas aller moi-même à leur rencontre.
J’ai commencé à me documenter sur les méthodes qui existent pour entrer en contact avec des fantômes et j’ai découvert les psicofonías. Pour faire une psicofonía, il faut aller dans un lieu hanté et y enregistrer le silence. Ensuite avec un logiciel on filtre le son, et parfois ça fait apparaître des présences fantomatiques qui sont là, dans ce lieu, mais qu’on ne peut pas entendre comme ça simplement à l’oreille. Les psicofonías, en gros, ça nous permet d’écouter le silence et d’entendre ce qu’il a à nous dire.
J’ai fait une liste de plein de ruines dans différents pays d’Europe et j’ai proposé à deux artistes et amies, Colombine Jacquemont, compositrice et créatrice son, et Joséphine Supe, dramaturge, de venir avec moi y enregistrer du silence pour entendre ce que leurs fantômes ont à nous dire. Elles ont accepté, et la première ruine de la liste par ordre alphabétique c’était en Espagne, un village qui s’appelle Belchite et qui a été entièrement détruit en 1937.
Belchite a été bombardé en 1937 pendant la guerre d’Espagne, et Franco a décidé de ne rien réparer, de conserver les ruines telles quelles. Pour reloger la population, il a fait construire un nouveau village qui s’appelle Belchite nuevo (le nouveau Belchite) à côté de Belchite viejo (le vieux Belchite) qui est resté depuis quatre-vingt-dix ans à l’état de ruines.
J’étais contente d’être tombée par hasard sur une ruine espagnole pour lancer ce projet parce que moi-même je suis d’origine espagnole et c’est très naturel pour moi d’être là-bas. Ça me rappelle les vacances que je passais chez mes grands-parents quand j’étais enfant… On va faire un petit truc : je vous laisse jusqu’à la page suivante pour que vous puissiez convoquer dans votre tête tous les clichés que vous pouvez avoir sur l’Espagne.
Allez-y…
Laissez-les venir, tous les clichés, vraiment, on y va…
Voilà, je pense que là, vous avez une idée assez précise de mon enfance chez mes grands-parents. On regardait la corrida à la télé, mon grand-père chantait du flamenco à la fin de chaque repas. Et avec mon cousin on jouait au barquillero. Barquillero c’était le métier de mon arrière-arrière-grand-père, ça n’existe plus maintenant. C’était un métier forain, le barquillero il se mettait dans la rue avec une espèce de roulette assez jolie et les passants venaient jouer à la roulette pour gagner des biscuits.
Enfin bref.
Donc ce qu’on va faire c’est que je vais vous faire écouter la première psicofonía, celle qu’on a enregistrée dans les ruines de Belchite. Vous pouvez enfiler votre casque ou vos écouteurs et lancer la première piste.
♫ 1 – Belchite
On est à Belchite, c’est la nuit. On marche au milieu des ruines. Il faut imaginer un très beau village fortifié, tout en pierre, avec une avenue principale qui part de la porte du village pour arriver à l’église en passant, au milieu, par la place de la fontaine. On arrive à voir la beauté de ce village alors même que les toits de toutes les bâtisses sont éventrés, que les façades sont recouvertes d’impacts de balles, certaines se sont effondrées sur elles-mêmes et les fenêtres ne sont plus que des béances ouvertes aux vents.
C’est très émouvant d’être dans un endroit comme celui-là la nuit. On sent que tout s’est arrêté du jour au lendemain. Tout ce qui faisait le quotidien, tous les repères de la vie matérielle, les maisons, les rues, les commerces, de tout ça, en quelques jours il n’est plus rien resté. Sans compter tous les morts. Environ cinq mille dans la bataille, avec les combattants venus d’ailleurs.
Quand on marche dans Belchite, on perd complètement la notion du temps. On est en 1937 soudain. Mais on pourrait aussi bien être dans des ruines antiques.
Pour faire la psicofonía on a décidé de s’éloigner un peu du village et on a repéré, un peu plus loin dans la montagne, un réseau de souterrains creusé par l’artillerie républicaine pour servir de base pendant la bataille.
On n’a pas eu le temps de faire de repérage pendant la journée, alors on était là, dans la nuit, avec nos lampes torches, à quadriller la montagne pour essayer de trouver l’entrée du souterrain…
Là, on entre dans la grotte.
On est dans un espace très profond sous la montagne, il y a un silence total, on n’entend plus du tout les grillons ni rien qui provient de l’extérieur.
…
On est restées là, dans le noir, on a enregistré quinze minutes de silence, puis on est parties.
♫ 1
Je vais juste vous faire un petit point géographie, pour que ce soit clair pour vous où ça se trouve Belchite en 1937.
Essayez de penser votre corps comme une carte de l’Europe. Le buste et le bras droit, plié vers le haut, c’est la France. La jambe gauche, l’Italie — ça c’est facile à faire. La jambe droite repliée, l’Espagne. L’