L’emmerdeur du 12 bis

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Un père vieillissant condamné à la maison de retraite règle ses comptes avec sa fille à coups de petits mots d’amour assassins. Une rencontre inattendue les ramènera sur le chemin de l’échange.

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Fin d’été… Dans le jardin, Hannah pousse Juan dans son fauteuil… Le temps passe.

Hannah - Ça fait un quart d’heure que je vous promène. Ça fait un quart d’heure que vous ne dites rien… (Un temps.) Vous m’avez attendue hier ?

Juan - Tu n’es pas venue.

Hannah - J’avais pas envie… deux semaines que je vous balade, ça va. C’est long ! Je sais, c’est moi qui vous ai choisi… On m’a dit : « Choisis ton vieux. » Je vous ai choisi. Vous étiez le plus propre, le plus calme, je me suis dit que vous deviez être paralysé de la tête… quasi sourd muet… que ce serait tranquille. Et depuis deux semaines, c’est un interrogatoire permanent.

Juan - Tu te plains quand je ne parle pas, tu te plains quand je parle trop. Tu te plains tout le temps !

Hannah - J’ai le droit.

Juan - Moi aussi. (Un temps.) Si tu avais la gentillesse de prendre à gauche.

Hannah - Pourquoi ?

Juan - On n’y est jamais allé. On ne connaît pas.

Hannah - Moi aussi, j’aime bien les endroits où je ne suis jamais allée. J’aime bien les premières fois, les premières impressions. On se pose ?

Juan - Moi, c’est fait.

Hannah (en bloquant les roues du fauteuil) - Je vous bloque, je ne veux pas vous perdre. Je vous préviens tout de suite : j’ai pas envie de parler. J’ai envie de rien. Je n’avais pas envie de venir, mais comme je n’étais déjà pas venue hier, je me suis senti obligée aujourd’hui.

Juan - T’as une cigarette ?

Hannah - Vous me demandez ça tous les jours. Je ne fume pas, vous comprenez ? (Plus fort.) Je ne fume pas !

Juan - Je ne suis pas sourd ! Mais toi, t’es sûrement un peu dure de la feuille. Depuis deux semaines, tu m’entends tous les jours te demander une cigarette. Tu ne t’es pas dit : « Tiens, je vais faire plaisir à ce pauvre vieux, je vais lui en acheter, des cigarettes ! » Non, tu ne t’es rien dit ?

Hannah - Si, exactement ce que vous venez de dire.

Juan - Et alors ?

Hannah - Alors, j’ai épluché votre dossier et j’ai appris que vous aviez eu un cancer du poumon et que la moitié de votre famille était morte du cancer du fumeur.

Un temps.

Juan - Allez, fais rouler la machine.

Hannah - Non, je suis fatiguée. On discute.

Juan - On a fait cent mètres et t’es fatiguée ? Je croyais que tu ne voulais pas parler. Et puis, moi, je n’ai peut-être pas envie de discuter avec toi. Moi, je ne t’ai pas choisie.

Hannah - Ce n’est pas ce que vous m’avez dit la première fois. Vous m’avez dit que vous étiez bien content que ce soit moi qui vous pousse, parce que j’étais la plus mignonne de tout le « troupeau » de stagiaires et que si vous aviez pu, vous m’auriez choisie, moi !

Juan - Oui, si j’avais pu… Allez, roule !

Hannah - Je souffle ! (Après un temps.) Vous aviez pas fini de me raconter pour votre femme… (Juan se met à fredonner.) Bon ! Compris. Vous voulez qu’on aille se faire un thé ?

Juan - à la machine ?

Hannah - Ben oui.

Juan - Ben non.

Hannah - Et vous voudriez où ?

Juan - Dehors.

Hannah - Mais vous n’avez pas le droit.

Juan - Tu fais toujours ce que tu as le droit de faire ?

Hannah - Il n’est pas si mauvais, à la machine.

Juan - Je sais, mais moi je ne veux pas du « pas si mauvais », je veux du bon !

Hannah - Demain, si vous voulez, je vous en apporterai. Vous avez une bouilloire ?

Juan - Je n’en veux pas de ton thé !

Hannah - Ma grand-mère non plus, elle ne pouvait pas sortir, c’était trop dangereux…

Juan - Pour vous ? Et toi, tu ne venais jamais la voir.

Hannah - J’aurais pas dû vous raconter !

Juan - Pauvre vieille… « On lui rendait visite pour Pâques et pour Noël… et même, des fois, on la prenait avec nous à la maison. »

Hannah - C’est moche ce que vous faites.

Juan - Et méchant aussi.

Hannah - Et méchant aussi.

Juan - C’est pas beau les vieux.

Hannah - Ça dépend lesquels. Elle était très jolie, ma grand-mère.

Juan - … Quand elle était jeune !

Hannah - Non, vieille aussi.

Juan - Qu’est-ce que tu en sais ? Tu ne venais jamais la voir !

Hannah - Si, et puis, j’ai vu des photos…

Juan - Oh ! les photos !

Hannah - Je l’ai vue sur son chariot à la morgue.

Juan - Bien froide et bien raide.

Hannah - Avec la peau toute lisse, je l’ai embrassée sur la joue et c’était tout doux.

Juan - Et c’était surtout trop tard ! Faut pas trop lambiner avec les vieux, parce que leur espérance de vie est quand même bien moins longue que celle des jeunes !

Hannah - Je vous lâcherais volontiers dans la
descente !

Juan - Pas cap !

Hannah - Vous ne voulez vraiment pas qu’on aille se faire un thé ?

Juan - Non, je profite de l’extérieur au maximum. Ici, à six heures, c’est couvre-feu. On soupe et hop ! au lit, dans lequel on est déjà !

Hannah - Vous ne regardez pas la télé ?

Juan - Tu n’as rien d’autre à dire ? Décidément, c’est une mauvaise journée.

Hannah - Oh ! vous êtes pénible ! Il faut faire attention à tout ce qu’on dit avec vous !

Juan - Oui. S’il te plaît… à droite, prends à droite…

Hannah - On connaît par là.

Juan - Je sais, mais j’aime bien. Ici, ils n’ont pas taillé leurs massifs à la con ! Les herbes folles ça me rend poète. C’est pas joli, ces tournesols crevés, ces pétales de roses qui pourrissent sur ce gazon anémié ?

Hannah - Ah oui ! Ça vous rend poète…

Juan - Tu peux rester un peu plus longtemps aujourd’hui ? Je me suis dit… comme tu n’étais pas venue hier, tu pourrais peut-être rester un peu plus longtemps aujourd’hui, mais bien sûr si tu ne peux pas… (Très vite, sans attendre la réponse.) Non, d’ailleurs, c’est une très mauvaise idée ! J’avais oublié : j’ai promis une partie de tarots à ceux du deuxième. Oui, non, oublie ce que j’ai dit. Bon ! On va le boire ce thé ? J’ai un peu froid… Prends la couverture dans le sac, derrière. Qu’est-ce que tu fais ? Viens…

Hannah - Et vous pourriez la reporter cette partie de tarots ?

Juan - Oh ! mais bien sûr, sans problème. Tu sais, on s’était dit ce soir, mais si ça se trouve, ils avaient même oublié.

 

 

NOIR

 

 

Fin d’après-midi d’automne. Dans le jardin…

Frédérique pousse Juan dans son fauteuil…

Juan - Tiens, prends à droite. C’est gentil d’être venue.

Frédérique - Oh ! je t’en prie. Tu sais très bien qu’avant je ne pouvais pas.

Juan - « Patrick, les enfants, et puis mon boulot. Je rentre tard ! Alors le samedi, tu comprends… »

Frédérique - Tu veux que je m’en aille ? Tu veux que je m’en aille, c’est ça que tu veux ? Tu veux me faire culpabiliser ?

Juan - Mais non, tu culpabilises déjà : des parents suicidés, ça fait pas joli, joli, dans...

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