Le rideau s'ouvre, on découvre Loulou, une jeune femme d'une trentaine d'années, qui traverse la salle de bain avec une toilette, elle chante quelques notes de la chanson de Diane Tell, "Si j'étais un homme".
Loulou - "Je t'appellerai tous les jours, rien que pour entendre de ta voix…"
Elle ressort de la salle de bain et revient avec une nouvelle toilette, toujours en chantant. Elle repart. La porte de la salle de bain s'ouvre tout doucement sur Moumoune, la soixantaine élégante, qui traverse la salle de bain et va se cacher derrière la porte. Loulou revient avec une dernière toilette.
Loulou - "Mais je suis femme et quand on est femme, on ne dit pas…"
Moumoune (faisant claquer la porte) - Bon anniversaire ma chérie !!
Loulou (sursaute et se retourne) - Maman ! T'es complètement folle ? Ça t'arrive de frapper aux portes ou même de sonner lorsque tu arrives chez les gens ?!
Moumoune - Non, pas quand j'ai les clés ! Dis-moi ma chérie, ce sont tes trente ans qui te mettent de mauvaise humeur ?
Loulou - Qu'est-ce que vous avez toutes, avec mes trente ans ? Laissez-moi les vivre mes trente ans, ce sont mes trente ans, mes trente ans à moi ! Alors foutez-moi la paix avec mes trente ans !
Moumoune - C'est bon ça… C'est très sain ! Décharge ton agressivité sur moi, il faut que ça sorte ! C'est la crise de la trentaine… Je sais ce que c'est, je suis passée par là ! Je te laisse, je vais m'occuper du champagne ! (Elle sort en claquant la porte.)
Loulou (à elle même) - Je ne la sens pas cette soirée, mais alors pas du tout ! J'ai horreur des anniversaires ! Fêter le fait de vieillir, c'est déprimant !
On entend sonner à la porte.
Loulou (en hurlant) - Maman, tu vas ouvrir ? Maman ? (Encore plus fort.) Maman !
Se dirigeant vers la porte, elle manque de se prendre la porte du couloir dans le nez ; elle tombe la tête dans un énorme bouquet de lys blancs.
Moumoune - Oh, pardon ! (Elle lui tend le bouquet de lys.) C'est pour toi !
Loulou (prenant le bouquet) - Yes !!!
Moumoune - Et il y a une petite carte…
Loulou (revient et lui arrache la carte des mains) - Yes !!!
Moumoune - C'est qui ?
Loulou - Tu me fatigues !
Moumoune - De toute façon, je sais qui c'est !
Loulou - Tu as lu la carte ?
Moumoune - Mon instinct, ma fille, mon sixième sens ! Tu sais, celui qui t'agace profondément depuis que tu es toute petite ! Celui qui me faisait dire que tu n'allais pas bien, que tu étais amoureuse, que tu avais menti, que tu faisais le mauvais choix ! L'instinct maternel, quoi !!
Loulou - Alors, "madame Irma", de qui viennent ces fleurs ?
Moumoune - Il s'appelle Thomas, ferait un père de famille fabuleux, il est beau, intelligent…
Loulou - C'est curieux, je ne reconnais pas son écriture…
Moumoune - … t'aime depuis des lustres, respecte ton travail, a une situation confortable…
Loulou - Même sa signature…
Moumoune (lui arrachant la carte des mains) - Mais qu'est-ce que tu racontes, elle est très bien cette signature ! Authentique, même ! Du style, de la classe, des lignes bien droites qui traduisent de toute évidence une assurance dans la vie sociale et une grande stabilité sexuelle.
Loulou - Et tu lis tout ça dans une signature ?!
Moumoune - Et qu'est-ce qu'il y a d'écrit là, hein ? "Bon anniversaire à la seule femme que j'aime", non ? C'est bien, ça, comme ça pas de concurrence ! Et là, "Tendrement, Thomas", non ? Donc, c'est Thomas ! Non, ma chérie, tu as la chance d'avoir un homme qui est fou de toi, qui…
Loulou - Oui, mais c'est de l'histoire ancienne ! J'y ai cru, mais trop gentil, trop facile, trop… trop mielleux… Trop ! Trop ! Je veux autre chose, je cherche autre chose… Et puis alors, franchement, des lys blancs !
Moumoune - Je croyais que c'étaient tes fleurs préférées, les seules que tu voulais pour ton enterrement ?
Loulou - Justement : pour mon enterrement !!
Moumoune - Tu ne nous couvres pas une petite déprime, au moins ?!
Loulou - Non, maman, je ne suis pas déprimée… Je suis en bilan…
Moumoune - Du temps de ta grand-mère, on rencontrait quelqu'un qui nous plaisait, à qui on plaisait, on se séduisait, très vite on se fiançait, on se mariait pour l'éternité…
Loulou - Et l'on devenait une espèce de yorkshire que l'on trimbalait un peu partout, qui ne faisait pas trop de bruit et qui surtout ne prenait pas trop de place ! On faisait un môme tous les deux ans, histoire de ne pas trop s'ennuyer. Monsieur rentrait à la maison, mettait les pieds sous la table, en râlant parce que ce n'était pas encore prêt, et pour finir il s'endormait devant la télé ! Tu parles d'une vie rêvée !!
Moumoune - La télé était de qualité à l'époque ! Mais vous, les femmes d'aujourd'hui, vous êtes incroyablement difficiles. Pense à plus tard, quand tu seras une vieille femme toute décrépite ! Tu ne vas tout de même pas finir ta vie toute seule, totalement sénile, à taper la causette avec ton chien ?
Loulou - J'aime pas les chiens !
Moumoune - Tu devrais peut-être y songer, t'en as déjà l'humeur ! Et puis un chien, c'est fidèle, joueur, tout le temps de bonne humeur et ça remue la queue en permanence ! (On entend sonner à la porte.)
Loulou - Sauvée par le gong !! Ce doit être Marie ! (Lui tendant les fleurs.) Si tu pouvais les mettre dans un vase, merci maman que j'aime ! (Moumoune sort.) Je ne sais pas quand, je ne sais pas comment, je ne sais pas pourquoi… enfin si, ça je sais, mais je ne finirai pas ma vie toute seule, c'est évident !!
Marie, l'amie d'enfance de Loulou, entre dans la salle de bain, les yeux rougis, avec un énorme sac de voyage. Elle s'effondre en larmes.
Loulou - Salut Marie, ça va ? Ça va Marie ? Ça va ? Non, ça va pas !!!
Marie (elle s'effondre en larmes dans les bras de Loulou) - J'en peux plus !! J'ai l'impression de vivre dans une cage à lapins, de passer à côté de ma vie !
Loulou - Calme-toi, ma douce…
Marie - Je passe mon temps entre le boulot, à soigner les mômes, les nourrir, les consoler, à faire les courses, les comptes, le ménage !! Quant à nos rapports sexuels, ils sont plus proche de Roger Rabbit que de "9 semaines 1/2" ! J'en peux plus, je quitte Charles !!
Loulou - Mais non, ma douce…
Marie - C'est facile pour toi ! Tu fais ce que tu veux, tu es libre ! (Prenant un ton satanique.) Je veux pouvoir sortir, boire, danser, m'amuser… baiser ! J'ai vingt-neuf ans, enfin trente depuis une semaine, et j'ai l'impression d'en avoir soixante, de n'être qu'une vieille peau…
Moumoune (qui est arrivée sur cette dernière phrase) - Je ne me sens pas visée, mais moi, à soixante ans, je me sens très en forme, sûrement plus en forme que vous deux réunies !
Marie - C'est exactement ce que je dis ! Tu te sens plus jeune que moi alors que j'ai trente ans de moins !!! Vous savez quoi ? Il n'y a pas d'innocents en amour, il n'y a que des victimes !
Loulou - Qu'est-ce qui s'est passé encore ? Vous vous êtes disputés ?
Marie - Comment veux-tu qu'on se dispute ? On ne se parle même plus !
Moumoune - Ah oui, c'est pas facile pour se disputer, ça !
Marie - Les seuls moments où il m'adresse la parole, c'est pour me faire remarquer qu'il n'y a plus de beurre, de moutarde, ou bien le traditionnel : "T'as pas vu ma chemise ?" Ou encore l'incontournable : "T'as pas vu les clés de la voiture ?" Moi je vous le dis, ce n'est pas une vie, je vais devenir folle, même les enfants ne le supportent plus !!
Loulou (voulant fuir la situation) - Maman, tu t'occupes d'elle, il faut que j'aille m'habiller. (À Marie.) Tout va s'arranger ma douce !
Marie (hurlant) - Je ne suis pas ta douce !
Elle va pour sortir par la porte de sa chambre alors qu'elle trébuche sur le gros sac de Marie.
Loulou - Qu'est-ce que c'est que ce sac ? Tu comptes t'installer ?!
Marie - Je ne savais pas quoi me mettre ! (Loulou sort.) Elle a de la chance, elle, pas d'obligations, pas de comptes à rendre, pas de mari, pas de gosses, juste elle, elle et elle seule.
Moumoune - Tu la crois plus heureuse que toi ?
Marie - Parfaitement !
Moumoune - Elle fait partie de cette nouvelle génération qui refuse de croire en l'amour. Elle a préféré le pouvoir à l'amour, et maintenant elle se retrouve sans le pouvoir de l'amour… (Pour elle-même.) C’est pas mal ce que je viens de dire !
Marie - Faut quand même pas exagérer !
Moumoune - Je peux t'assurer que derrière ses grands airs, ma petite fille n'a qu'une envie : rencontrer le prince charmant ! Le petit prince des collines qui tarde à descendre !
Marie - D'où ?
Moumoune - De la colline, justement !
Marie - Elle, au moins, elle s'amuse ! Elle prend des amants jeunes, fougueux, qui lui font connaître les plaisirs de la chair !
Moumoune - Tu parles d'un programme !
Marie - Tu sais à quoi ça sert les rapports sexuels dans le mariage ? À rien !!! Toujours la même position, toujours le même mec, toujours la même heure ou presque, toujours le même endroit… sauf quand on part en vacances, on change de litière !
Moumoune - Et qu'est-ce que tu fais pour que ça change ?
Marie - Comment ça, qu'est-ce que je fais ?
Moumoune - J'en sais rien, moi ! Il faut lui titiller la libido à ton bonhomme, lui faire monter son taux de testostérone à grand renfort de guêpières torrides et de porte-jarretelles à froufrous ! Il faut les aguicher en permanence, les surprendre, les provoquer, sinon ils deviennent des mous du genou et s'endorment devant "Columbo" ! Il faut lui faire l'amour dans le garage, sur des skis, debout dans un hamac… Enfin, toutes ces petites choses qui pimentent la vie !
Marie - Mais j'ai pas le temps de faire tout ça !!!
Moumoune - Eh bien, c’est dommage !!
Marie - Et puis, pourquoi ça serait à moi de le faire ? Pourquoi ça ne serait pas à lui ? Pourquoi, quand il rentre du boulot, au lieu de se jeter sur moi comme un fauve et me faire l'amour comme un bête, il préfère se ruer sur Internet ? Je gère une maison, deux enfants, mon travail, si en plus je dois gérer mon mari !!!
Moumoune - Vous vouliez la parité ? Ne venez pas vous plaindre s'ils ne font plus...