Vivre Sans Toi
Des hommes et des femmes parlent à quelqu’un, attendent quelqu’un, perdent quelqu’un ou tentent simplement de continuer. Les situations ne se suivent pas comme une histoire, elles se répondent.
Peu à peu, VIVRE SANS TOI compose une mosaïque autour du manque et de notre besoin de l’autre. Derrière la diversité des personnages, se dessine une question simple: comment continuer à vivre lorsque celle, celui ou l’être auquel nous parlions, n’est plus là.
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INTRODUCTION
POUR LES METTEURS EN SCÈNE ET LES COMEDIENS
La dépendance,
L’indépendance…
Ne sont-ce pas ces mouvements psychologiques humains qui mènent le monde depuis la nuit des temps ?
Qui peut affirmer avoir été toute sa vie indépendant ?
Qui peut revendiquer n’avoir jamais eu à subir une quelconque forme de dépendance ?
L’indépendance est certainement une des plus grandes richesses de tous les temps et la dépendance, la plus grande victoire du renoncement.
L’indépendance, c’est grand, c’est fort, c’est la liberté, le bonheur et n’avoir aucun compte à rendre à personne, mais c’est aussi la souffrance terrible de l’impossible solitude…
La dépendance, c’est l’amour, c’est la passion, c’est la propriété et ses travers, c’est la soumission avec tous les dangers que cela comporte, sans pouvoir parfois jamais en sortir ou trouver une délivrance dans la disparition finale.
VIVRE SANS TOI est une pièce de théâtre composée de douze saynètes permettant d’aborder le thème de la soumission et de la dépendance psychologique ou de quelque chose qui peut s’en approcher…
La dépendance entraîne-t-elle la soumission ou la soumission entraîne-t-elle la dépendance ?
Les saynètes sont écrites de telle façon qu’elles permettent aux metteurs en scène de prendre beaucoup de liberté dans la construction et aux comédiens de vivre intensément les moments de silence au-delà des dialogues.
Faites-vous plaisir dans la création sur scène de VIVRE SANS TOI.
Laissez aller vos sensations, sentiments et votre imagination qui doivent vivre lors de cette pièce, car chaque personnage pourra se nourrir et s’enrichir du talent de chaque comédien qui voudra s’en approcher.
Si vous prenez autant de plaisir à jouer ces saynètes que j’en ai pris à les écrire pour vous, alors nous allons nous retrouver sur le terrain du plaisir.
Chaque saynète s’achève par une même gestuelle ; cette répétition est volontaire et constitue un fil rouge de la pièce. Elle doit être suffisamment identifiable pour que le spectateur la reconnaisse progressivement et l’attende symboliquement à la fin de chaque histoire.
Je ne saurais assez vous remercier pour le temps que vous aurez pris à lire ce manuscrit, et encore plus si un jour vous décidiez de le mettre en scène ou de le jouer.
Que vive le temps de VIVRE SANS TOI qui, à présent… vous appartient.
PASCAL
« LUI ET PAS TOI » / 1
Personnages :
- CLAIRE : jeune femme fragile, un peu perdue dans sa vie, qui idolâtre le même chanteur depuis son plus jeune âge.
- SON PÈRE : au chômage, divorcé, solitaire, perdu dans sa vie et dans sa relation avec sa fille, avec laquelle il vit. Sa femme n’est pas morte : elle a quitté le domicile conjugal.
Décor :
Chambre d’étudiante : un lit, un bureau et de nombreuses photos et posters d’un chanteur sur les murs.
Dialogue :
LE PÈRE frappe à la porte de la chambre de sa fille dans leur appartement / la musique du chanteur à tue-tête s’arrête d’un coup. Il entre un peu énervé et gêné à la fois.
Je te dérange ?
Il est toujours là, lui ! (montrant les photos de l’artiste) Il se fait entendre !
CLAIRE, agacée
Ben oui… lui au moins il ne va plus partir maintenant…
LE PÈRE
Ma fille, ça fait vingt ans que je te vois vivre avec lui… Ça fait vingt ans que j’assiste impuissant à cette adoration, à ton mimétisme pour lui ressembler. Tu ne seras jamais lui et lui ne peut pas être toi…
C’est de la folie… Tu es dépendante d’un mort ! Ça fait vingt ans qu’il te regarde pareil… Qu’il me regarde pareil…
CLAIRE
Qu’il ne NOUS regarde plus… Lui au moins il ne me juge pas. Je me perds dans la clarté de son visage, dans la douceur de ses cheveux, dans le charme de son ombre, dans la folie de sa vie, la dureté de ses amours, la peur de sa naissance, la renaissance de sa mort… le…
LE PÈRE, agacé
Non. Ton chanteur est mort… (doucement sans que sa fille entende) Il a de la chance d’ailleurs…
CLAIRE, froide
Le silence, j’en ai grandement l’habitude… j’ai déjà donné avec vous… avant que maman…
LE PÈRE, s’assoit sur le lit, tout à coup épuisé Ne recommence pas avec ta mère… C’est débile cette histoire et cet amour pour lui. J’essaye simplement de comprendre… de t’aider…
CLAIRE, piquée et accusatrice De m’aider ?... Suis-je autant désespérée que cela ?... Je travaille moi !... Je sors moi !... Je m’occupe des courses, je vois du monde… Je vis MOI !!
LE PÈRE, désarçonné, baisse la tête
Si demain ton chanteur mourait une deuxième fois… Ce n’est pas comme si tu perdais quelqu’un de la famille tout de même ?
CLAIRE
Ce serait pire.
SILENCE
LE PÈRE Pardon ?
CLAIRE, fixe avec nostalgie une photo du chanteur Lui au moins, il est là… il ne bouge pas… il me suit, il m’accompagne… je suis son arbre… il est mes racines…
Lui au moins ne disparaît pas quand j’ai besoin de lui… lui … Lui, il a une famille… Lui…
LE PÈRE, la coupe Il avait…
Tu te rends compte que tu n’as même pas de photos de nous… de ta mère…
CLAIRE songeuse puis triste A quoi cela sert-il, une photo ? On la regarde ou c’est elle qui nous dévisage… Elle fait sourire ou elle fait pleurer ?... Que faire de souvenirs statiques ? Je ne peux plus regarder pour cela le visage de ma mère ! Un départ, n’est-ce pas le commencement d’un amour qui n’a jamais pu exister ? Tu sais bien que la mort s’enregistre sur beaucoup de photos… la vie c’est dehors… Lui, mon chanteur, il me fait rêver !
LE PÈRE, la fixe maladroitement Rêver ou oublier ?
CLAIRE, reste silencieuse
LE PÈRE, reprend doucement Lui… mais il est mort…
CLAIRE, le regarde avec effroi comme si elle ne l’avait jamais réalisé
LE PÈRE, continue Claire… il est mort, ton chanteur… il est mort aussi… Différemment car lui, il est mort dans ta tête mais pas dans ton cœur. Sur toutes ces photos, il sourit… il chante… il danse… il s’amuse… mais il est mort, Claire… Toi seule le fais revivre… et il n’est vivant que dans ta tête. Ta mère est morte dans ton cœur… pas dans ta tête.
CLAIRE, interloquée et les yeux humides
Et toi ? Es-tu encore vivant dans ma tête, es-tu encore vivant dans mon cœur ? Lui est mort… pas toi… Lui est mort et elle aussi (évoquant sa mère) … Lui, je regarde ses photos et cela me fait du bien… Elle, je ne peux plus… Lui, je lui parle, il m’écoute sans répondre, sans juger et cela me fait du bien. Cela me réconcilie avec ma vie… Peut-être qu’une photo nous guide et nous montre le chemin… le chemin de la vie et de l’espoir… Pour maman, je ne veux pas de photos car je ne veux pas avoir d’espoir… L’espoir peut faire souffrir longtemps alors que l’on se répare parfois d’un deuil.
LE PÈRE, se rapproche d’elle en essayant de lui prendre les mains Comment peut-on aimer quelqu’un qui ne vous connaît même pas ?
CLAIRE Et comment peut-on ne pas aimer quelqu’un qui vous connaît ?
Tu serais surpris… Et toi, me connais-tu ? Quelle photo de moi regarderas-tu un jour ? Te souviendras-tu de moi ? Qu’évoqueras-tu à mon sujet ? À qui as-tu déjà parlé de ta fille ? As-tu déjà dit à quelqu’un au moins une seule fois que tu étais fier de ta fille ?
Quand je mets sa musique à fond, c’est le seul moment où tu ouvres la porte de ma chambre.
J’existe pour toi grâce à lui…
SILENCE
LE PÈRE, hébété
Et moi ?
CLAIRE, les yeux dans le vide
Toi… Tu entres et tu sors des pièces comme si tu dérangeais. Tu ne vis plus papa… Je n’ai pas de photos de toi car tu es mort dans ta tête… Tu es mort dans ta vie… Même une photo de toi ne me permettra pas de te faire revivre. Lui (en montrant une photo du chanteur), il a rempli ma tête mais pas mon cœur ; mon cœur est vide de vous et je connais par cœur sa vie car je ne connais plus la vôtre… Je ne connais pas la nôtre… Je ne connais plus la mienne… Je ne veux plus regarder que des photos qui me font du bien…
LE PÈRE Claire, ta mère et moi sommes vivants !
CLAIRE S’APPROCHE DOUCEMENT DE SON PÈRE ET LUI SERRE LES MAINS.
« TOUS A LA FOIS » / 2
Personnages :
- SOPHIE : 30 ans, femme qui a réussi sa vie professionnelle, une vraie battante mais profondément abîmée affectivement par l’abandon de sa mère lorsqu’elle était très jeune.
- MARC : mari fragile, enchaînant les petits boulots précaires. Auprès de Sophie, il est devenu à la fois le mari, l’amant, le père et le thérapeute.
Décor :
Dans le couloir d’un appartement.
Dialogue :
MARC, rentre du travail et a à peine le temps de poser sa sacoche.
SOPHIE, inquiète
Tu étais où ?... Je t’ai appelé trois fois et je t’ai envoyé 4 SMS ?
MARC
Ça va ?...
MARC, agacé
Je suis allé dire « Bonjour » à ma maîtresse…
SOPHIE, les yeux écarquillés et affolée
Pardon ?!
MARC
Je rigole…
SOPHIE, inquiète
On ne rit pas avec ma vie. Pourquoi tu ne m’as pas répondu ?
MARC, sur un ton qui se veut rassurant
Sophie, je travaille…
SOPHIE
Et moi je t’attends… j’attends un signe de toi… un mot…
MARC, voulant détendre l’atmosphère et changer de sujet
Et toi, ça boum au travail ?...
SOPHIE, perturbée
Tu vois, le problème avec toi est que tu n’entends pas ce que j’attends.
MARC, un peu moralisateur
Et toi, tu n’entends que ce que tu penses attendre. Je sais que les enfants qui ont eu peur très tôt deviennent des adultes qui surveillent tout ; c’est ce que tu fais. Tu attends et tu imagines des choses qui n’existent pas…
SOPHIE, essaye de se justifier
Je sais ce que c’est la peur… depuis longtemps… c’est quand je te vois quitter notre appartement le matin et que je passe la journée à me demander si tu franchiras le pas de la porte dans l’autre sens… Je n’y peux rien… c’est ma construction… ce sont mes abîmes…
MARC, se rapproche d’elle et essaye de lui prendre les mains
Sophie… je t’aime !
SOPHIE
Je ne veux pas que l’on m’aime… je veux quelqu’un qui reste…
MARC
Je t’aime et je reste…
SOPHIE
Combien de temps, Marc ? A force d’avoir peur… j’étouffe les gens… Tu es trop calme…
MARC
Je ne suis pas calme, Sophie… tu m’as habitué à me taire… Je suis au bord de la falaise à essayer de remplir ton océan de mon amour mais il se noie dans ta fragilité et ton inconstance.
SOPHIE
Si je suis ton océan, tu es mon phare mais… parfois, ta lumière ne m’atteint plus et je m’angoisse… Parfois, ton faisceau me brûle. A quel moment tout cela va-t-il finir ?
MARC
Sophie…
SOPHIE, ne lâche pas
Ça prend combien de temps de répondre à mon message ? D’écrire « je suis vivant ».
MARC, les bras croisés
Et toi de paniquer ?
SOPHIE
Tu pouvais avoir envie de ne pas rentrer ? Tu aurais pu avoir un accident. Tu aurais pu avoir un AVC et oublier qui tu étais… Tu… je ne sais pas moi…
MARC
Tout cela dans cet ordre-là ?
Un bref silence et tu construis mon enterrement ?
C’est cela qui est lourd… Je ne sais plus comment faire… Que veux-tu Sophie ?
SOPHIE
Un enfant.
MARC, désarçonné
Les gens normaux ont un chien… Au moins lui, il sera une bulle d’amour qui ne demandera rien en retour. Pas un compagnon émotionnel à plein temps comme moi...
SOPHIE, résignée et réfléchissant
Suis-je malade ?... Je suis avec toi mais seule dans ma tête et à peine comblée dans mon cœur… Je t’arrête, ce n’est pas toi… Ce n’est pas de ta faute, mais ton amour me remplit et se vide à la fois. J’ai l’impression de ne jamais en avoir assez, jamais assez rassasiée.
MARC, abasourdi
Je te remplis d’amour et je me vide aussi… Où va ce trop-plein quand il se vide ? Où part-il, Sophie ?
SOPHIE
Il devient le carburant de mes angoisses.
SOPHIE SE CACHE LES YEUX AVEC LES MAINS PUIS MARC VIENT DOUCEMENT POSER LES SIENNES SUR CELLES DE SOPHIE.
« L’APPEL DU PRESIDENT » / 3
Personnages :
PHILIPPE : homme écervelé, persuadé de...