5 heures du matin et ce bruit assourdissant qui résonne dans ma tête.
Larysa, une mère ukrainienne avec deux enfants, décide de quitter Kiev pour
se réfugier à Lviv, voyant dans cette ville un endroit à peu près stable. Au fur
et à mesure de son histoire, on découvre les difficultés à migrer même à
l’intérieur de son propre pays en période de conflit. Elle traverse l’Ukraine,
évite le Donbass et le sud du pays, se confronte à un exil intérieur du pays.
À la suite de différentes rencontres et villes traversées, elle décide
finalement de quitter le pays pour rejoindre une amie à Vienne en
Autriche…comme si la guerre, avait réussi à la pousser vers la sortie.
Lire le texte intégral
« La guerre est la grande affaire des nations,
elle est le lieu où se décident la vie et la mort,
elle est la voie de la survie ou de la disparition.
On ne saurait la traiter à la légère. »
Sun Tzu, L’art de la guerre
– Le Prologue
- Partie 1 : La Voix du Dehors
– Partie 2 : La Voix du Non
– Partie 3 : La Voie du Chaos
– Partie 4 : La Voix Intérieure
Prologue (film d’animation projeté qui illustre le texte)
En 2014, la ville de Kiev, capitale de l’Ukraine, se souleva pour réclamer le départ du président Viktor Ianoukovytch proche du pouvoir russe, on nomma cet épisode « la révolte de la place Maïdan ».
La même année, avec le soutien de la Russie, des groupes paramilitaires au Donbass se soulevèrent contre le nouveau gouvernement ukrainien. Ce premier conflit provoqua le départ de plus de un million de personnes vers l’ouest de l’Ukraine.
En 2022, souhaitant mettre un terme à l’émancipation de plus en plus accrue de l’Ukraine vis-à-vis de la Russie, cette dernière en s’appuyant sur les positions déjà existante au Donbass, décide une invasion sur le territoire ukrainien dans le but de rétablir un gouvernement pro-russe.
Toute l’Ukraine, rentre désormais en guerre, qui provoque de nouvelles migrations à l’intérieur du pays et vers l’Europe de l’Ouest et les pays frontaliers comme la Pologne.
Malgré le bouclier aérien existant sur Kiev, la ville, comme d’autres régions du pays, subit d’intenses bombardements. Notre personnage Larysa, femme, la trentaine, universitaire, seule avec deux enfants, prend la décision de partir pour se réfugier à Lviv, ville historique proche de la frontière polonaise...
PARTIE 1 : LA VOIX DU DEHORS.
Soudain la guerre
debout
au fond du couloir
Haïku japonnais de Watanabe Hakusen
1
Ternopil
Larysa
ses enfants
sur la route.
Une chambre d’hôtel, c’est la nuit.
Une ville au milieu de tout et de rien.
Ternopil, un lac, un hôtel, la guerre est au loin.
Entre Lviv et Kiev.
Derrière la fenêtre, Larysa, son regard perdu planté sur le lac.
Une décision quelque part dans ces pensées l’attend.
2
Cinq jours avant
Sur la route entre Louhansk et Dnipro,
J’irai creuser un trou, une place béante profonde.
Pour y mettre cette réalité présente et mes souvenirs,
qui semblent être aussi effrités, craquelés, dépassés que les œuvres des vieux peintres du réalisme socialiste soviétique.
Tout ça, notre présent, notre Histoire, sont désormais bons à mettre au musée ou dans ce gouffre dans lequel j’aimerais enfouir une bonne fois pour toutes, tous mes pays.
Reboucher ce putain de trou et passer à autre chose, à quoi ? J’en sais rien.
Je suis déjà trop fatiguée pour le savoir.
De Kiev, je suis partie,
avec moi-même et mes deux enfants.
Ils sont certainement mes deux enfants.
J’ai le souvenir vague de les avoir fait naître.
Inévitablement je suis leur mère.
Je les aime… je pense.
Je ne sais pas trop pourquoi, mais une pointe de culpabilité se tique en moi-même, celle de les avoir fait naître.
Je les ai involontairement destinés à cette vie, à cette guerre, dont on cherchera encore pendant longtemps le véritable pourquoi de sa raison.
Je dis que je ne suis pas responsable de cette guerre.
Ils disent qu’ils ne sont pas responsables de cette guerre.
D’autres encore, disent qu’eux n’ont plus, ils ne sont pas responsables.
L’armée non plus, ni l’armée des autres.
Une chaine entière de déresponsabilisation scellée aux rythmes de bombes et d’explosions de mines antipersonnel.
L’art total et pour l’art uniquement, avec image, son et tout ce qu’on veut, est enfin là, en Ukraine.
Bombes en cavalcade à Kiev.
Cette guerre vient nous rappeler que la joie au sein de l’espèce humaine n’est qu’un sentiment éphémère.
Réservé aux époques courtes, aux parenthèses de l’histoire, à une suspension… légère dont la fin ne peut être qu’autrement qu’inéluctable.
Bombes à Kiev.
Moi et mes deux enfants, nous sommes en route pour Dnipro.
Kiev que je quitte par peur, par angoisse et sans savoir pourquoi vraiment.
Moi et mes deux enfants laissant le reste des gens ici.
Alarmes ! Tous dans les abris.
Immeubles éventrés, banlieues minées.
Place Maïdan barricadée.
Là où tout a commencé lors de ce mois de février 2014 ou à la révolution Orange en 2003.
Mais en réalité, ça fait déjà un bail que tout a commencé à Lénine, Trosky et Staline et bien avant avec les Tzars et les Tzarines. Et tout cet ensemble donne la Russie d’aujourd’hui, cet ensemble historique aux allures contradictoires, mais pas tant que ça non plus…Fin, la Russie, l’Etat Russe. De quoi on parle, quand on parle de la Russie ? Pas du peuple russe, ou pas seulement, ou un peu, mais surtout de l’Etat Russe. Les pistes sont brouillées quand il s’agit de parler de la Russie, de son Etat et de son peuple. Mais dans toutes ces histoires, ces empilements d’histoires russe, l’Ukraine revient, elle revient en point de mire...
Bombardements imprévisibles.
Des pique-niques dans le métro, ils durent tellement qu’on en profite pour faire l’école.
En route pour Dnipro, j’ai pris le premier bus, Dnipro ou ailleurs.
Il est temps de rêver pour s’échapper.
S’échapper de cette « opération spéciale » qui visiblement n’a pas trop envie de s’arrêter et qui semble vouloir devenir une guerre.
Quand une guerre s’installe, elle devient un corps autonome avec ses propres désirs, sa propre histoire, son propre devenir.
Et elle a faim, la Guerre. Elle s’installe et quand elle s’installe elle a faim, la Guerre.
Quand La Guerre grandit…oui de jour en jour, peu à peu, la Guerre grandit, assez vite même. Ben quand elle grandi, elle apprend à se défendre elle-même, la Guerre, pour continuer à exister.
En 2022, la Guerre en Ukraine, est là déjà depuis une paie, cette guerre, mais encore jeune. En 2023, elle se déploie, elle grandit, elle murit, elle attaque. Elle devient adolescente cette putain de guerre. Et l’Ukraine continue de se défendre. En 2024, la routine, la guerre une routine pour certains, mais l’enfer total pour les gens qui vivent sur le front. La guerre n’arrête pas de s’étendre dans les corps et les esprits, stade adolescent développé. L’Ukraine se défend en continue. 2025, 2026, 2028…La guerre en Ukraine est en moi, est en nous, est en Europe, est en Russie, elle grandit encore la guerre grandit encore, est-elle majeur, peut être trop tôt pour le dire. Guerre, est devenue grande, elle qu’on a vu grandir, n’est-ce pas émouvant. Elle arrive petit à petit en Asie, repart dans les pays arabes, les américains veulent se protéger, l’Ukraine se défend encore et le monde est devenue très méchant oui méchant. Je rigole, je suis comme je suis, que vous voulez-vous, un peu sarcastique.
En temps de guerre, les temporalités sont perturbées. On est quand ? On est où ? Et je parle, je parle à moi toute seule, d’un bus entre Kiev et Dnipro, le début d’une migration. Depuis combien de temps on migre ici en Ukraine ? Depuis quelle année je vous parle ? Je ne sais plus, ça n’a pas grande importance.
La guerre est là, j’entends encore la première bombe qui résonne dans ma tête, combien de jours ? La guerre est là, dans nos sociétés.
Alors soyez les bienvenus.
3
Un jours plus tard
Encore dans le bus
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