Les Poissonnes (Et nous marcherons encore)
Dans sa maison face à la mer, André vient de mourir. Nathalie, sa fille, accueille ses amies d’enfance qui l’ont bien connu. Au cours de cette veillée, les souvenirs remontent. Les rires répondent aux larmes, les absents semblent n’avoir jamais quitté la maison, et peu à peu les silences se fissurent.
Entre théâtre du réel et écriture poétique, Les Poissonnes (Et nous marcherons encore) explore la mémoire des corps, l’héritage des générations de femmes et la puissance réparatrice de l’amitié. Une pièce où les morts dansent avec les vivants, où les silences trouvent enfin des mots, et où l’amitié devient le fil de pêche qui permet de recoudre le patchwork d’une vie.
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PROLOGUE
Quatre comédiennes, en tenue noire neutre.
Comédienne 1 (Marie) entre sur scène. Elle prend quelques secondes pour regarder
attentivement le public. Elle essaye d’attraper des regards puis, après un temps :
COMÉDIENNE 1 (MARIE)
Je suis une femme née femme, avec un sexe de femme, et mon corps s’en souvient pour moi.
VOIX FÉMININE D’UNE IA
Cycle, suite de phénomènes se renouvelant sans arrêt dans un ordre immuable.
COMÉDIENNE 1 (MARIE)
Immuable… N’est-ce pas terrifiant ? Je suis née programmée pour que mon corps se
souvienne… Dès qu’une petite fille vient au monde, il se prépare, à son insu. Elle ne sait pas
encore, mais son corps, lui, se souvient pour elle. Il est sa mémoire.
VOIX FÉMININE D’UNE IA
Cycle, suite de phénomènes se renouvelant sans arrêt dans un ordre immuable.
COMÉDIENNE 1 (MARIE)
Phénomènes. Sans arrêt. Mon corps est en perpétuelle transformation. Chaque mois, chaque
jour, des sensations désagréables, parfois même douloureuses. Seins à la chair tendue et
sensible, ballonnements, pertes, reins broyés, nausées, migraines. Mon corps ne connaît pas le
repos. Aurait-il la mémoire vacharde ?
Comédienne 2 (Carole) entre sur scène.
COMÉDIENNE 2 (CAROLE)
À douze ans, la petite fille est responsabilisée et perd brutalement son insouciance et sa légèreté.
Comédienne 3 (Nathalie) entre sur scène.
COMÉDIENNE 3 (NATHALIE)
À douze ans, déjà pleine de doutes, la jeune fille compte, ajoute. Tandis que son corps
décompte.
COMÉDIENNE 2 (CAROLE)
Ce corps qui la dépasse. Ce corps ancestral.
COMÉDIENNE 3 (NATHALIE)
Ce corps qui expulse chaque mois celui qui n’est pas né. Ce corps qui saigne, mais jamais ne
se vide ni ne meurt.
Comédienne 4 (Béa) entre sur scène en courant.
COMÉDIENNE 4 (BÉA)
Interrogeant les autres comédiennes et le public Est-ce donc pour ça…
COMÉDIENNE 3 (NATHALIE)
Mon corps sait ce que j'ignore.
COMÉDIENNE 2 (CAROLE)
Il se souvient avant moi.
COMÉDIENNE 4 (BÉA)
Il garde les peurs. Il garde les absences.
COMÉDIENNE 3 (NATHALIE)
Il est notre mémoire.
COMÉDIENNE 1 (MARIE)
C’est l’histoire de Nathalie (Nathalie fait un signe de tête), de Carole (Carole hoche la tête), de
Béa (elle lève la main discrètement). Je serai Marie. Leur histoire ne recèle pas plus de tragédies
que tant d'autres. Des vies ordinaires. Des vies de femmes.
Musique. Les 4 comédiennes restent d’abord le regard fixe puis, au rythme de la musique,
battent du pied, de l’épaule et commencent à tour de rôle une chorégraphie ponctuée de
mouvements comme : compter sur ses doigts, regarder son entre-jambe, pousser comme pour
accoucher, prendre des coups imaginaires dans le visage, le bas du ventre, sur l’épaule, rire,
marcher déterminées, etc. Leurs corps s’agitent dans ces mouvements répétés jusqu’à ce
qu’ils se déchaînent sur la musique dans une chorégraphie des corps qui se relèvent, tiennent
debout, continuent d’avancer, de s’assumer et qui finissent par se décharger dans une danse
de résistance et de rébellion.
Un montage musical enchaîne, composé comme une bande-FM des années 1980-1990.
Succession de saynètes, sans texte, jouées par les comédiennes devenues leur personnage à
différentes époques. On remonte le temps : un feu d’étudiants sur une plage, une boum dans
un garage, les gamines qui discutent des heures au téléphone, une rentrée des classes en
primaire.
SCÈNE 1
Intérieur de la maison d’André, le défunt père de Nathalie. Décoration marine, un peu
vieillotte. Un canapé, un fauteuil, quelques étagères de livres, une table, quelques bibelots.
Nathalie range un peu, prépare une boisson fraîche qu’elle pose sur la table. On sonne à la
porte. Nathalie s’approche, prend quelques secondes puis ouvre. Marie et Béa entrent suivies
de Carole, un peu gênée.
NATHALIE
Elle enlace longuement Marie et Béa. Merci… Elle regarde quelques secondes Carole, hésite
puis la prend dans ses bras Je suis si contente de vous voir. Merci d’être venues si vite.
Regardant précisément Carole Merci d’être venue, tout court.
BÉA
C’est normal, Nathalie. On a fait au plus vite. Bon, je ne te cache pas que j’ai grillé quelques
stops.
MARIE
En souriant Comme d’hab quoi...
CAROLE
Parcourant la pièce du regard
Béa est donc toujours fâchée avec le code de la route, je n’ai jamais compris comment elle
avait eu son permis ! Surtout après la soirée la veille de son examen, vous vous souvenez ? Je
crois d’ailleurs me souvenir qu’André nous avait prêté la baraque ce soir-là !
BÉA
Ahah c’est reparti ! N’empêche que j’ai toujours tous mes points, moi ! Et oui c’était ici, ta
mémoire est bonne. De toutes façons, on les faisait presque toujours ici, les soirées ! André
était extra pour ça.
CAROLE
André était extra, tout court.
BÉA et MARIE
À l’unisson
Oui.
MARIE
Tout court, mais avec un cœur grand.
NATHALIE
Il serait heureux de nous savoir ici. Adressant un regard à Carole Ensemble.
Carole baisse les yeux. Pendant que Béa et Marie se promènent dans les lieux, elle va
prendre une pile de verres dans un placard (rien n’a changé, tout est à la même place), les
pose sur la table et demande aux autres du regard si elles veulent boire. Béa décline. Elle se
sert un verre de la boisson fraîche préparée par Nathalie avant leur arrivée. Les quatre
femmes se rejoignent sur le canapé.
CAROLE
Il était malade depuis longtemps, André ?
NATHALIE
Oui. Tu sais, il a clopé toute sa vie, et beaucoup....