Pensée sauvage

3 personnages

Deux jeunes sœurs Pensée et Meije évoluent dans un endroit hostile à leur épanouissement. Les montagnes les encerclent, les chasseurs règnent, les couvre feux les enferment et les secrets de famille pourrissent à l’intérieur de leur maison. Dans cet espace où elles évoluent, la nature est impactée et n’est plus neutre depuis longtemps dans les luttes et les fuites de ces habitant.e.s. Des générations entières se sont succédées et rien ne semble avoir changé, tout se répète dans une boucle incessante rythmée par les saisons et leurs coutumes immuables, tout prend place comme c’est censé l’être, sans vague et sans opposition, jusqu’au jour où…

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Pensée sauvage des Alpes

Viola calcarata

Symbole du souvenir

Ce texte a bénéficié de l’accompagnement de A mots découverts.

Selection Texte en cours 2024.

Prix du jardin des écritures théâtrales de Guérande 2025.

«Le bleu est ma peur de chuter, d’échouer, d’aimer, le bleu est le ciel d’aout à Almeria. Son casque lui tombe sur les yeux. Le bleu est ses larmes et la difficulté à vivre dans toutes les dimensions entre l’oubli et le souvenir»

- Hot milk, Deborah Levy -

«Le nombril est une cicatrice conséquente à la chute du cordon ombilical. A la naissance, on clampe le cordon à la base, lequel sera ensuite coupé pour rompre le lien entre la génitrice et son enfant. La cicatrice originelle est donc liée à la mère»

- Ör, Auður Ava Ólafsdóttir -

 

Les / ont valeur d’arrêt dans la pensée ou d’interruption par un autre personnage.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

C’est d’abord le printemps, puis l’été, puis l’automne, puis enfin l’hiver.

Ça s’est passé dans ce sens là.

Mais ce n’est pas forcément comme ça qu’on s’en rappelle.

L’HIVER D’OÙ JE PARLE

1.

MEIJE -

Ça là

C’est chez moi

Si je devais retenir une image de chez moi ce serait celle ci.

Les montagnes

Comme ça là exactement tout autour partout.

Fait un cercle en hauteur, autour d’elle, avec ses bras puis les laisse tomber. Silence.

Par la fenêtre

Par n’importe quelles fenêtres entourant la baraque c’est toujours la montagne qu’on voit.

Courir

On a beau courir d’un bout à l’autre

Du velux à la porte d’entrée

Oui

C’est bien la montagne qu’on voit.

Blanche bleue ou grise c’est encore elle qu’on voit.

C’est elle oui...

Parfois

Parfois un oiseau passe et il s’imprime comme une tâche d’encre sur le paysage immuable

C’est un peu comme une…

Une estampe?

Oui c’est ça je crois.

Enfin c’est comme ça.

D’aussi loin que je me souvienne c’est ça

Comme ça que je m’en rappellerai

Les pieds noyés dans les bottes les bottes noyées dans la boue

Le plancher grinçant trop verni du salon

L’odeur bien particulière des maisons de là bas

Les acariens flottant dans un rayon de soleil

Les volets bleus défraîchis puis repeints de la baraque

Eternellement bleus

Le bleu partout

Aussi loin que je m’en souvienne je me couchais dans du bleu et me réveillais dans du bleu.

Maintenant il faut que je me souvienne alors je ferme les yeux je pense mes paupières lourdes comme des tombeaux et pourtant en les rouvrant c’est toujours cette pellicule bleue qui se dépose sur la cornée.

Maintenant il faut que je me souvienne mais /

Juste le voile bleuté recouvrant l’entièreté des souvenirs de la baraque

Une bâche sur mes souvenirs

Du plastique froid et opaque partout

Une bâche surtout

Une bâche

Et cette couleur de tout le temps

Bleu

Bleu sous les ongles

Bleu du pétrole sur le goudron

Bleu ciel le linge qui sèche

Gonflé par le vent comme des torses d’hommes fiers

Bleu de l’iris de maman

Bleu des orages de printemps

La viande rouge bleue elle aussi

La robe de bal bleue

Bleu des volets défraîchis de la baraque

Les bleus sur mes genoux

Bleu du tempérament Pensée profond et étincelant

Pensée.

Soeur.

Petite sœur.

Mais immense sœur surtout.

Fleur indomptée.

Sauvage.

Éternelle.

Pensée.

Maintenant il faut que je me souvienne comment maman coupait le pain, maintenant il faut que je me souvienne comment claquait la porte de ma chambre, que je me souvienne comment Pensée buvait d’une traite son verre le matin, une larme perlant toujours contre la paroi une fois partie, son carnet interdit-d’y-toucher taché de jus d’orange et recouvert de miettes, que je me souvienne du bruit des roues des voitures peinant sur le sol humide, que je me souvienne de l’odeur de la viande fraîchement tuée, du bal d’ouverture de la saison de la chasse, des.. des races de chiens qui vivaient là les braques allemands, les setter anglais, que je me souvienne de la saison des pensées dans les montagnes, des lucioles pendant les nuits d’été, il faut que je me souvienne comme nous vivions réglées sur les saisons, que je me souvienne des couleurs de là bas, me souvenir aussi du blanc de l’hiver, du vert du printemps, du jaune de l’été ou... était-ce le rose je ne sais plus et du brun, du rouge de l’automne, que je me souvienne de cet automne persistant qui semblait bouffer toutes les autres saisons, maintenant il faut que je me souvienne de tout ça, il faut que je me souvienne car désormais c’est décidé je n’y retournerai plus.

J’y retournerai plus jamais.

Meije tient dans ses mains un walk man, elle met ses écouteurs et presse le bouton PLAY. On entend «Je reviens de loin» de Michel Berger.

«J'ai bien cru ne plus jamais sentir
L'odeur des sapins bleus, bleu gris
Je reviens de loin
Je reviens de loin
Je reviens de loin
Si vous n'en croyez rien
Demandez à mon ange gardien

Je pleurais du matin au soir
Et j'avais perdu tout espoir
Ma vie entière était bercée par le hasard»

LE DERNIER JOUR D’ÉTÉ AVANT L’AUTOMNE TRÈS LONG

1.

Emission de télévision « N’oubliez pas les paroles». On entend la chanson de Michel Berger, malheureusement la candidate n’a pas su trouver de qui il s’agissait, dommage... La mère regarde avec sérieux, Pensée écrit dans un carnet indifférente à l’émission.

LA MÈRE -

Elle est quand même pas fut celle là…

PENSÉE -

Hein?

LA MÈRE -

Je veux dire qu’elle est pas…

La mère tape son index contre sa tête.

Pas fut.

On est sur du Michel Berger c’est quand même pas la mer à boire 90% des tubes de l’époque c’est lui qui les a écrit !

Tu vois lui c’est un vrai artiste lui

Il écrivait vraiment ses chansons pas comme aujourd’hui ils font là

Hein?

PENSÉE -

Hum.

LA MÈRE -

Tu peux monter le son s’il te plait j’ai pas envie de les entendre dehors

Pensée monte le son.

Temps.

Bruel c’est Bruel facile ça

DIS BRUEL

DIS BRUEL

MAIS

Mais les gens sont cons ou quoi

Le type passe la moitié de ses chansons à faire chanter son public c’est quasiment un blind-test son CD!

Même moi qui peux pas me le voir j’la connais cette chanson

PENSÉE -

Pourquoi on a tous les album de Francis Bruel si tu l’aimes pas

LA MÈRE -

Francis CABREL!

Steuplé hein

Tu vas pas confondre mon Cabrel avec l’autre qui fait chanter des quinquagénaires frustrées sur leur dernière montée d’hormones

Qu’est ce que t’écris sur ton carnet là?

PENSÉE -

Rien.

LA MÈRE -

Ah.

Temps

Plus fort stp.

Là faut se réveiller Melinda c’est… «Certains rigolent déjà. J’m’en fous j’les aimais pas on avait l’air nininy’en a qui..»

Ah

Chié

C’est quoi après je le sais en plus

Pensée t’as ?

La mère fredonne pour trouver.

PENSÉE -

Faut que t’arrêtes d’inventer des mots.

LA MÈRE -

Quoi j’invente?

PENSÉE -

Fut…

LA MÈRE -

Ça existe.

PENSÉE -

Oui ça veut dire pantalon.

LA MÈRE -

Et alors?

Moi c’est l’autre «fut».

PENSÉE -

Le fut de bière?

LA MÈRE -

Noooon l’autre…

J’ai utilisé un raccourci c’est tout.

PENSÉE -

Un raccourci?

LA MÈRE -

Un raccourci oui.

Elle a la mine déconfite Melinda là

PENSÉE -

Futfut c’est déjà un diminutif de futé… tu peux pas raccourcir un diminutif.

LA MÈRE -

«Watch me».

Rires.

PENSÉE -

T’es pas sortable sérieux

LA MÈRE -

Oui je sais c’est pour ça d’ailleurs que je sors pas de /

OH PUTAIN

Elle a pas osé

MAIS

C’est pas vrai...

MAIS NOOON

Mais qu’est ce qu’elle fait enfin

HAAAAN MISÈRE

Elle détruit la chanson

TU CHAN-TES-MAL MELINDA LÀ

RENTRE CHEZ-TOI

RENTRE EN NORMANDIE

VA BOIRE DU CIDRE BOUFFE DES POMMES...

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Pensée Femme • Adolescent
Personnage en questionnement de genre.
Meije Femme • Adolescent
La mère - Sonia Femme • Adulte

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