Dix-Sept heures

Cette histoire se décompose en huit temps. Huit agonies.
Quatre personnes se retrouvent et attendent dix-sept heures
Certains attendent ce moment depuis si longtemps qu’ils ne savent plus rien. À dix-sept heures, quelque chose va se passer. Alors, faut-il attendre ? Pourquoi dix-sept heures ?

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Première Agonie

Un intérieur d’appartement, une assez grande bibliothèque, une table de travail dans un coin, deux canapés, un fauteuil. Le décor n’est ni chaleureux ni froid, tout à fait quelconque. Sur un mur, de face, une horloge bien visible marque 10 h. Deux personnes.

ARVID — C’est aujourd’hui, n’est-ce pas ?

BAPTISTE — Oui, à 17 h.

ARVID — C’est ce qu’il me semblait. Légère pause. C’est étrange, tout de même, vous ne trouvez pas ?

BAPTISTE — Qu’est-ce qui est étrange ?

ARVID — Eh bien, cette situation. Aujourd’hui, 17 h… tout ça, quoi. Moi, je trouve ça étrange. Pas vous ?

BAPTISTE — Oh ! Vous savez, toutes les situations peuvent nous sembler étranges à un moment ou à un autre. Le lendemain, elles sont à peine ordinaires et, la semaine suivante, on les oublie définitivement.

ARVID — Si ce n’est que s’agissant du lendemain ou de la semaine suivante…

BAPTISTE — Vous auriez préféré que rien ne change ?

ARVID — Non, évidemment. Je n’ai pas dit ça. Ce qui doit être sera, mais quand même, il faut bien admettre que ces circonstances, ce n’est pas rien !

BAPTISTE — Précisément ! Ce ne sont que des circonstances ! Nous-mêmes, vous et moi, nous sommes ici, aujourd’hui les circonstances d’autres circonstances. Tout a été une affaire de circonstances. Alors celles-ci ou celles-là, qu’importe ! 17 h est une circonstance, comme les autres.

ARVID — Dit comme cela…

BAPTISTE — Je ne pense pas qu’il ait une autre façon de le dire.

Entre-temps, BAPTISTE s’était levé de sa table de travail et était allé près de la bibliothèque. À présent, il regarde les livres en inclinant la tête pour lire les titres, puis en prend un, l’ouvre et le feuillette. Comme à lui-même, mais à voix haute

BAPTISTE — D’ailleurs, les livres aussi sont des circonstances.

Il lit quelques pages, le referme, mais le garde à la main et va s’asseoir dans un fauteuil. Il se met à regarder le livre avec attention sous toutes les coutures.

ARVID — Qu’est-ce qu’il a ce livre ?

BAPTISTE — Rien de particulier, mais je crois finalement que je n’aime pas les livres.

ARVID — Ah ! tiens ?

BAPTISTE — Oui. Il pose le livre en équilibre sur son genou. Voyez ! Ce ne sont que des objets.

ARVID — Et alors, vous n’aimez pas les objets ?

BAPTISTE — Pas quand ce sont des livres.

ARVID, s’approchant de la bibliothèque, passe la main sur les dos des livres. Un long moment de silence, puis il regarde BAPTISTE.

ARVID — Eh bien, moi, il y a certaines circonstances qui me mettent mal à l’aise, je l’avoue. Franchement, en arriver là ! Vraiment, ça ne vous fait rien ?

BAPTISTE — Que voulez-vous dire ?

ARVID — Comment c’est arrivé ? Comme ça a été possible après tout ce temps ! Pourquoi aujourd’hui et pourquoi 17 h ? Et que va-t-il se passer ?

BAPTISTE — Comment ça a été possible ? Je suppose que ça a été une succession de conjonctures et d’événements liés les uns aux autres aussi bien par des hasards que par des volontés — majoritairement des volontés d’ailleurs. Le temps a eu évidemment son rôle, mais vous aussi vous l’avez eu, comme nous tous. Ensemble, nous avons participé à cet enchaînement de possibles. J’imagine que vous n’avez pas oublié notre enthousiasme à l’époque ? Bref, vous êtes également le « comment » et vous devriez vous poser la question plutôt qu’à moi.

ARVID — Il ne s’agit pas de ça ! je sais l’histoire. Par « comment », je voulais dire « pourquoi ». Pourquoi ça devrait arriver ? Pourquoi ?

BAPTISTE — Peut-être le saurons-nous à 17 h.

ARVID — Évidemment ! La réponse est facile. Mais de quelle manière ?

BAPTISTE — Ne soyez pas inquiet, d’abord parce que c’est inutile et ensuite parce qu’il existe des conventions qui sont faites pour ce genre de situation. 17 h n’est qu’une convention.

ARVID — C’est tout ! Mais moi, j’ignorais que ce genre de situation puisse un jour exister, comme vous !

BAPTISTE se lève, retourne à la bibliothèque, avec le livre qu’il avait pris, l’ouvre, de nouveau le feuillette attentivement comme s’il cherchait quelque chose et le range soigneusement. Il regarde ensuite les rangées de livres.

ARVID — Et puis je ne vous crois pas. Je suis sûr que vous aimez les livres. Vous les aimez, n’est-ce pas ?

BAPTISTE — Vous avez raison… C’est peut-être parce qu’ils sont inutiles. Ça peut toujours servir d’avoir de l’inutilité à portée de main, on ne sait jamais.

ARVID — Pour le moment, c’est nous qui sommes inutiles. Nous sommes comme les livres !

BAPTISTE regarde ARVID avec une curieuse attention, semblant réfléchir à ce que venait de dire.

BAPTISTE — Mais oui, vous avez peut-être raison, nous sommes sûrement comme les livres ! C’est étonnant ! Voyons, il réfléchit, si je dis êtes-vous allé à Pittsburgh (en Pennsylvanie) ? C’est une question inutile, n’est-ce pas ? ARVID le regarde d’une manière qui semble le confirmer. Et pourtant, c’est écrit, là ! il met l’index sur sa tempe. C’est écrit là !

ARVID — Hum, c’est en effet inutile et, en plus, ça n’a aucun sens, je suis désolé de vous le dire.

BAPTISTE — À cause de Pittsburgh ?

ARVID — Non ! Pittsburgh n’a rien à voir. C’est ce que vous venez de dire qui est insensé… Ou alors, c’est inquiétant.

BAPTISTE — Pourquoi ?

ARVID — Parce que, si nous sommes inutiles et si ce que vous dites l’est aussi ; si les livres sont inutiles, alors qu’est-ce qu’on fait là ? Et pourquoi attendre 17 h ? Si ça se trouve, c’est aussi peut-être inutile et, pour le coup, c’est inquiétant.

BAPTISTE — Pas tant que ça, voyez-vous parce que si c’était le cas, je veux dire si tout était inutile, alors tout nous semblerait parfaitement normal. L’inutilité d’une inutilité ne peut pas être inutile. On pourrait même dire que nous serions dans notre élément. Et puis, si ça peut vous rassurer, dites-vous que mettre en œuvre l’inutilité, c’est ce que nous savons faire de mieux. Nous l’avons toujours fait et, jusqu’à présent, ça nous a bien réussi.

ARVID — Vraiment ?

BAPTISTE — Mais oui  ! Toute cette matière première à portée de main, simple à utiliser, malléable à souhait, qui donne à celui qui s’en sert l’agréable sensation de pouvoir faire tout ce qu’il veut, de se croire un fabricateur, un créateur, n’est-ce pas formidable ? L’inutilité, c’est le matériau idéal. Ça n’a pas de forme, ça se moule parfaitement à toutes les envies, mécaniquement, il n’est sujet à aucune contrainte — fondamentalement, c’est de la matière molle. Et nous sommes d’autant plus habiles à l’utiliser que c’est aussi ce que nous sommes : de la matière molle.

ARVID — Ça semble juste, je suis moi-même un mou de nature.

BAPTISTE — De nature ! exactement, mais comme nous tous en réalité, faits de cette terre adamique qui sèche avec l’âge. En vieillissant, on s’endurcit, on devient moins souple et plus cassant, mais étonnamment, on n’en est pas moins inutile.

ARVID — Alors, si je vous comprends bien, s’il est inutile d’attendre 17 h, ça reste quand même nécessaire ?

BAPTISTE — Si vous voulez !

ARVID — Bien, bien…

ARVID va devant une peinture accrochée au mur, c’est «La petite Tour de Babel» de Brueghel, il la regarde attentivement, longuement.

ARVID — Il très beau ce tableau. On dirait un Brueghel ?

BAPTISTE — C’en est un, il était au Musée de Rotterdam. Le conservateur me l’a donné.

ARVID, très étonné — Les musées donnent leurs œuvres ?

BAPTISTE — Pas tous, mais certains le font. Il faut tout de même connaître les bonnes personnes.

ARVID — J’imagine ! C’est quand même impressionnant de se retrouver face à un Breughel ailleurs que dans un musée.

BAPTISTE — Vous trouvez ?

ARVID — Évidemment, c’est une œuvre exceptionnelle !

BAPTISTE — Ça l’a été. Aujourd’hui, disons que ce n’est plus qu’une convention. Tous les Breughel, tous les Titien sont maintenant comme 17 h ou comme Pittsburgh…

ARVID — Et qu’est-ce que ça change ?

BAPTISTE — Je viens de vous répondre, rien du tout.

ARVID — Alors, pourquoi avoir la choisit cette œuvre  ?

BAPTISTE vient près d’ARVID devant la peinture, la regarde un long moment en silence, comme s’il la détaillait.

BAPTISTE — Je ne sais plus, mais je l’ai su ! En tout cas, c’est la bonne taille pour ce mur.

ARVID — Oui, en effet, vous avez raison.

 

NOIR

 

Deuxième Agonie

ARVID et BAPTISTE sont assis. Entre un homme, CAMIL

CAMIL — Messieurs, bonjour. Quelle magnifique journée !

ARVID et BAPTISTE, ensemble — Bonjour

ARVID — Belle journée, en effet.

CAMIL, souriant, en clignant de l’œil — À 17 h ?

ARVID — Oui.

BAPTISTE — C’est ça !

CAMIL — Parfait ! je ne raterai ça pour rien au monde. Il rit comme s’il venait de faire un bon mot.

ARVID, à BAPTISTE — Ça aussi, c’est écrit, j’imagine ? BAPTISTE acquiesce de la tête

CAMIL — Bon ! alors, et après ?

ARVID — Après ?

CAMIL — Oui, après, qu’est-ce qu’il va y avoir, qu’est-ce qu’on va faire ?

ARVID — Nous n’irons pas à Pittsburgh (en Pennsylvanie).

CAMIL — Pourquoi devrions-nous aller à Pittsburgh ?

BAPTISTE, s’adressant à CAMIL — Vous y êtes déjà allé ?

CAMIL — Non, je n’y ai jamais mis les pieds. En revanche, je suis allé à Søndre Strømfjord, c’est au Groenland, c’est un peu pareil. Mais qu’est-ce c’est que cette histoire de Pittsburgh ?

ARVID, un peu ironique — Nous cherchions à savoir si tout cela était écrit quelque part.

BAPTISTE — Ça l’est !

CAMIL — Je veux bien vous croire, c’est vous les spécialistes.

CAMIL va se servir un verre d’eau à une fontaine à eau, il boit puis reviens vers les autres

CAMIL — Bon,...

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