Najmara
Dans le premier acte, un poète et dramaturge contemporain bataille avec un passé douloureux. Le second acte, oeuvre du poète, réécrit les évènements abordés dans le premier, en les ancrant dans univers féérique et fantaisiste. Le troisième aborde l’existence de la dramaturge qui a, en réalité, créé les deux actes précédents. Les trois actes, reliés par un jeu de motifs, de thèmes, de situations identiques, devraient aussi être joués par les mêmes acteurs dans des rôles différents.
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Acte I
Scène 1
Le Poète
Un intérieur sobre, où dominent le noir et blanc. Une table basse noire, des sièges. Sur le mur, on voit une affiche pour un spectacle : l’affiche est noire, avec un sceau de Salomon d’un jaune vif, au centre duquel il y a une trace rouge. Sous l’image, on lit « Shamsa ».
Au centre de la scène, face au public, un mannequin de couture sur son piédestal, portant seulement une cape de couleur rouge, retenue par une broche.
Pendant l’acte, les couleurs resteront généralement austères – à l’exception du rouge, chaque fois qu’il paraîtra.
La scène reste vide pendant plusieurs secondes.
Puis le Poète entre. (Il a entre trente et quarante ans.) Il finit tout juste d’enfiler une veste noire ; il est en pantalon noir et en chemise blanche. En apercevant le mannequin, il a comme un réveil : ayant ouvert une porte, il enlève le mannequin et le cache avec une sorte de hâte.
Revenant, il examine les lieux avec satisfaction.
Scène 2
Le Poète, le Journaliste
Sonnerie. Le Poète répond par un interphone : « Oui ?... 1er étage. »
Puis il sort de l’appartement. Bruit de voix étouffées ; puis entrent le Poète et le Journaliste.
Le Journaliste. Vous savez, je ne vais pas prendre beaucoup de votre temps. Quinze minutes, ça suffit.
Le Poète. Très bien. (Avant que le Journaliste ait pu reprendre la parole, désignant la table basse.) Est-ce qu’ici, ça vous conviendrait ?
Le Journaliste. Oui. (Ils s’asseyent. Le journaliste sort un carnet, un crayon et un dictaphone.)
Le Poète. Nous commençons ?
Le Journaliste. (Il allume le dictaphone.) Merci d’avoir accepté de me recevoir chez vous. J’aime bien commencer par le commencement : savoir où vous avez grandi, recueillir quelques précisions sur votre vie ou votre famille…
Le Poète. Je ne pense pas que ce soit intéressant.
Le Journaliste. Tiens. Est-ce que l’enfance serait pour vous un « pays différent », comme l’a appelé… ?
Le Poète. (Déçu.) Pourrais-je vous prier de ne pas mêler les mots d’un autre à mes paroles, à moi ?
Le Journaliste. Pourquoi ?
Le Poète. (Hésitant, mais solennel.) Parce qu’aucune âme, si on la frappe avec précision, ne rendra tout à fait le même son qu’une autre. Mais ne le savent, et ne le rendent sensible, que ceux qui ont cherché et qui se sont découverts. Et qui n’acceptent presque rien, de la parole de l’autre, où ils ne reconnaissent leur propre et authentique substance. (Un silence.)
Le Journaliste. On sait que, dans la vie civile, vous êtes traducteur d’anglais. De Lewis Carroll, tout récemment. Vous passez donc une part de votre vie dans la parole des autres. Qu’est-ce qui a démarré cet intérêt pour l’anglais ?
Le Poète. (Espiègle.) Ah ! vous avez fait une remarque judicieuse… emmanchée d’une question que je n’ai pas aimée.
Le Journaliste. Donc, vous n’allez pas me répondre ?
Le Poète. Vous êtes indiscret !
Le Journaliste. C’est mon métier.
Le Poète. Ce n’est pas ma faute. (Silence.)
Le Journaliste. Pourquoi, dans ces conditions, avoir consenti à une interview ?
Le Poète. Pour parler de moi.
Le Journaliste. Ce n’est pas ce que vous faites.
Le Poète. Si. C’est vous qui vous obstinez à m’interroger sur autre chose que moi.
Le Journaliste. Alors, si je vous demandais de me donner un souvenir, une anecdote, de votre enfance, de préférence… et qui parle de vous ?
Le Poète. J’avais onze ans. C’était dans l’Isère, en pleine nuit, au milieu d’un relief très noir. Devant moi, un lac, sombre, où se reflètent des étoiles. Je vous prie de retenir les étoiles. La nuit est même si claire, qu’en me penchant sur le bord, je vois un pâle fantôme qui se penche pour me regarder.
Le Journaliste. Et alors, qu’est-ce qui s’est passé ?
Le Poète. Mais, je vous le dis. C’est que je suis resté là. À regarder ce fantôme au milieu des étoiles.
Le Journaliste. Une sorte de… Narcisse à onze ans ?
Le Poète. (Haussant les épaules.) Excepté qu’il n’était pas question d’amour. Il ne s’agissait que de me tenir sous mon regard.
Le Journaliste. Mais qu’est-ce que vous faisiez là, tout seul ?
Le Poète. Un mariage. Dans une salle des fêtes. Un tapage insignifiant. J’ai voulu m’éloigner des autres… pour me retrouver, moi. (Une pause.) Vous m’interrogiez sur mon enfance. Je vous en épargne le long cours, pour vous en offrir l’or que j’ai su en retenir. (Il n’ajoute rien.)
Le Journaliste. Revenons au présent. Dernièrement, vous avez traduit Alice au Pays des Merveilles.
Le Poète. De l’autre côté du miroir m’a toujours séduit davantage.
Le Journaliste. Cela vous rappelait l’Isère ?
Le Poète. Il y est plus question d’échecs que de miroirs ! Et, puisque nous parlons de miroir… je dirais, si cet entretien était mon œuvre, que voilà une transition toute trouvée pour qu’on en vienne à ce que j’ai fait.
Le Journaliste. (Il rit.) C’est votre première interview ?
Le Poète. Ne me dites pas que cela vous étonnerait. De toute façon, un poète n’est pas une bête très recherchée.
Le Journaliste. Un poète primé… si. Votre troisième recueil vient d’obtenir un prix.
Le Poète. Serait-il possible de procéder par ordre, et de parler du premier ? Le Ciel blanc de la page.
Le Journaliste. Ah !... très isérois, décidément. Le Ciel blanc de la page.
Le Poète. Faire de la page… de cet espace blanc où couraient des signes noirs… comme un équivalent du ciel noir quand il est rempli d’étoiles. Telle a toujours été mon ambition. Il m’arrive de penser que la beauté est souvent ce qui apparaît comme un son pur, là où il n’y avait, avant, que bruit et désordre. Comme, surgie d’un chaos primordial, la création d’un astre.
(Un rai lumineux traverse horizontalement la scène et finit en étoile, comme une petite explosion. Ni l’un ni l’autre ne paraît avoir rien remarqué.)
Le Journaliste. Donc, c’est cela, à vos yeux, le rôle de la poésie ? Vous vous considérez comme un créateur de mondes, ou plutôt, d’étoiles ?
Le Poète. Oui. (Il paraît sur le point d’ajouter quelque chose, mais se ravise et déclare :) Avant que vous ne me demandiez si mes parents étaient astronomes, je préfère en venir à mon deuxième recueil, écrit six ans plus tard.
Le Journaliste. Vous allez vite en besogne ! avec moi, du moins. Pas même un mot sur les influences poétiques qui auraient été, pour vous, décisives ?... Pourquoi cette discrétion à tout prix ?
Le Poète. Et vous, pourquoi vouloir absolument mêler les autres à moi-même ? (Expliquant, avec patience.) Le créateur est sa propre matière, et le lieu de son propre déploiement ; les autres n’y doivent avoir que la plus petite part possible. L’instant d’après, vous allez me questionner sur une relation, une éventuelle présence féminine… (très vite, et avec une sorte de peur) et je ne vous répondrai pas.
Le Journaliste. Soit. Parlez-moi de votre deuxième recueil. Parlez-moi d’Arabesques.
Le Poète. L’inspiration, vous aurez remarqué, était très différente. J’ai emprunté mon titre à cette ligne si caractéristique de ce qu’on appelle, pour aller vite, l’art islamique.
Le Journaliste. La langue et la culture arabe acquièrent alors une large place. On semble à des années-lumière du Ciel blanc de la page. Cette culture, je peux au moins demander si elle est la vôtre ?
Le Poète. Je l’ai faite mienne. Mais ce ne sont pas mes racines.
Le Journaliste. Alors, vous l’avez… adoptée.
Le Poète semble, d’un coup, coupé dans son élan. Tout son élan et toute son assurance s’abattent. Il reste muet quelques secondes, comme empêtré en lui-même.
Noir.
Scène 3
Le Poète, puis la Mère
La scène est un souvenir du Poète : elle est antérieure à l’interview.
Le Poète est seul. Il s’est attelé à une traduction, qu’il corrige sur la table basse noire. Son téléphone portable sonne. Ennui et léger agacement, quand il décroche.
Le Poète. Allô ?... Bonjour. Hm, non, tu ne me déranges pas. … Merci, c’est gentil. … Ah, vous êtes en bas ? (Ennui et irritation.) Non. Non, non, bien sûr, non. Venez.
Il va ouvrir à l’interphone. Puis il laisse ce à quoi il travaillait bien visible, disperse les feuillets, le stylo en travers comme d’un travail brusquement interrompu.
Il se tient à la porte.
La Mère. Rebonjour.
Le Poète. (Un signe de tête, puis, l’air surpris :) Où est Papa ?
La Mère. Oh ! tu connais ton père. Il est resté dans la voiture.
Le Poète. Pourquoi ?
La Mère. On n’est pas très bien garés. Alors, il a préféré rester. Tu connais ton père. (Elle a l’air gêné.)
Le Poète. Ah.
La Mère. (Feint d’en plaisanter.) Ça a l’air de te faire plaisir, que ce soit moi qui vienne. Au fond, ton père ou moi, quelle différence ?
Le Poète. (À part.) Il est silencieux. (Il ferme la porte derrière elle. Haut :) Assieds-toi. Est-ce que tu veux boire quelque chose ?
La Mère. (Avec effusion.) Non merci, tu es gentil.
Elle s’assied de profil pour le public, dans une position qui devrait être face à lui.
Lui, assis plus loin, davantage tourné vers le public que vers elle, et le visage plutôt fermé. Il ne fait pas d’effort pour renouer la conversation, alors qu’elle hésite à reprendre la parole.
La Mère. Il y a de bonnes critiques pour ton recueil. Ton père et moi, on l’a lu dans le journal.
Le Poète. Merci. Je comptais vous le dire.
La Mère. C’est bien… Tu dois être bien content. (Silence.) Pour ce premier recueil. Le Ciel blanc. Ton père et moi, on est très fiers. (S’apprête à ajouter quelque chose, s’arrête. Cherche un moment comment relancer.) C’est drôle quand même.
Le Poète. Qu’est-ce qui est drôle ?
La Mère. Eh bien… toi. Tu étais un enfant comme les autres, un petit garçon comme les autres. (Il secoue la tête, a l’air sourdement exaspéré.) Vraiment, tout à fait comme les autres. Tantôt, tu étais discret… et tantôt turbulent... Tous les garçons font ça.
Le Poète. (Une pause.) Pourquoi tu dis que j’étais turbulent ?
La Mère. Oh ! oui. Je me souviens d’un jour où tu avais cassé toutes tes affaires !
Le Poète. De quoi est-ce que tu parles ?
La Mère. Eh bien, tu sais. À Rennes. Quand on venait de déménager. On avait tout bien préparé avec ton père, et du jour au lendemain, toute ta chambre a été dans un état !...
Le Poète. Ce n’était pas toute la chambre. Les meubles seulement. Et… ç’avait pris une semaine.
La Mère. (Elle rit.) Il en parle comme si c’était moins grave ! Mais tu ne te rends pas compte, tout était écorché, abîmé… Tu avais pris la pointe d’un compas, et avec ça tu avais gravé je ne sais quoi sur le bois du lit… Ah ! ton père était fou.
Le Poète. Ah, ben au moins, de cette façon, on savait quelle chambre était à qui. Puisque vous nous aviez acheté les mêmes meubles.
La Mère. (Attendrie, souriant.) Tu t’en souviens !... Ah, oui… (Un temps.) Oui, les mêmes meubles pour ton frère et pour toi. Oh, même le miroir de la penderie, que vous aviez à l’identique, et que tu avais fêlé…
Le Poète. (Prenant un air ironique.) Ah bien, oui ! Je n’allais pas faire ça chez lui ; sinon, il se serait vengé, et il serait venu faire pareil chez moi.
La Mère. (Sérieuse.) Non, il n’aurait pas fait ça.
Le Poète. (Irrité.) Je sais bien.
La Mère. (Elle a cherché, encore une fois. Reprend, avec une certaine vivacité :) Tu te souviens ? Tu avais neuf ans… ou dix ans… Tu avais une boîte. Dans laquelle tu disais que tu avais un trésor.
Le Poète. Ah, oui.
La Mère. Pendant des jours tu l’as gardée avec toi, sans jamais l’ouvrir, en refusant de dire ce que c’était. Ton frère, au début, faisait celui qui ne voulait rien savoir. Et puis, tu penses, il t’a supplié d’ouvrir la boîte… et lorsque tu la lui as montrée…
Le Poète. (Commençant à rire.) Il n’y avait rien ! (Avec fierté.) Il ne risquait pas de me le prendre !
La Mère. (Riant aussi.) Ça l’a rendu furieux !
Le Poète. (Riant plus fort.) Il ne m’a pas parlé pendant une semaine !
Ils rient.
La Mère. On a quand même eu de bons moments hein… tous ensemble.
À cette dernière expression, le Poète se glace....