D’après une étude de scientifiques norvégiens

Au sein d’une petite filiale d’un grand groupe, deux collègues paniquent à l’idée qu’ils ne remplissent pas pleinement leur mission : alors que la charte managériale place le bonheur des employés comme une des priorités de leur entreprise, ils ne peuvent honnêtement se décrire comme heureux. Mal à l’aise avec le mensonge, ils décident de tout faire pour satisfaire cette exigence de bonheur. Cette quête les conduit à diverses innovations maladroites qui ne convainquent ni leur hiérarchie ni leurs collaborateurs.
Construite comme une satire, la pièce dissèque les mécanismes des relations humaines au cours de certains rites immuables de la vie de bureau : pots de départ, discours de bienvenue, réunions, entretiens individuels, activités dites « de cohésion » etc. Les efforts des deux collègues soulignent l’absurdité des propos échangés et leur sentiment d’être pris au piège au sein d’un collectif où l’on cherche à tout prix à créer une atmosphère intime.
Alors que les employés s’interdisent la moindre critique du fonctionnement de l’entreprise, le dénouement de la pièce offre à l’un des protagonistes l’opportunité de faire la démonstration de la vacuité qui caractérise leurs vies professionnelles.

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SCÈNE 1 – POT DE DÉPART

Atmosphère festive. À l’exception d’Anne-Ma et Fredo, les membres de la filiale attendent dans la salle de réunion. Discussions en parallèle. On entend des bribes de conversation.

 

TOM

Ah non, je connais pas du tout mais ça doit être sympa. Vous y allez en août ?

 

EMY

Et toi tu as grandi où ?

 

FREDO

Oui on voulait plus d’espace alors il a bien fallu s’excentrer un peu.

 

THIERRY

C’est les enfants qui m’ont donné l’idée, j’espère qu’il va apprécier.

 

JACO

Non mais à quoi ils pensent là-haut ?

 

Anne-Ma et Fredo entrent sur scène. Plongés dans leur conversation, ils rejoignent la salle de réunion à la hâte.

 

FREDO

Du coup je leur ai dit qu’on ferait avec ce qu’on a.

 

ANNE-MA

Oui bien sûr. [Aux autres] Voilà voilà toutes nos excuses. [À Fredo] Et pour Jean-Marie la semaine prochaine, vous vous en êtes occupé ?

 

FREDO

Tout est en place, même protocole que d’habitude.

 

ANNE-MA

Parfait. Emy a fini sa formation incendie, au pire ça lui fera un exercice. [Elle sort difficilement de sa poche un papier chiffonné et s’adresse à l’assemblée] Un peu de silence s’il vous plaît ! [S’adressant à Samuel] Et non, tu ne vas pas y échapper ! Mon cher Samuel, alias Samy pour tes acolytes de la SECPRO. Tellement de choses à dire à propos de ces 11 jours passés à tes côtés. Si je ne devais retenir qu’un seul moment, ce serait ton premier jour ici. La première heure même. Tu t’es assis et, à notre plus grande surprise, nous avons vu la façon si singulière que tu as de taper sur ton clavier : en utilisant l’ensemble des dix doigts de tes deux mains. L’accueil fut à la hauteur de ton audace, qui frisait l’insolence. Un premier succès qui en annonçait de nombreux autres. J’ai tout de suite su qu’on avait à faire à quelqu’un d’à part. Passé le scepticisme des dix premiers jours, je crois qu’on peut dire que la majorité de l’équipe t’a adopté, à l’exception de quelques irréductibles gaulois, suivez mon regard. La résistance au changement, c’est ce qui nous tuera, je ne vous le dirai jamais assez. En tout cas, ce n’était pas gagné d’avance ; il faut dire aussi que tu arrivais tout droit du bâtiment d’en face [quelques individus font « Bouh »], et à la DGPOF qui plus est… Mais après ce petit effort d’adaptation à la culture maison, tu as parfaitement su te fondre dans le collectif. Je garde un souvenir ému de cette nocturne interminable où tu as eu le courage de finir cette fameuse note de cadrage alors que Sonia avait préféré partir en burn out. Samuel, aujourd’hui, ton départ, finalement, c’est un peu comme si tu partais. Au nom de toute l’équipe, je te dis un grand merci pour ce que tu es, et surtout, pour ce que tu n’es pas.

 

Applaudissements. Samuel tend la main à Anne-Ma mais elle lui fait la bise. Il est un peu gêné.

 

SAMUEL

J’aimerais à mon tour vous dire quelques mots. [Il sort une feuille et lit] Comment résumer 11 jours d’une vie ? Je dirais que ces moments passés au sein de la SECPRO, au-delà de tous les indicateurs de productivité – je laisse ça à mes amis de l’analyse data – c’est d’abord de l’humain. Parce que, à mes yeux, chacun de vous représente un être humain. Ou en tout cas vous en êtes tous très proches. Fredo, Thierry, Max, vous m’avez apporté des dialogues, composés de questions, de réponses, de salutations. Je n’oublierai jamais ça. Jaco, Emy, Tom, vous m’avez comblé par vos sourires, même s’ils ne m’étaient pas adressés. Et enfin, Anne-Ma, je n’ai pas assez de mots pour évoquer tout ce que tu as fait pour moi. Tous ces échanges où tu m’as mis dans la boucle, même si c’était en copie cachée. Et toutes ces pièces que j’ai bien voulu trouver ci-jointes. Ce sont des choses que j’emporterai toute ma vie à mes côtés. Merci à tous du fond du cœur.

 

Applaudissements, ouvertures de bouteilles de champagne, rires, discussions.

 

SCÈNE 2 – CONFIDENCES

Nouvelle journée. Ombre d’une femme de ménage. Bruit d’aspirateur. Tom et Max sont les premiers au bureau.

 

TOM

Pas trop fatigué du karaoké d’hier soir ?

 

MAX

Si, on était tellement bourré à la fin. Je suis même pas sûr de me souvenir de tout.

 

TOM

Tu te rappelles qu’on a partagé un Uber pour rentrer ?

 

MAX

Vaguement. Je me souviens surtout d’Anne-Ma qui chantait – enfin plutôt qui hurlait sur du Céline Dion. Il paraît que y a une vidéo d’elle qui tourne à la Créa, c’est chaud.

 

Silence. Tom se rapproche de Max.

TOM [chuchotant]

Tu te souviens de ce qu’on s’est dit dans le Uber ?

Max, nerveux, fait signe à Tom de se taire en mettant son index devant sa bouche. Ils chuchotent tous les deux.

Ca va n’en fais pas trop.

 

MAX

Lâche l’affaire, j’étais bourré, j’ai exagéré. Et on a dit qu’on en parlait pas ici.

 

TOM

C’est con que tu réagisses comme ça. J’essaie juste de penser à des solutions.

 

MAX

Lâche je te dis.

 

Un temps.

 

TOM

Plutôt que de flipper chacun dans notre coin, si on s’aide on peut y arriver. Ça doit pas être si dur que ça d’être [il mime les guillemets]« cohèz ».

 

MAX

Non mais qu’est-ce que tu racontes…

 

TOM

D’être cohésion ! Tu sais… Aimer ses collègues plus que sa propre mère, préférer faire des petit-déj plutôt que faire son travail, aller à tous ces trucs là …

 

 

MAX [coupant Tom]

J’avais compris. Mais j’ai pas besoin d’aide moi, c’est ton problème.

 

TOM

Je sais que t’y arrives pas non plus. Si on essaie ensemble, on a plus de chances.

 

MAX

Oublie cette histoire ok ? J’ai pu me procurer un bouquin réservé aux patrons. Y a un chapitre sur les gens qui participent pas aux activités. C’est horrible ce qu’ils leur font.

 

TOM

Genre ?

 

MAX

Ils les envoient dans des camps de vacances. Ils les obligent à faire des ateliers de groupe et des jeux de rôle toute la journée.

 

TOM

Ils ont le droit ?

 

MAX

Mais bien sûr vu qu’on a signé la charte de l’entreprise ! Il y a même l’exemple d’un mec qui a dû suivre des cours de claquettes et faire une représentation devant toute la boîte.

 

Thierry apparaît.

 

THIERRY [à Tom et Max]

Ça va les loosers ? Ça raconte quoi ?

 

Max sursaute.

 

TOM

Bah rien de foufou, on allait s’y remettre là,...

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Posté le 16 septembre 2026 par Ivan

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