En attendant la fin du monde
C’est une allégorie de la dépression.
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En attendant la fin du monde
Alexandre Gouttard
Un Adolescent, un Homme et un Vieillard sont assis autour d’une Radio posée par terre. L’Adolescent est sur son téléphone. Dans le fond, une gamelle et un sac sur lequel est écrit « poison ».
Le vieillard – Je suis né dans une église. Notre-Dame-des-laves. Notre-Dame-des-laves s’appelle Notre-Dame-des-laves car un jour il y eut une éruption volcanique si forte que la lave coula sur toute la ville et l’engloutit. Mais quand elle arriva à son parvis, la lave se divisa, s’ouvrit et finalement épargna l’église. Quel miracle ! Mais le plus miraculeux c’est que je suis sorti du ventre de ma mère en criant cette étrange phrase qui effraya tout le monde : Allez tous vous faire noirs ! Allez tous faire noirs ! Allez tous vous faire noirs ! Tous furent stupéfaits. On crut que j’étais le fils du démon. Mon père pleurait parce qu’il s’imaginait cocu. Alors on me mit au bucher. Mais quand ce fut l’aurore la rosée seule éteignît l’incendie et moi je n’avais pas cessé de pleurer. Tous furent stupéfaits ! Plus tard...
L’homme – Cesse donc de raconter tes sornettes, vieil homme. Tu ennuies le gamin. Eh gamin, de quel pays tu viens toi ? Allons, réponds, pourquoi ce silence !
L’Adolescent – C’est que mon pays ne m’aime pas. Il m’a appris une langue mais refuse mes poèmes. Il m’a donné un corps mais refuse ma douleur. Et s’il m’a donné un nom c’est pour m’appeler bientôt à la guerre.
L’homme – Tu as tout compris, gamin, la guerre est proche !
L’Adolescent – Qui êtes-vous, pourquoi me parlez-vous ?
Le Vieillard – La plupart d’entre nous sommes des gens simples. Nous cherchons la paix. Nous évitons la douleur. Nous pleurons nos morts. Nous ne désirons même pas le bonheur. Cela est source d’inquiétude. Rire de temps en temps nous suffit. En vérité, nous sommes...
L’Homme – En vérité, nous sommes des mangeurs de cadavres. Oui, mon bon, nous mangeons des cadavres. Il arrive un âge où nous barbouillons le regard de nos enfants du sang des images. Puis nous les laissons courir les champs, qu’ils soient réels ou virtuels. Nous tuons des êtres, nous découpons leur chair, et la mettons dans nos bouches. Puis nous envoyons nos enfants se baigner dans la rivière de l’été réel, il faut que l’été soit réel. Les mangeurs de cadavres pensent aimer la réalité parce qu’ils ont du sang cuit dans la gorge. Ils disent nous méritons la réalité car derrière la réalité il y a des abattoirs.
Le vieillard – Quand l’homme chargé de laver l’abattoir rentre chez lui, son chien tout en joie lui lave le sang qu’il a encore sur les mains.
L’Homme – Qu’y a-t-il derrière votre réalité ? demandent les mangeurs de cadavres à ceux qui ne mangent pas de cadavres. Et quelle que soit la réponse de ces derniers, les mangeurs de cadavres rigolent. Et toi, gamin, es-tu un mangeur de cadavres ?
L’Adolescent – Non, je suis végétarien.
L’Homme – Oh oh oh, un ange ! un pur ! et qu’est-ce qu’il y a derrière la réalité d’un mangeur de plantes ?
Le Vieillard – Allons, monsieur, laissez ce jeune en paix !
L’Adolescent – Un jour, je me mis à voir le sang qu’il y a dans les corps. Je faisais des cauchemars horribles. Je regardais la viande être mangée dans la bouche des gens et je voulais vomir. J’allais dans l’abattoir du village et je libérais les bêtes. L’odeur des gens changea. Mon père me dit merci. C’était une belle époque.
L’Homme – Je te crois !
L’Adolescent – Qu’y a-t-il d’écrit sur votre teeshirt ?
L’Homme – Tu sais lire, gamin.
L’Adolescent – Oui. Je reformule ma question. Pourquoi est-ce qu’il y a écrit « Je ressemble à un Arabe mais je ne le suis pas » sur votre teeshirt ?
L’Homme – Je vais te raconter. C’était une belle journée d’été, et moi j’étais rond de chez rond ; bon dieu que je me sentais libre. J’étais en train de pisser dans un fleuve que j’imaginais être le Styx je crois. Sans doute, je me sentais un peu trop libre, à cause de l’ivresse : on ne pisse pas en public, en pleine journée, comme ça ! Aussi, un policier en civil, surgit d’on ne sait où, m’arrêta. Il ne se contenta pas d’une amende, ou même, je ne sais pas, de m’emmener en cellule de dégrisement, ce que j’aurais compris, puisqu’après tout j’étais fautif, mais non, il se mit à m’insulter : sale bête, sale chien, non, dit-il, même les chiens ne font pas ça ! Les amis avec qui j’étais avaient fui en courant. Il me poussa violemment. Il fit semblant de me frapper... Il bafoua l’éducation que m’avait donné mes parents. Je n’osais rien dire ; même pas hurler – tant j’avais peur. Finalement il me murmura à l’oreille : « Sale Arabe de merde » et il partit. Depuis ce jour-là, je le porte toujours sur moi, ce teeshirt-là tu vois, et je n’ai plus jamais eu aucun problème avec les flics.
L’Adolescent – Mais vous êtes Arabe ou non ?
L’Homme – Peu importe, fiston, peu importe...
L’Adolescent – D’accord...
Ils restent dans le silence.
L’Homme – A qui parles-tu sur ton téléphone ? Il n’y a plus personne à qui parler.
L’Adolescent – A une amie.
L’Homme – Une petite amie ?
L’Adolescent – Il y a des personnes qui sont amis mais qui ne se sont vus qu’en photo. Ils n’ont jamais entendu le son de leur voix. Ils sont amis grâce aux réseaux, ils parlent par message. Quand cette relation dure assez longtemps nous finissons par nous créer une voix mentale de l’autre à partir des mots qu’il écrit dans ses messages, mais aussi à partir de la sonorité de notre propre voix intérieure. Quand arrive enfin le jour de la rencontre dans la réalité, ou du premier appel téléphonique, et que nous entendons la véritable voix de l’autre, nous sommes surpris, voire déçus, de constater qu’elle ne ressemble pas à la voix mentale que nous avions construite pour lui. Nous pensons sa voix n’est pas sa vraie voix. Moi, je connais sa vraie voix. Et c’est...