Une brume persistante
Deux ouvriers américains, Franck et ducon, réunis autour d’un feu de camp et de quelques bouteilles, se livrent à des considérations « philosophiques ». L’un parle trop, l’autre ne comprend pas toujours. Entre deux chamailleries et deux éclats de rire, ils évoquent l’amour, la solitude, les rêves, la mort, Dieu et cette étrange musique céleste que Franck semble être le seul à pouvoir entendre. Au fil de la nuit, les plaisanteries se font plus graves, les certitudes vacillent. Derrière les élucubrations d’un homme alcoolisé et les naïvetés de son jeune compagnon affleure une détresse plus intime : le désir inavouable de se sentir moins seul. Conçu pour le théâtre, ce texte peut aussi se lire comme une longue nouvelle, où l’humour noir et les réflexions sur la condition humaine se mêlent à une sourde et tenace mélancolie.
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Le deuxième millénaire à bout de souffle – un samedi soir –, en Amérique du Nord.
À l’écart de la clameur de la ville, sous la voûte charbonneuse d’un ciel où auraient été plantés des centaines de petits clous phosphorescents, deux individus sont assis côte à côte sur un tronc d’arbre abattu par la foudre. Penchée sur leurs têtes comme une mère au-dessus de sa progéniture, une demi-lune argentée les enveloppe de son halo protecteur et, semblable à un peintre apportant la touche finale à un tableau dont il aurait souhaité atténuer le caractère un peu trop réaliste, confère aux boucles entremêlées de leurs cheveux gras et ébouriffés d’avantageux reflets cristallins.
Fascinés par le spectacle sans cesse renouvelé des flammes dansantes d’un vigoureux feu de camp, nos silencieux personnages plongent leurs regards au fond du brasier, derrière lequel, au gré des ondulations des spectres incandescents et rétifs, se profile une vaste étendue d’eau où un double de l’astre luminescent semble être venu se baigner.
L’homme dont les traits accusent le plus grand nombre d’années paraît surtout occupé à venir à bout des bouteilles de bière alignées à ses côtés, tandis que le plus jeune manifeste tous les signes d’une grande fébrilité : il se tortille, se racle la gorge, se gratte sans conviction le sommet du crâne et jette à plusieurs reprises un bref coup d’œil effarouché à son voisin. Au bout d’un moment de cette étrange cérémonie, il se décide enfin à parler, superposant aux légers clapotis de l’eau, aux hululements des chouettes et aux soupirs voluptueux des bûches se consumant mollement dans la nuit, sa voix incertaine…
— Franck ?
Franck décapsule avec ses dents une énième bouteille.
— Franck ?
Franck entame bruyamment sa bouteille.
— Franck ?
— Mmm ?
— Je t’aime… Aïe ! Mais pourquoi tu m’as frappé, hein ? Pourq…
— Chut ! Écoute…
— Quoi ?
— Ça…
— Quoi, ça ? J’entends rien.
— Le silence, ducon, le silence…
— Ah, ça !
— La musique des cieux. Insurpassable, crois-en mon expérience.
Après s’être à nouveau tortillé, raclé la gorge, gratté sans conviction le sommet du crâne et avoir jeté à plusieurs reprises un bref coup d’œil effarouché sur son voisin, ducon se lance une nouvelle fois, hasardant du bout des lèvres :
— Ce que je vais te dire va probablement pas beaucoup te plaire, mais moi, j’en ai toujours eu un peu peur, du silence, surtout quand je suis seul. Ça me fait l’effet, à chaque fois, je sais pas comment l’expliquer… comme si Dieu s’était fait la malle, tu comprends ? Comme s’il m’avait abandonné parce que… parce que je valais pas suffisamment le coup, ou quelque chose comme ça. Non, tout bien pesé, je crois que je préfère quand même l’autre musique, si tu n’y vois pas d’inconvénients…
— L’autre musique ? Celle des instruments ? bougonne Franck.
— Ouais, celle-là, mais pas uniquement ; la musique des hommes, aussi. N’importe quoi plutôt que le silence, en fait. Même le bruit de l’usine, tu vois, malgré le fait que ça m’échauffe drôlement les oreilles, hé ben, dans le fond, je préfère encore.
— La musique des hommes ?! Tu veux parler des mots ? La pire invention de l’histoire de l’humanité, tu veux dire ! Devant la bombe atomique, bien loin devant…
— Ça peut quand même être utile, parfois…
— La bombe atomique ?
— Les mots…
— Foutaises, oui ! Dans le lot, y en a pas trois de vraiment utiles. Quant à leur éventuelle nécessité, il n’y en a tout simplement aucune…
— Seulement trois ?!
— Tiens, fais le compte par toi-même : pognon, papier toilette et « ça » ! énumère-t-il avant de désigner la bouteille qu’il vient d’ouvrir et qu’il embrasse avec la fougue d’un militaire retrouvant sa fiancée après une longue séparation. Par ordre croissant d’importance. La Sainte Trinité, quoi ; la vraie ! Tout le reste, si tu veux mon avis, c’est de la littérature, du papotage de bonne femme, juste bon pour les commères et les embrouilleurs de service. Quand on aime un peu la vérité, on abandonne les mots aux personnes à coup sûr partantes pour polluer la planète avec leurs bla-bla inutiles, et on la ferme, on s’enfonce toujours plus profondément dans le silence.
— Et pour quelle raison on doit la fermer, Franck, quand on aime un peu la vérité ?
— Parce que c’est comme du poison, les mots, ça corrompt tout… À tel point que même les gens honnêtes, malgré la bonne volonté dont ils font preuve pour coller à la vérité, hé ben, quand ils causent, ils mentent, comme les autres ! C’est fatal, on peut rien y faire… En voulant à tout prix désigner les choses par des noms, on les diminue, on les gâte, et on finit par les vider de leur substance, puis par leur faire perdre toute la valeur qu’elles avaient au départ, comme un fruit dont il resterait plus que la peau à la fin.
— Quand je t’écoute parler comme ça, je comprends mieux pourquoi on te surnomme « Francky le philosophe », au travail ; même si je t’avoue que je suis pas trop sûr de comprendre tout ce que tu me racontes…
— Je vais essayer d’être plus concret, petit… Compare, par exemple, la différence qu’il peut y avoir entre le mot « arbre » et la plante que ce mot est censé représenter. Tu vois un rapport, toi, entre ces cinq lettres impersonnelles, ces deux syllabes de rien du tout, et les arbres imposants qui nous entourent, majestueux et si pleins de caractère ? Tu réalises, maintenant, combien on les amoindrit, ces arbres, en les baptisant de la sorte, combien on les bafoue, même ? Alors autant limiter la casse et se contenter des seuls trois mots dont je t’ai parlé ; c’est plus qu’il n’en faut pour s’en sortir n’importe où sur la planète. Comme une sorte d’Esperanto, si tu veux, de passeport international, ou une trousse élémentaire de survie, si tu préfères. Pognon, papier toilette et « ça » ! résume-t-il d’un air satisfait en levant d’un geste triomphal sa bouteille vers les cieux, éclaboussant son voisin au passage.
— Ça ? demande celui-ci en s’essuyant la figure et en pointant du doigt la bouteille que Franck tient à la main.
— Oui, la boisson, peu importe le nom que tu lui donnes. Qu’est-ce que ça peut faire ? C’est rien de plus qu’un mot.
— Et pourquoi c’est si important, la boisson, Franck ?
— Parce que justement, ça permet, l’espace d’un instant, de croire à ton truc, là…
— Mon truc ?
— Ouais, ton truc, tu sais bien…
— Non…
— Mais si, enfin !
— L’amour ?
— Voilà, c’est ça, l’am…
Il ne parvient pas à finir sa phrase et crache par terre, la mine dégoûtée, comme s’il venait d’ingurgiter une denrée avariée.
— Hé ben alors, il est où le problème, Franck ? J’ai quand même bien le droit de te dire que… Ouch !! Mais ça fait mal, à la fin !
— Le problème, c’est que t’es à jeun, tu comprends ? T’as pas bu la moindre goutte d’alcool de toute la soirée… Si encore t’étais ivre, t’aurais une excuse, mais là, c’est tout bonnement impardonnable !
— Mais puisque j’ai toute ma lucidité, tu devrais d’autant plus me laisser te dire…
— C’est pas dans l’ordre des choses, qu’est-ce que tu veux ! C’est pas normal des trucs pareils, absolument pas normal !
— Je suis désolé d’insister, c’est pas dans mon habitude, mais y a quand même une chose qui m’échappe… Je suis peut-être pas une lumière comme tu dis souvent, c’est pas moi qui dira le contraire, mais je comprends pas pourquoi tu veux pas que je te dise… — il s’interrompt subitement, Franck semblant sur le point de le frapper une nouvelle fois — … pourquoi tu veux pas que je te dise… ce que je t’ai déjà dit.
— Parce que c’est juste un mot ! rétorque Franck en baissant très progressivement sa main, comme pour signifier qu’il n’avait pas encore renoncé à exercer des représailles.
— Alors, dans ce cas, ça devrait pas te déranger…
— C’est juste un mot, mais pas n’importe lequel de mot : le pire de tous ! Il en existe des centaines, sans doute des milliers, même, et toi, dégourdi comme t’es, c’est celui-là que tu choisis pour engager la conversation ! Allez, tiens, et si on commençait par lui, pour voir : le plus superflu, le plus dénué...