Les femmes de Dieu

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Pièce sur le pouvoir et son abus, quasi automatique, voire systématique, “Les femmes de Dieu” résiste à la tentation de proposer un portrait idéalisé des femmes. Elles ont leurs vertus et leurs faiblesses… Mais elles ont en commun de subir la violence mystique d’un homme investi d’une tâche d’intendant ou de régisseur qui, par la perversité de sa personnalité, confère à cette mission contingente la valeur d’un sacerdoce. Cette attitude serait acceptable si elle ne s’exerçait pas au détriment de victimes féminines qui, dans le contexte d’un dix-neuvième siècle misogyne, subissent les quatre volontés de ce tyran.

Est-ce bien un problème du passé ? Mais la révolte gronde chez les femmes. Si certaines l’étouffent par crainte bien légitime de perdre leur modeste emploi, d’autres affrontent l’intégriste ; ce n’est pas un hasard si la démystification de l’hypocrite est opérée par la plus improbable des interlocutrices : une comédienne, une saltimbanque !… Bref, une actrice, symbole de l’artifice et, de ce fait sans doute, passionnée par la vérité dont elle sait évaluer le prix.

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PREMIER TABLEAU

 

Frédéric de Vit Carnasse est ici comme chez lui. Il considère avec un intérêt professionnel une très jeune candidate à un emploi de domestique.

FREDERIC : Vous avez l'air en bonne santé.

LAURENCINE : Je le suis. Jamais malade. Aucune douleur.

FREDERIC : Quel âge avez-vous ?

LAURENCINE : Vingt ans.

FREDERIC : Vous avez l'esprit de camaraderie ?

LAURENCINE : Oui. Je m'entends bien avec tout le monde.

FREDERIC : Vraiment avec tout le monde ?

LAURENCINE : (hésitant) Oui. Je crois bien que oui.

FREDERIC : Ceux qui vous ennuient, qui vous tracassent... Vous vous entendez bien avec eux ?

LAURENCINE : Là, c'est différent. Je n'aime pas qu'on m'embête... Enfin, pas trop.

FREDERIC : Brave fille, avec du caractère... J'aime bien. Vous avez du caractère ? Je ne me trompe pas ?

LAURENCINE : Peut-être, Monsieur, je ne sais pas.

FREDERIC : Ici, ça n'est pas toujours facile le travail. Il faut avoir du caractère... et bon caractère.

LAURENCINE : C'est bien normal.

FREDERIC : La mort rôde...

LAURENCINE : Ah, bon ?

FREDERIC : Là, à côté... La mort joue aux échecs avec mon maître. C'est une partie qui dure depuis longtemps.

LAURENCINE : Je ne connais pas ce jeu...

FREDERIC : Ils sont malins tous les deux.

LAURENCINE : Qui ça ?

FREDERIC : Le squelette avec une faux et mon maître... C'est pour cela que la partie est longue. Ils se prennent leurs soldats, leurs chevaux, leurs tours et même leur reine Ils ne jouent plus qu'avec leurs fous.

(Laurencine esquisse un sourire.)

Ça n'est pas très joyeux ce que je dis là. Mais ce qui n'est pas joyeux n'est pas obligatoirement tragique.

LAURENCINE : Tant mieux.

FREDERIC : Tu auras deux camarades. Elles sont plus âgées que toi... Vous aurez le même travail à faire.

LAURENCINE : C'est bien. Je suis prête à travailler quand vous voudrez, Monsieur.

FREDERIC : Si, dans quelques jours, tu t'aperçois que le travail ne te convient pas, tu partiras, mais tu dois me le dire huit jours à l'avance.

LAURENCINE : Ça me plaira.

FREDERIC : Peux-tu le savoir d'ores et déjà ?

LAURENCINE : Ça fait tellement longtemps que je cherche un bon labeur dans une maison sérieuse... Le maître est gentil ?

FREDERIC : Tu ne le verras pas. On ne doit pas l'approcher... Par prudence.

LAURENCINE : Ah ?!

FREDERIC : Ce qu'il a est peut-être contagieux. Ce n'est pas sûr du tout. Rien ne le prouve. Il s'agit de prudence, c'est tout.

LAURENCINE : Ah, bon ?

FREDERIC : Si tu as peur, tu peux prendre tes jolies jambes à ton joli cou...

LAURENCINE : Non, non, ça me plaira... C'est trop dur de trouver une place... En ville c'est impossible.

FREDERIC : Tu as vraiment besoin de gagner ta vie ?

LAURENCINE : Ah oui !

FREDERIC : Tes parents sont pauvres ?

LAURENCINE : Mon père a quitté ma mère. Ma mère a suivi un bonhomme et elle m'a laissée... J'avais onze ans. J'ai travaillé chez beaucoup de gens... J'ai trouvé des places de mieux en mieux, question appointements, je parle. La dernière place, c'était agréable. On disait toujours qu'on allait me payer et ça ne venait pas. Un jour j'ai réclamé mais la dame m'a dit : “Ma petite, j'ai fermé les yeux, mais ça suffit...” Je ne comprenais pas. Alors j'ai dit : “Pourquoi vous fermez les yeux, Madame ?” Elle s'est mise en colère : “Vous tournez autour de Monsieur comme une guêpe autour d'un pot de miel...” J'étais outrée.

FREDERIC : Tu me plais Laurencine ! On va bien s'entendre.

LAURENCINE : Monsieur... Qui s'occupe du Maître si personne ne peut l'approcher ?

FREDERIC : Je n'ai pas dit que personne ne pouvait l'approcher. Moi je le vois chaque jour. Plusieurs fois par jour. Il me parle. Il se confie à moi. Il me fait entièrement confiance. Il me considère comme son frère... Enfin comme son fils. Je suis un autre lui-même. Je suis son corps plein de santé, je fais les gestes qu'il ne peut faire. Il ouvre la bouche, je le sers. Parfois, comme les enfants, il fait la moue. Il ne veut pas des plats que prépare Charlotte : une orfèvre dans la préparation de mets succulents !... Alors, s'il refuse la cuisine de Charlotte, je lui dis : “une pour moi”, et je mange une bouchée ; “une pour Charlotte” - et je mange une bouchée - “une pour votre fille, qui viendra bientôt vous voir” - et je re-remange une bouchée... Et souventes fois, mon obstination porte ses fruits ; il entrouvre les lèvres et je lui glisse ce qu'il faut pour qu'il ne meure pas d'inanition. Mais j'ai pris de l'embonpoint.

LAURENCINE : Il vous doit beaucoup...

FREDERIC : La vérité est la vérité : il me doit la vie. Il le sait bien. Tergiverser avec mon devoir, cela équivaudrait pour moi à jouer ma conscience aux dés avec des brigands pour gagner de quoi m'acheter de l'alcool.

LAURENCINE : Quand il sera guéri, il vous récompensera.

FREDERIC : Tu vois juste. Mais je fais mon devoir. Rien que mon devoir... Au travail maintenant Laurencine. (Il va vers une porte et l'ouvre.) Venez un instant. Je vais vous présenter la nouvelle. Voici Sophie et Mélanie !

(Entrent les deux femmes plus âgées que Laurencine.)

LAURENCINE : Moi c'est Laurencine.

(Elles se saluent.)

FREDERIC : Charlotte vous transmettra mes ordres... Nous nous entendrons bien. Vous êtes des femmes robustes. Belles et robustes... Charlotte vous donnera du savon pour que le linge soit d'une propreté... que nous vérifierons. Vous frotterez ! Frotterez ! Femmes robustes, servantes énergiques, pouliches solides... Vous frotterez. Lorsque le savon sera usé, épais comme le petit doigt, vous le montrerez à Charlotte et elle vous en donnera un autre morceau. Voilà.

(Entre une forte femme, la soixantaine passée, l'air préoccupé.)

Et qui entre, accorte souillon, rivière rieuse dans un paysage altéré ?... Charlotte ! Sonnez trompette !

CHARLOTTE : (rébarbative) Salut !

FREDERIC : Voici Charlotte ! Notre maître-queux, active, toujours de bonne humeur !

CHARLOTTE : Et votre grand-mère, elle est de quelle humeur ?

FREDERIC : Ne soyez pas émues par le ton de ce démon. Je ne peux rien lui reprocher. Elle me tient par la gueule. Elle me passe sous le nez un gigot fleurant l'ail sur un moelleux canapé de haricots... le dépose devant moi, et je la trouve aimable et je lui pardonne tout.

CHARLOTTE : Vous mangez trop. Vous serez paralysé.

FREDERIC : Tu me soigneras, comme nous soignons notre maître !

CHARLOTTE : Je vous ferai votre toilette mon mignon... Quel plaisir de vous mettre sur le dos, de soulever vos jambes et de vous nettoyer les fesses !

FREDERIC : Charlotte, ça suffit ! Tu n'es qu'une esclave !

CHARLOTTE : Vous aussi. Chef des esclaves, mais esclave quand même ! On ne sait jamais de quel côté ça penche !

FREDERIC : Tu ne perds rien pour attendre. Au travail, au travail ! (Il sort, furieux.)

CHARLOTTE : “Au travail !” Comme si on s'arrêtait ! Vous, vous allez laver le linge. S'il vous semble propre après votre lavage, relavez-le ! Il ne l'est pas assez ! Et s'il vous paraît très, très propre, insistez encore, parce que notre Maître dégorge son mal en perdant son sang : ce qu'on lui met sur la peau ne doit pas comporter l'ombre d'une poussière... Les docteurs ont demandé ça. Quand tout sera propre, quand tout sera net, alors son sang sera propre aussi... C'est ce que j'ai compris ! Il va guérir... Les docteurs l'ont dit. Ils ont l'air bien. Ils s'essuient les pieds avant d'entrer ! Si c'est propre, on s'entendra bien.

 

 

FIN DU PREMIER TABLEAU

 

 

 

DEUXIÈME TABLEAU

 

Quelques jours plus tard. A côté de chaque femme, un petit tas de linge.

Laurencine, la plus jeune, frotte avec énergie sans s'occuper de ses compagnes qui ont tendance à s'interrompre pour bavarder.

SOPHIE : T'es tombée sur un vicieux. Il ne fallait pas te marier. Moi, le mien, il n'était pas vicieux mais il est mort. Chute de cheval.

SOPHIE : Comment ils sont quand ils ne sont pas vicieux ? J'espère que je vais enfin en rencontrer un qui ne le sera pas. J'ai encore l'âge, non ?

SOPHIE : Ton vicieux va peut-être revenir... On verra si tu auras le courage de lui dire qu'il a le cerveau de travers.

(Entre Charlotte. Elle a des paniers au bout des bras. Elle vient de l'extérieur.)

CHARLOTTE : Il gèle.

LAURENCINE : Pourquoi est-ce qu'on n'a pas d'eau chaude ?

CHARLOTTE : Le savon s'use plus vite avec l'eau chaude.

SOPHIE : Charlotte, regarde un peu mes mains !... Je ne les sens plus.

CHARLOTTE : Si tu les sens plus, tu n'as plus mal.

SOPHIE : Je vais en parler à Monsieur de Vit Carnasse.

CHARLOTTE : Il ne peut rien, Frédéric. C'est pas lui le patron !

SOPHIE : Qu'est-ce qu'il est ? C'est lui qui remplace le Maître ?

CHARLOTTE : Il ne remplace pas le maître. Le Maître lui a donné des pouvoirs lorsqu'il a compris que sa santé lui jouait de mauvais tours. Monsieur Frédéric de Vit Carnasse, c'est l'homme de confiance. C'est comme ça que ça s'appelle. Ce n'est pas moi qui l'ai choisi !

SOPHIE : En tout cas, c'est lui qui commande.

CHARLOTTE : Pour un temps. Une brisure. Tenez, voilà de quoi vous distraire...

(Elle leur donne du linge.)

LAURENCINE : Il paraît qu'on mange bien ici.

CHARLOTTE : Ça oui... Si Monsieur de...

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