Médusée
Médusa, créature mythique et cabarétique, enrage – serpents sifflants sur sa tête, morsures brillantes sur son corps, regard pétrifiant. Du fond de sa grotte, elle démêle ses cheveux grouillants, délie les langues et demande Justice – Athéna, tu es là ?
Cette histoire, c’est aussi celle d’un amour : l’amour de soi, celui des autres – l’amour à transformer, à retrouver.Quand les mots lui manquent, elle chante avec ses soeurs-gorgones – chansons sorties de sa chambre d’adolescente des années 2000 ou de sa grotte reculée.
Un monologue idéal pour une jeune comédienne.
Lire le texte intégral
Prologue
J’ai toujours détesté les serpents.
Peur.
Dégoût.
C’est long, c’est visqueux.
À l’instar du héros de mon enfance, le grand Indiana Jones
sans peur et sans reproche
ma phobie, ça a toujours été les serpents.
Ça me terrorise.
Ça rampe, c’est rapide, c’est dangereux, c’est silencieux.
Ça peut manger un éléphant
Mon pire cauchemar
c’est celui dans lequel un serpent vient s’infiltrer sous mes draps, en pleine nuit.
On s’infiltre dans mon lit
dans mon corps
dans ma peau
on s’y glisse, on s’y love, sans demander la permission
on insiste, on force, on entre
pas de toc toc, pas de sonnette
juste une entrée par effraction
sans mot de passe, sans laissez-passer.
Un serpent vit en moi depuis quelques années
je ne sais pas s’il est solo ou accompagné, mais je sais qu’il est là.
Je ne suis plus toute seule sous ma peau
des morsures apparaissent çà et là, le venin s’est propagé, je suis seule à le sentir
des enfants-serpents sont apparus dans mes cheveux
ils grouillent, ils grondent, ils attaquent et protègent
Ce qui apaise – les serpents, les brûlures
c’est la mer
La mer, elle existe et elle a pas besoin de nous
Elle a pas besoin de nous pour exister
elle existe, c’est tout
elle n’a pas besoin qu’on vienne la voir et qu’on lui dise :
« tu es la mer, je te reconnais, je te vois, tu existes »
la mer, elle a pas besoin de faire une thérapie pour se reconstruire
la mer, elle est comme elle est, et elle s’en fout de ce que les gens pensent
la mer, elle est, c’est tout
j’aimerais être comme la mer
le bruissement de ses vagues
musique aquatique
La musique
ça apaise aussi
ça donne au ventre une mélodie
ça donne au cœur un tempo
ça offre au cerveau, à ce cerveau qui tourne et se retourne encore, des images auxquelles se raccrocher
c’est transformer la parole en trésor
(Médusa chante Histoire d’un amour de Dalida.)
I. Imaginer l’amour
(Médusa est à l’entrée de sa grotte. Elle s’adresse aux corps de pierre, anciennement de chair, pétrifiés dans son antre.)
J’ai grandi avec Leonardo DiCaprio et Kate Winslet sur le bord du Titanic
avec Twilight
Orphée et Eurydice
High School Musical
Lolita malgré moi
Indiana Jones
Moulin Rouge
Psyché et Éros
Grease
N’oublie jamais
Vampire Diaries
Hadès et Perséphone
Les Demoiselles de Rochefort
Gossip Girl
La Petite Sirène
Histoires d’amour où la femme attend l’homme, où la femme change pour l’homme – abandonne une part d’elle-même, où les femmes se battent entre elles pour un homme, où la femme meurt, où la femme admire l’homme si mystérieux qui brille comme un diamant au soleil, où la femme doit prouver son amour pour l’homme, où la femme hésite entre deux hommes : l’amour « pur » ou l’amour violent et passionné, où la femme timide et secrète est découverte par l’homme populaire et étonnamment gentil et sensible, ou bien c’est la femme qui est populaire et l’homme qui ne parle pas ou peu et qui est en réalité un amant fantastique
– des histoires où la femme ne vit que par et pour l’homme
Titanic ça change
L’homme meurt, et puis Rose vit pour elle-même
c’était mon film préféré
Je me disais : « je préfère vivre un amour immense et le perdre que de ne jamais vivre ça »
Alors j’ai cherché
J’ai eu une mèche qui cachait la moitié de mon visage avec mes cheveux gras d’adolescente pour avoir l’air plus mystérieuse, des t-shirts trop grands et des vestes sans goût pour qu’on ait envie de me découvrir, devenir celle qu’on n’avait jamais remarquée et qu’on regarde un jour différemment – « parce qu’en fait, elle est tellement belle et unique, je ne l’avais jamais remarqué auparavant ».
Puis j’ai changé d’approche, j’ai coiffé mes cheveux, jeté les vieux sweat-shirts, j’ai fait des squats, mis des t-shirts décolletés et des jupes courtes, j’ai serré les coudes sur mon buste pour remonter ma poitrine, j’ai regardé des tutos sur YouTube : « blow-job lips », « sexy smoky eyes », « after-sex hair ».
Mais ma personnalité ne matchait pas
je suis bavarde
je suis tellement bavarde
toujours été bavarde
et je fais des blagues
et je fais du drame
et j’en fais des caisses
Toujours un peu à côté
Ma mère me comparaît toujours aux personnages secondaires des dessins animés.
Personnages créés pour mettre l’ambiance dans la quête du héros
Sid – L’Âne – Dory
avec mon appareil dentaire en cinquième
instrument de torture qui emprisonnait ma langue
faisait saigner mon palais
je parlais même comme Sid
impossible de rouler des pelles à cette époque
les boums n’étaient qu’une succession d’occasions manquées.
Je n’avais pas beaucoup de succès à l’adolescence
je n’étais pas la femme fatale ni la timide à aller trouver
je n’étais pas la girl next door
je n’étais pas la bad girl
je n’étais pas
pas vraiment
Enfin si
j’étais Sid
du coup
« Dorénavant, je veux qu’on m’appelle Sid, Prince des Flammes*. »
J’ai grandi
Prêtresse du Temple d’Athéna
Femme-Justice
Déesse en or
Athéna aux mille offrandes de vertu
Protectrice des femmes des hommes de la bravoure
La reine des Héros
Déesse guerrière qui nous protège tous et toutes
Une prière chaque jour
chaque jour déposer un cadeau sur les marches de son temple
galet perle mégot coquillage fleur pièce caillou bonbon
chaque jour demander
Athéna protège-moi
Athéna fais de moi une guerrière de l’amour
Athéna fais que je rencontre mon Jack mon Edward mon Maxence
Athéna entends ma prière
Amen
Et puis
plus tard
quand j’ai été une femme
LA femme
parce que c’est arrivé
oui
ça a fini par arriver
c’était
décevant
Quand ces figures sont tes modèles
c’est forcément décevant.
Donc j’ai fini par être
Exister
Enfin
Parce qu’avant qu’un homme ne nous regarde – est-ce qu’on existe vraiment ?
« Qu’est-ce que tu as ?
– J’suis triste et j’m’ennuie.
– Toi, tu me caches quelque chose…
– C’est fini avec Guillaume, ça ne pouvait pas durer.
– Bon, bah c’est plutôt une bonne nouvelle ! J’ai jamais aimé c’type-là !
– Et tu sais à quoi j’pense ?
– Oui, à l’homme de ta vie.
– Comment as-tu deviné ?
– Mais mon p’tit chou, c’est simple, tu as toujours cet air-là lorsque tu penses à l’homme de ta vie**. »
Il y a encore des choses qui me font envie quand je regarde ces films
des choses qui me bouleversent, des choses que j’aimerais vivre
Je pleure encore, à gros bouillons, suffoquant presque sous la pression de mon cœur gonflé de larmes
Terrible
Imaginer l’amour, toi et moi dans la tour, les étoiles en plein jour
Je dis au...