La loterie de la vie

Sort-on gagnant de la loterie de la vie ? La jalousie est-elle une preuve d’amour ou la conséquence d’une approche rétrograde du couple ? Où se trouve la plus belle place du monde ? Comment ne pas rester jeune ? Où ranger sa femme-objet quand on ne s’en sert pas ? Comment réussir à rester seul à deux ? Cette série de neuf pièces courtes répond à ces questions indispensables, et à bien d’autres sur le hasard, le couple et les rencontres.

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SCÈNE 1 – LA LOTERIE DE LA VIE

Un homme rentre chez lui, retrouve sa femme, qui classe des factures, fait des comptes.

GINETTE, inquiète. – Alors ?

NESTOR, maussade. ­– Alors quoi ?

GINETTE – Alors qu’as-tu eu comme lot, aujourd’hui ?

NESTOR – Pas terrible.

GINETTE – Pas terrible ? Mais encore ?

NESTOR – J’ai gagné un rhume.

GINETTE – Un rhume ? La maladie ?

NESTOR – Oui, le cerveau cotonneux, le nez qui coule, la voix nasillarde, tout ça.

GINETTE – En effet, c’est pas terrible.

NESTORÇ’aurait pu être pire.

GINETTE – La semaine dernière, t’étais plus en veine.

NESTOR, agacé. – La semaine dernière, c’était la semaine dernière ! Si je pouvais choisir que les bons lots, crois-moi, je le ferais !

GINETTE – Je te reproche rien ! Je dis seulement que c’est moyen, comme lot, un rhume.

NESTOR – Si tu veux y aller à ma place, vas-y ! Tu auras peut-être plus de chance !

GINETTE – Ah, non, j’y suis allée une fois, j’en ai fait des cauchemars pendant un mois. Cette loterie, je l’ai en horreur. Je te reproche rien. Je disais seulement que la semaine dernière, tu avais eu de la chance, et pas cette semaine.

NESTOR – Oui, c’était bien tombé, cette invitation à ce mariage. Un chouette lot avec champagne, petits fours et danses populaires. Pourtant, j’étais nauséeux, le jour de ce tirage. Ce matin, tu vois, je me sentais bien. Je me disais, c’est une journée qui sent la bonne nouvelle. Un vent doux amenait des odeurs de printemps. Je me disais, un soleil comme ça ne peut pas briller sur de la malchance. Et finalement, pas terrible. Comme quoi ça veut rien dire. Notre humeur ne change rien. Mais je n’ai pas à me plaindre. Par rapport à Berdin, avec son numéro 47. Lui, il a vraiment pas eu de bol.

GINETTE – Ah bon ? C’était quoi, le lot 47 ?

NESTOR – Un a.v.c. Il est devenu blanc, Berdin !

GINETTE – Bon sang, y’a de quoi ! Tu m’aurais ramené ça cette semaine, ça m’aurait coupé l’appétit tout net !

NESTOR – Quand c’est tombé, y’a eu un silence de cathédrale dans la salle. Pas une toux, pas un murmure. En même temps, on s’est dit, ce lot-là, maintenant qu’il est tombé sur Berdin, moins de risques de rentrer avec !

GINETTE – C’est pas correct de penser ça, mais je préfère que ça tombe sur Berdin que sur toi !

NESTOR – Alors mon rhume, tu vois, j’en suis presque satisfait !

GINETTE – C’est vrai ! C’est quoi, un rhume ? (Affectueuse.) Je vais te le bichonner, ton rhume ! Je vais te préparer de bonnes tisanes, des grogs bien arrosés. Je vais t’emmitoufler. Tu verras, on va quand même bien en profiter de ton rhume !

NESTOR – T’es gentille. Tu me remontes le moral.

GINETTE – Y’a eu d’autres mauvais lots ?

NESTOR – Y’a eu un lot de voisin hargneux qui te pourrit la vie avec un élevage de chiens. Un autre avec une mère qui a un début d’Alzheimer et qui oublie toujours ses clefs à l’intérieur. Quoi d’autre ? Ah oui, aussi une voiture dans un fossé avec deux côtes cassées.

GINETTE – Ah beh ça va, on s’en sort bien ! Et comme bons lots ?

NESTOR – Comme bons lots, y’a eu un copain extra sur qui on peut toujours compter. Une voix de grande chanteuse d’opéra. Et un truc qui t’aurait vraiment plu, une chaumière normande en héritage.

GINETTE – Ah oui, ça m’aurait bien plu !

NESTOR – C’est Launais, le boulanger, qui l’a eue d’une tante qu’il ne connaissait pas.

GINETTE – C’est bien que ça tombe sur un brave gars comme lui ! (Un temps.) Cette loterie de la vie, c’est quand même une drôle d’organisation ! La fois où j’y suis allée – vu que tu étais absent –, mes jambes tremblaient. Je me disais, je vais tirer un grand malheur et m’évanouir devant tout le monde. Quand je suis sortie, bien que j’avais eu un bon lot – je me souviens plus quoi… ah si ! C’est cette fois-là où j’ai eu ma main verte ! Depuis ce lot de main verte, toutes les plantes que je touche resplendissent ! Eh bien, même avec ce bon lot, j’en ai encore tremblé jusqu’au soir, et ensuite cauchemardé pendant un mois ! Je comprends pas comment tu supportes ça.

NESTOR – Que veux-tu ? C’est la loterie de la vie ! C’est y aller, ou pas vivre ! Il faut accepter les bons et les mauvais côtés, sans quoi on n’a pas de vie.

GINETTE – La veuve Vaugeon, depuis le lot du décès de son mari en accident de chasse, y’a cinq ans, elle est plus jamais allée à la loterie. Eh bien elle s’en porte pas plus mal ! Elle n’a plus de tracas. Les jours passent identiques, sans jamais rien de neuf, et ça lui va très bien ainsi. Ni bonnes, ni mauvaises nouvelles ! Chaque veille de loterie, je t’assure que je l’envie.

NESTOR – Bien sûr, si tu ne veux plus rien recevoir de la vie, tu peux rester chez toi écouter la pendule égrainer les heures. Moi, tu vois, je préfère qu’il nous arrive des choses, même mauvaises. Une vie sans rien de neuf, pour moi, c’est pas une vie. Autant s’enterrer vivant ! T’étais-t’y pas contente quand on a eu ta fille comme lot ?

GINETTE – Bien sûr que j’étais contente ! J’ai jamais dit que j’étais pas contente ! Ma fille, j’y tiens ! C’est mon plus beau cadeau de la vie ! Et jamais je la rendrai ! C’était juste pour dire que, cette loterie, si on veut, on peut aussi s’en passer. Ma fille, ça je regrette pas ! Mais c’est quand même rare, des lots pareils ! C’est pas souvent. Regarde la voisine. Elle aussi, elle a eu un fils, mais cracheur de feu. Gagner un enfant, mais qui sent l’alcool, merci du cadeau !

NESTOR – Que veux-tu ? C’est la loterie de la vie !

GINETTE – Ce qui serait chouette, ça serait que tu tires un travail pour moi. Un petit boulot de secrétariat, par exemple. Ou gardienne de statues dans un musée. Quelque chose pas compliqué. (Elle désigne ses comptes.) Ça nous aiderait drôlement, un salaire en plus.

NESTOR – C’est tout ce qu’il te faut ? La semaine prochaine, je prends un numéro avec un travail d’agrément pour madame ? Ne rêve pas trop ! En ce moment, c’est plutôt des lots « licenciement » qui tombent. Des lots de travail, y’en a peut-être un toutes les trois semaines, et encore ! Avec des horaires impossibles à l’autre bout du département. Alors tomber dessus, c’est pas demain ! Par rapport à d’autres, on s’en tire pas mal, crois-moi ! Toi, tu voudrais être toujours plus vernie que les autres !

GINETTE – T’as sans doute raison. J’en demande peut-être trop à la vie. (Un temps.) Et ton copain Francis, qu’a-t-il eu cette semaine ?

NESTOR – Il a eu le 15, un lot confidentiel, dans une enveloppe parfumée.

GINETTE – Un lot confidentiel ? Sais-tu ce que c’est ?

NESTOR – Oui, je sais. Mais c’est confidentiel.

GINETTE – Allez, tu peux bien me le dire ! Je répéterai pas.

NESTOR – Promis ? Tu diras rien ? Même pas à sa femme ?

GINETTEÀ sa femme ? C’est si grave que ça ?

NESTOR – Promis ?

GINETTE – Promis !

NESTOR – Il a eu une maîtresse.

GINETTE – Une maîtresse ?

NESTOR – Oui, une femme avec qui tromper Geneviève.

GINETTE – C’est du propre !

NESTOR – Que veux-tu, c’est la loterie de la vie ! Ç’aurait pu être l’inverse ! C’est peut-être juste une maîtresse d’un jour ou deux pour se faire des souvenirs coquins, qui sait ? Peut-être pas une liaison durable les yeux dans les yeux pendant des heures à se parler en poésie.

GINETTE – Durable ou pas, c’est dégueulasse pour Geneviève !

NESTOR – Tu lui diras rien au moins ? T’as promis !

GINETTE – Mais non, bien sûr que je dirai rien ! J’ai pas envie d’aggraver la situation ! Et lui, Francis, comment il prend ça ?

NESTOR – Lui, il sait pas trop quoi en penser pour le moment. Il l’a pas encore rencontrée. Comme il m’a dit : « J’attends de voir. Si ça se trouve, elle est moins bien que Geneviève, cette maîtresse ! Tu crois tirer un bon numéro et tu te coltines un boulet ! »

GINETTE – Il a dit ça ?

NESTOR, amusé. – Ouais, c’est un marrant, Francis !

GINETTE – Un marrant ? (En colère.) Un mufle, oui ! Ton Francis, c’est pas demain qu’il remet les pieds ici, crois-moi !

NESTOR – C’est quand même pas sa faute s’il a tiré ce numéro ! Il demandait pas à avoir cette maîtresse, Francis. Il a bien assez à faire avec Geneviève qui veut sans arrêt aller au lit après chaque scène dénudée dans les films !

GINETTE – C’est peut-être pas sa faute, mais quelque part, ça doit bien l’arranger quand même ! Quel goujat !

NESTOR – T’es drôle ! Faut bien qu’il fasse avec, maintenant ! Remarque, s’il préfère sa maîtresse à Geneviève, c’est qu’ils étaient pas suffisamment bien assortis...

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Posté le 2 septembre 2026 par Laurent Vallerbe

Laurent Vallerbe
Laurent Vallerbe

Laurent Vallerbe tord le réel, en extrait son nectar d’absurdités. Il connecte nos réflexions avec nos émotions sur courant alternatif.

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