PIÈCE EN SEPT ACTES

ANNEXION

SERGE LE GUILLOUX

2015                                                                                                            PIÈCE N°15

PERSONNAGES

  • HITLER : 48 ans.
  • VON SCHUCHNIGG – 40 ans.
  • VON PAPEN – 58 ans.
  • SEYSS INQUART – 45 ans.

 

scène 1

VOIX OFF : Le Berghof, à Berchtesgaden. L’antre bavarois de Hitler. On y voit un bureau. Il y a un drapeau avec la croix gammée. Et il y a Hitler, qui debout, agité selon ce qu’il dit, tourne en rond…

HITLER : Moi, Hitler, le Fürher du Grand Reich, en ce début de mois de février 1938, je l’assène : l’Autriche doit disparaître en tant qu’entité souveraine ! L’Autriche va être intégrée au Reich !… Et qui par cette annexion pourrait être surpris, au fond, alors que dans mon manifeste Mein Kampf, noir sur blanc, j’ai écrit que fatalement, un jour ou l’autre, ces deux pays, l’Allemagne et l’Autriche, se réuniraient ? Personne ne va donc devoir s’étonner de ce qui est définitivement programmé !… Ah ! évidemment, l’idéal, c’eut été que l’Autriche ne fît pas l’orgueilleuse et dédaigneuse, et qu’elle se jetât alors avec ferveur et passion dans les bras ouverts en grand de son puissant et accueillant voisin allemand. Autrement dit, qu’elle acceptât de ne plus être, et ce, au seul profit d’un Reich, de par son adjonction, dès lors agrandi !… Mais voilà, là-bas, en

Autriche, il y a encore des individus qui n’ont rien compris à l’intérêt de ramener, sous une seule bannière, tout ce que l’Europe compte de germanique. Bien sûr, bien sûr, j’exclus de ce pangermanisme, la Suisse alémanique… Bref, Allemands et Autrichiens, ne sommesnous pas d’un sang commun et de même culture ? Si ! Un milliard de fois, si !… Alors pourquoi l’existence saugrenue d’une frontière institutionnelle entre “eux et nous” ? Pas de pitié pour les opposants autrichiens au mariage, si j’ose dire, inter-teutonique… C’est irrévocable, avant la fin du mois prochain, sur l’Autriche, j’aurai mis la main ! Puis d’abord, c’est quoi l’Autriche ? Certes, c’est le pays où je suis né. C’est celui de ma famille. C’est celui aussi où repose à jamais ma bien-aimée Geli… Geli Raubal. Elle est enterrée dans un cimetière de Vienne. C’était peut-être ma nièce, et pourtant ce sera la seule femme que je n’aurai jamais autant aimée… Où en étaisje ? Ah oui, tout ça mis à part, l’Autriche, c’est quoi ?… (Hurlant.) C’est rien ! C’est du vent !… Le chancelier Dollfuss qui, avec le soutient de Mussolini, voulait d’une Autriche indépendante, fasciste et ultramontaine, marquée donc par les ridicules préceptes du catholicisme, un pays où reine est la soutane, Dollfuss, pour ça, l’a payé de sa vie. Il a été réduit à  néant ! Les nazis, ceux d’Autriche, mais financés par nous, le Reich, sont venus lui régler son compte, là, à Vienne, dans la chancellerie même, il y a de ça aujourd’hui en gros trois ans. Et devait donc s’ensuivre l’Anschluss ! Mais ce fut une erreur en vérité, car notre force militaire, en ce commencement des temps nouveaux, était relativement étique. Elle était en devenir. Il était encore prématuré de se livrer au viol nécessaire de l’Autriche. En tout cas, dès Dollfuss à la morgue, l’Italie, liée à l’Autriche, aura vivement réagi, comme finalement il fallait s’y attendre, en envoyant, prête à aider ce pays, quatre divisions. À nous, nazis, il nous paraissait dès lors illusoire d’arriver ainsi à nos fins, avec devant nous ce barrage italien… Alors, à partir de là, le Reich devaitil craindre “indéfiniment” la réaction de Mussolini ? Le Duce allait-il représenter un frein “redoutable” à l’expansionnisme germanique ? La réponse aurait été oui, si le Reich, par quelque habilité, n’avait pas su convaincre l’Italie de frayer avec la palinodie. La rétractation, ça, en Italie, on sait le faire ! Bref, le Duce, partisan à la base d’une Autriche s’administrant elle-même, aura ainsi compris que son sort se trouvait lié au mien. L’Allemagne allait croître en puissance, par le juste ou l’injuste, rien ne pouvant venir essouffler la détermination des porteurs et autres laudateurs de la croix gammée et, par effet induit, l’auréole du Duce gagnerait aussi en brillance, si ainsi il laissait choir l’Autriche avec son président Miklas et son chancelier Schuschnigg, successeur de Dollfuss ; ces trois-là,

 

rien que des vers de terre ayant pour point commun la détestation du nazisme… Ah ! Il est bien, le Duce, c’est un grand gouvernant sensé. Il a reconnu le bien-fondé du Pangermanisme. Il a reconnu mon génie ! Il me voit en Jules César, c’est plus qu’évident. Le Duce est un homme intelligent ! Voilà pourquoi, en l’occurrence, là maintenant, avant la fin du mois prochain comme je viens de le dire, et cette fois pour tout de bon, nous, Allemands, nous allons digérer les gens d’Autriche, puisque désormais, aucun vent contraire ne souffle. Non, Miklas et Schuschnigg ne sauraient être des vents contraires ! Soit ces deux larves remettent sagement aux nazis les clefs du pays, soit ces clefs, par la brutalité, nous venons les leur arracher. Nous, les nazis, nous savons nous servir de nos poings. Nous, les nazis, on ne nous résiste pas. En tout cas, on ne résiste pas à Hitler !…  (Il consulte sa montre.) Mmh ! Von Papen ne devrait plus tarder maintenant… Ah ! Von Papen, ce pygmée sinueux, adepte des coups fourrés ; ce politicien de pacotille, plein de lui… Il manque d’être abattu par les SS, lors de l’épuration qui visait en premier les chefs. Ça, certains de son entourage professionnel n’ont pas sa chance, il perd ainsi de précieux collaborateurs ; sa secrétaire particulière, arrêtée, est expédiée dans un camp de concentration et pourtant, tout juste un mois plus

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tard, sans hésitation, il va servir l’Allemagne nazie, en acceptant ainsi de devenir ministre du Reich en Autriche, autrement dit, mon envoyé personnel dans ce pays, poste créé après l’élimination du nidoreux Dollfuss ! Voilà un von Papen méconnaissant cet usant sentiment qu’est la rancune ! Mais la vérité est évidemment beaucoup moins noble. Cet aristocrate de von Papen est un opportuniste qui n’a pas le sens de l’honneur. Il a une mentalité de cabot !… C’est un clown sans conviction… Le téléphone sonne :

Oui… Ah ! Von Papen est là. Eh bien, qu’il rapplique ici, et dites-lui de patienter un moment. Je reviens…

Hitler sort par une porte. Quelque secondes après, par une porte opposée, von Papen fait son entrée.

VON PAPEN : Ah ! Je vois, je vois, le Führer va me faire lanterner. Je sais de toute façon qu’il me tient pour bien peu. Et d’ailleurs, qui aime-t-il vraiment ? En tout cas, il n’a pas grande passion pour les gens de l’aristocratie. Ça fait plutôt étrange de savoir que l’Allemagne est aux mains d’un produit à la base autrichien et qui assez longtemps ne fut qu’un moins que rien. Un moins que rien

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qui aujourd’hui détient tous les pouvoirs… Moi, de toute façon, je n’ai aucune considération pour les nazis, et par conséquent pour lui. Ce parti n’est dû qu’à des maroufles et butors et pendards. Qu’à des crapules qui cherchent le pugilat. Les nazis sont animés par la haine envers les juifs, souvent à un niveau qui dépasse l’entendement. L’Allemagne semble s’être écartée pour longtemps des valeurs de la chrétienté. Maintenant, on doit s’agenouiller devant une croix qui est gammée… Pff ! Non vraiment… Non, je n’apprécie guère l’Allemagne nazie, mais l’Allemagne étant mon pays, mon devoir est d’alors le servir.

Puis entre Hitler. Ils se saluent, bras droit tendu.

HITLER : Von Papen ! Bon voyage depuis Vienne, “la baroque, cette ville en passe de perdre son rang de capitale d’État, cette ville qui n’est même plus impériale” ?… Pff !…

VON PAPEN : C’est une ville charmante et, à bien des égards, envoûtante. Ses habitantes et habitants son hédonistes, épicuriens. Ils s’arrangent toujours pour bien aimer la vie. Oui, mon Führer…

HITLER : Ils exulteront tous plus catégoriquement encore lorsqu’ils seront devenus citoyens allemands. De ça, tout le peuple autrichien

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en meurt d’envie. Il n’y a que le président Miklas et que le chancelier Schuschnigg qui paraissent ne pas avoir assimilé ce désir vibrant de convoler. Ces deux-là sont, soit sourds ou provocateurs. Moi, je crois surtout qu’il s’agit de deux têtes de cochon ! Ils me font de la peine à s’opiniâtrer dans l’idée que l’Autriche a son avenir en dehors du nazisme et de Berlin. Ne seraitce pas mieux pour l’Autriche, si elle s’en venait, habillée d’une robe blanche, vers l’Allemagne tout sourire, avec un joli bouquet de fleurs en mains ?

VON PAPEN : Joyeuse allégorie nuptiale. Notre grand Führer est sentimental… Mon Führer, vous me semblez soudainement absorbé… Mon Führer, m’entendez vous ?…

Effectivement, Hitler est d’un seul coup absent, soucieux…

VON PAPEN : Mon Führer, quelque chose n’irait pas ? Un mal passager ?

HITLER : … Que dites vous, je…

VON PAPEN : Un ennui de santé ?

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HITLER : Heu… Non ! Non, pas du tout… De ce côté-là, ça ne fonctionne pas trop mal… En fait, je songeais à nos généraux… Jusqu’à quel point la Wehrmacht va m’être fidèle ? Les chefs récalcitrants, tous des aristocrates prussiens, et des plus hautains, je les ai révoqués. Or, d’autres du même acabit ne risquent-ils pas d’apparaître et d’ainsi me causer des difficultés ? J’ai besoin d’une adhésion sans ambages des militaires pour parvenir à mes fins… Ah ! Je sais, l’armée ne m’a jamais franchement adopté…

VON PAPEN : Ça va venir, mon Führer. Tous les officiers de haut rang, avant longtemps, auront fini par reconnaître votre génie immense…

HITLER : Et je pense qu’ils n’auront pas d’autres choix de toute manière. En tout cas, maintenant, depuis hier, il n’y a qu’un seul homme aux commandes des forces armées, moi ! (Puis, criant et s’excitant debout.) Que les faibles et autres rétifs fassent par conséquent attention ! Je suis l’Allemagne à moi seul, et du coup, je sais ce qui est bon ou non pour elle. L’annexion de l’Autriche, c’est bon pour elle. La conquête des Sudètes puis le démantèlement de la Tchécoslovaquie, ceci se produisant ultérieurement et en temps

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voulu, ça aussi, ce sera bon pour elle… (Puis, plus calme.) Alors von Papen, vous vouliez me voir ?…

VON PAPEN : Exactement, mon Führer, déjà j’adore

Berchtesgaden… Heu, je voulais d’abord vous dire que malgré tout, je… suis contrarié, mécontent. Vous m’en…

HITLER, le coupant : Mécontent ? Contrarié ? Mais Monsieur von

Papen, ces choses-là arrivent tous les jours, et pour tout le monde Bon, allez, continuez, même si je sais ce que vous allez dire. Allez !…

VON PAPEN : Je m’en doute, mon Führer… Mon Führer, vous m’avez envoyé en Autriche en 1934, dans le but de vous représenter personnellement, auprès des instances dirigeantes et là, brutalement, via un coup de fil venant de la chancellerie à Berlin, c’était hier soir, j’apprends que ma mission a pris fin. Je suis congédié. Renvoyé…

HITLER : Ici bas, rien n’est immuable, mon cher Monsieur von Papen. Par le passé, vous fûtes vous-même chancelier, puis un jour, vous cessâtes de l’être. En politique, vous savez, ça change très souvent…

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VON PAPEN : On aime bien savoir, en tout cas, pourquoi, comme ça, sans prévenir, on vous remercie. Je n’ai senti aucun signe annonciateur qui ainsi m’aurait fait quitter Vienne sans trop être surpris. Mon Führer, aurais-je démérité en Autriche ? Ces temps derniers, vous aurais-je déçu ? Aurais-je signé un grave impair ?…

HITLER : Pas du tout ! Vous avez été à la hauteur de ce que j’attendais de vous. Cependant, réfléchissez, Monsieur von Papen : pourquoi donc resteriez-vous en Autriche, alors que ce pays est à la veille d’être absorbé par notre bonne Allemagne nazie ? Il ne m’est plus indispensable de compter sur place un ambassadeur personnel. Ne désespérez pas toutefois, Monsieur von Papen, on vous trouvera bien un endroit où vous caser, d’où, avec enthousiasme, vous pourrez derechef exercer vos talents, et chacun sait qu’ils sont considérables, pour le plus grand bonheur du Reich…

VON PAPEN : Merci, merci, mon Führer… Justement, je…

HITLER le coupant : Je vous sais profondément nazi et en l’occurrence avide de vous démener jusqu’à l’extrême fatigue pour

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que tout advienne en faveur de cette idéologie… Si ! Si ! Ne niez pas, mon cher von Papen…

VON PAPEN : Je… Je… Je ne nie pas, mon Führer… Mais tenez, justement, je crois qu’il y a une mission que vous pourriez me

confier, là, tout de suite.

HITLER : Ah ? Laquelle ?

VON PAPEN : Oui, je vous en parle immédiatement, mon Führer… Seulement, avant cela, laissez-moi m’indigner de ce que certains, au sein du Reich, semblent avoir ourdi contre moi…

HITLER : Comment ! On aurait machiné contre vous !? Mais qui donc ? Allez, dites-moi tout…

VON PAPEN : Je n’ai pas trouvé franchement agréable d’apprendre que des sicaires nazis autrichiens voulaient me tuer, meurtre qui aurait été attribué à la force publique autrichienne, et qui aurait, servi en partie de prétexte à une intervention du Reich. Un document signé de la main de votre ami Rudolf Hess et trouvé par la police autrichienne, l’indiquait noir sur blanc. Dans le parti nazi, visiblement, il y en a qui font fi des bonnes manières. Dans le parti, c’est clair, il y a des rustres !

HITLER : Allons, allons, von Papen, pareil propos dépasse votre pensée… Cela étant, c’est moche, c’est sûr, d’apprendre ainsi que l’on a cherché à vous  éliminer…

VON PAPEN : Mais, mon Führer, Hess est tout de même votre ami !

HITLER : Vous voulez sous-entendre que j’étais au courant !? Allons, allons, soyez donc sérieux, von Papen… Quant à Rudolf Hess, vous savez, il a sa personnalité. Je me suis toujours dit qu’il pouvait prendre des initiatives bizarres. Il y en a plusieurs comme cela, au sein du parti, et au-delà de l’appareil d’État, qui sont fertiles en propositions excessives.

VON PAPEN : Cela n’a rien de rassurant…

HITLER : Il y a dans le Reich et dans le parti des individus qui tendent au fond vers la facétie, parce qu’ils sont restés quelque part, de grands enfants…

VON PAPEN : Mon Führer ! Non, vraiment, vous êtes bien trop indulgent ! Si dans les hautes sphères de l’Allemagne de la croix gammée, il y a des déséquilibrés, qu’on les envoie alors en Arctique, ou en Antarctique !

HITLER : M’est avis que Hess, notamment, ne s’y plairait pas tellement, là-bas ! Vous comprenez, le froid… Cela étant, si le destin avait voulu que vous tombassiez à Vienne, vous seriez alors devenu un héros. Vous auriez eu le droit à des obsèques nationales. Des fleurs et coups de canon…

VON PAPEN : Vous m’en voyez ravi, mon Führer. Et tout ça n’est guère amusant.

HITLER : Allons, ne dramatisons pas trop le contenu d’un document… Qui de toute façon, n’a rien induit…

VON PAPEN : Parce qu’il est tombé aux mains de la police

autrichienne, voilà tout. Sinon, serais-je encore vivant aujourd’hui ?

HITLER : Si vous n’étiez plus, croyez-moi, je serais là dans un coin, à l’heure qu’il est, à profondément me morfondre, et donc à vous pleurer. J’en serais déjà plus que malade… Eh oui, mon cher von

Papen !

 

VON PAPEN : Mon Führer !… Cela dit… Cela dit… Ça fait tout de même la deuxième fois que l’on veut me tuer ! J’en ai encore des frissons à penser à ce jour de l’épuration quand, par les SS, votre ami Roehm a été descendu, d’autres chefs SA y passant également, et quand donc on a voulu me rayer de la circulation. J’aurai eu de la chance, contrairement à certains de mes collaborateurs qui eux, auront été fauchés par les balles SS… Mon Führer, Roehm, pourtant, vous l’estimiez ?

HITLER : C’est ancien, tout ça !… Cependant, la politique n’est pas un jeu de cour de récréation, elle est fréquemment dangereuse. Vous savez autant que moi que Roehm était à la tête d’une horde turbulente et qu’il avait des prétentions peu satisfaisantes pour l’avenir et la santé du Reich… Ah ! Ernst Roehm… Mais bon… Passons, passons… Alors, dites-moi, c’est quoi au juste, cette mission que je pourrais, selon vous, vous confier ?

VON PAPEN : Mon Führer, il vous faut rencontrer le chancelier Schuschnigg en personne, à Berlin, voire ici, à Berchtesgaden, selon votre convenance. Dépêchez-moi de nouveau à Vienne et je saurai lui faire accepter votre invitation. Il est important comme urgent que vous ayez tous deux une riche conversation.

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HITLER : Oui… Oui… C’est une idée que vous m’avez déjà soumise, en effet, quand nous nous sommes vus la dernière fois à Berlin…

Quand, déjà ?… Quand ?…

VON PAPEN : C’était il y a deux semaines.

HITLER : Oui, oui, c’est ça… Eh bien soit, regagnez-moi Vienne sur le champ, pour forcer Schuschnigg à ce tête-à-tête.

VON PAPEN : Il viendra, mon Führer, il me fait confiance. J’y vais !

J’y vais !…

Von Papen tend le bras puis part.

HITLER : Quel plat valet, ce type ! Mais c’est vrai, ce serait bien de voir Schuschnigg ici…

 

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SCÈNE 2

VOIX OFF : Quelques jours plus tard, toujours au Berghof, même bureau. Entre von Schuschnigg, suivi par Hitler, qui porte un pantalon noir et une tunique de SA. Von Schuschnigg contemple immédiatement le paysage. 

VON SCHUSCHNIGG : Quelle vue admirable !… Et il ne fait guère chaud dehors. Normal, nous sommes en février, le 12… Votre villa est vraiment très belle, chancelier Hitler. J’aime sa décoration. Votre cabinet de travail est vraiment imposant. Tenez, le soleil fait son apparition.

HITLER, comminatoire : Assez, vous n’êtes pas venu ici pour commenter le paysage et parler de la météorologie ! Et qu’importe l’esthétique du Berghof ! Asseyez vous, maintenant !

VON SCHUSCHNIGG : Mais… Mais…

HITLER : Il n’y a pas de "mais, mais” qui tienne… Je vous le dis, Schuschnigg, j’en ai assez de l’Autriche et de ses mesquineries.

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VON SCHUSCHNIGG : Dites “chancelier von Schuschnigg”, et non pas “Schuschnigg" tout court, s’il vous plaît, Monsieur le chancelier

Hitler…

HITLER : Je m’exprime comme je le veux !

VON CHUSCHNIGG : Je proteste !

HITLER : Quoi, vous protestez !? Eh bien, rien ne vous en empêche. À tout le moins pour le moment…

VON SCHUSCHNIGG : Votre ton m’effraye ! Diplomatiquement parlant, il dissone !… J’ai eu l’assurance, par la voix de votre ambassadeur von Papen, que vous ne reviendriez pas sur l’accord de juillet 1936, accord qui stipulait que l’Allemagne ne s’occuperait jamais des affaires intérieures de l’Autriche. Ai-je eu la bonne information ?…

HITLER : Assez, Schuschnigg ! En dépit de certaines concessions faites aux nazis autrichiens, ceci étant annexé au traité de juillet 1936, vous persévérez à tous les détester, les nazis. Nombre croupissent à l’ombre, et c’est là, en sus d’être du gangstérisme, de

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l’innommable provocation à l’égard de l’Allemagne. Vous mettez ma patience à rude épreuve, monsieur l’Autrichien. Je vous le crie.

VON SCHUSCHNIGG : Les individus que l’Autriche a jetés dans ses prisons sont tous des fauteurs de troubles. Il y a quand même des agissements que ne tolèrerait aucun gouvernement. Depuis bien trop longtemps maintenant, des bataillons d’excités nazis sèment le trouble un peu partout dans le pays. La haine et la violence les habitent. Des bombes explosent, c’est une campagne de terreur financée par Berlin…

HITLER, hurlant : Grave accusation !

VON SCHUSCHNIGG : Nous avons des preuves !

HITLER : Bah tiens ! Parce que les preuves, ça ne se fabrique pas, peut-être ?

VON SCHUSCHNIGG : Nous n’agissons pas tels des bandits en

Autriche !

HITLER : L’Autriche, un pays vertueux ! Laissez-moi rire. L’attitude de l’Autriche envers l’Allemagne est bien peu amicale. L’Autriche est un pays qui a toujours été porté sur la trahison. Ça, ça ne va pas

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pouvoir s’éterniser. Ce n’est pas l’Autriche qui va gêner le Reich dans la récriture de ses frontières. Et justement, pourquoi donc votre frontière avec le Reich se voit-elle toujours de plus en plus fortifiée ? Ne niez donc pas, comme le font ceux sans fois ni loi ! Dites-vous bien que ce n’est là qu’un vain pis-aller ; qu’une parade grossière. Je n’ai qu’un ordre à lancer, et en une seule nuit, mon armée pulvérise votre frontière et envahit votre capitale au petit matin, brûlante de se venger ; un vrai déferlement de Huns, ce contre quoi d’ailleurs, je ne pourrai rien…

VON SCHUSCHNIGG : Tout ça n’est pas très raisonnable, Monsieur

le chancelier !

HITLER : Quoi ? Que la Wehrmacht, les SS, les SA et la légion autrichienne veuillent se venger et ainsi se conduire tels des Huns ?

VON SCHUSCHNIGG : Oui, ce comportement ne serait justifié par

rien !

HITLER : Ne faites pas le saint ! Tous ces nazis qui chez vous sont brimés, bridés, et enfermés, c’est malsain !… Vous vous en prenez un petit peu trop à vos aises, bandes de petits Autrichiens !…

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VON SCHUSCHNIGG : Décidément, Monsieur le chancelier, votre langage n’est guère empreint de courtoisie, ce n’est pas celui qui a cours en chancellerie…

HITLER : Je n’ai pas de cours de savoir vivre à recevoir de vous ! Puis on n'est respectueux qu’envers ceux qui le méritent. Ce n’est pas votre cas !

VON SCHUSCHNIGG : Ah ça ! Ah oui, je suis sonné ! Sonné !…

HITLER : Sonné !? Ah ! Justement, ne l’êtes-vous pas, sonné, d’ainsi savoir que votre pays est désormais bel et bien isolé ? Qui viendra vous défendre lorsque le Reich passera à l’abordage ? L’Italie, consécutivement à un éclair de lucidité, s’est déprise de vous, et ne jure plus que par le Reich et son Führer.

VON SCHUSCHNIGG : À croire que vous l’avez envoûté, Mussolini !

HITLER : Le Duce est un grand homme, vous ne pouvez pas douter de son libre arbitre… Bref, sera-ce alors la Grande Bretagne qui viendra se porter à votre secours ? La France ? Ces deux-là sont très pusillanimes, vous savez. Ne comptez pas sur eux, en l’occurrence.

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Oui, l’Autriche est un pays maintenant esseulé, là, aux portes de la puissante Allemagne…

VON SCHUSCHNIGG : Le peuple autrichien adore l’Autriche comme elle est : donc, avec un président et un chancelier, toutes les cartes du jeu se trouvant dans les institutions viennoises, à tout le moins pour ce qui tient des questions fédérales. En d’autres termes, le peuple autrichien est pour l’indépendance de l’Autriche.

HITLER : Taisez-vous donc ! Vous n’avez pas à parler à sa place… Le peuple autrichien n’en pince que pour l’Allemagne et sa croix gammée, là étant la vérité, et celle-là, vous n’osez pas vous l’avouer…

VON SCHUSCHNIGG : Vous vous trompez, Monsieur le chancelier d’Allemagne…

HITLER : Arrêtez de faire l’importun… Mais dites-moi, Schuschnigg, pour…

VON SCHUSCHNIGG, le coupant : Monsieur le chancelier von Schuschnigg !

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HITLER : Dites-moi, Schuschnigg, sans doute aurez-vous remarqué que le Reich a dorénavant un nouveau ministre des Affaires étrangères et que von Papen, que vous avez vu tout à l’heure en arrivant ici à Berchtesgaden, a été rappelé à Berlin, sa mission ne se poursuivant actuellement ici que de manière exceptionnelle, diraije. En tout cas, il n’est plus à Vienne, à phraser en chattemite avec vous et votre administration. C’est von Ribbentrop, le nouveau ministre des Affaires étrangères, qu’également vous avez aperçu tout à l’heure… L’ancien, von Neurath, vous savez, avait un petit peu de mal à pleinement adhérer à ma vision pour l’Allemagne. Il était trop timoré, à l’instar, du reste, de certains hauts gradés de l’armée, et que j’ai dû mettre aussi sur la touche, à mon corps défendant. Pour parler de pure diplomatie, on ne construit pas l’avenir d’un pays avec des tièdes prêts à serrer la main à tout le monde.  À la Wilhelmstrasse, notre ministère des Affaires étrangères, n’est-ce pas, trop de  diplomates de carrière et de fonctionnaires, tous stylés, guindés, auraient encore  tendance à camper sur des positions anciennes, usées. La Wilhelmstrasse a  toujours été un nid à conservateurs à la généalogie fleurie, vous voyez ce que je veux dire. Si seuls leurs avis avaient compté, vous, Schuschnigg, vous ne seriez pas là aujourd’hui, et dès lors, persisteriez-vous à traiter par-

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dessous la jambe la question pourtant inévitable de l’indivisibilité des peuples de culture allemande, et celle, par conséquent, de l’union physique de l’Allemagne et de l’Autriche… (Hurlant.) Si l’esprit nazi était resté sur le seuil du ministère des Affaires étrangères, les diplomateux de l’ancienne école continueraient à donner le la, ce qui, vous l’imaginez, me compliquerait la vie.

Seulement, Hitler n’est pas du genre à se laisser compliquer la vie. Tant pis pour ceux qui n’ont rien compris aux vertus du nazisme et au sens que je dois m’employer à donner à l’Histoire. Puis, de toute façon, on peut toujours se livrer à de la paradiplomatie, et s’affranchir ainsi de la glose et éloquence des affectés et autres cérémonieux et collets montés du ministère, les diplomates de carrière… Mais bref…

VON SCHUSCHNIGG : Monsieur le chancelier d’Allemagne, afin d’éviter tout malentendu entre nous, pourriez-vous précisément m’énoncer vos attentes ?

HITLER : Mais Monsieur Schuschnigg, les souhaits du Reich “à impérativement satisfaire”, vont bien évidemment vous être soumis, dactylographiés, cependant pas avant cet après-midi. Ce sera un document qu’il vous conviendra d’aimablement signer. Me suivez-vous ?…

VON SCHUSCHNIGG : Monsieur le chancelier, je ne saurais parapher un document qui irait contre les intérêts de mon pays.

HITLER : Allons ! Allons ! Arrêtez donc de faire votre têtu inutilement. Ah oui, concernant von Papen, pourquoi donc ne va-til plus hanter Vienne ? C’est un mou, un peu trop raffiné à mon goût. C’est en quelque sorte un gentil. Mais, indépendamment de ça, eh bien tout simplement parce que le temps de la diplomatie est dorénavant derrière nous. Nous allons mettre la clef sous la porte de notre légation viennoise ! J’espère que ce genre de présage ne vous empêchera pas de bien déjeuner ?… (Il consulte sa montre.) Je vois que l’heure approche. Je ne me souviens plus de ce qui va nous être proposé. Mais, croyez-moi, ce sera bon. Hitler sait soigner ses invités. À plus forte raison si la personne conviée est un chancelier, qui d’ici peu, ne le sera… plus. Pardi, ne doit-on pas faire un peu preuve de bonté envers qui a son avenir hypothéqué ? Je vais lever un verre à votre santé, là, lors du repas. Moyennant quoi, vous me payerez en retour, car vous savez, c’est très éreintant de diriger l’Allemagne. Il faut avoir la santé.

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: Monsieur le chancelier Hitler, je suis

quelqu’un qui ne manque pas d’urbanité.

HITLER : C’est bien. Mais ce n’est pas nécessaire en toutes circonstances, néanmoins. Moi, si j’étais un patricien, face à certains hirsutes, je perdrais mon sang froid.

VON SCHUSCHNIGG : Il est sûr qu’au sein de la roture, il peut en être de plutôt sérieux…

HITLER : De la roture ?… À qui, au juste, feriez-vous allusion, là, tout de suite ?…

VON SCHUSCHNIGG : À personne de précis, voyons, il s’agit d’une pensée générale…

HITLER : Non, parce-que moi, je suis de la roture, comme vous devez le savoir au surplus.

VON SCHUSCHNIGG : Oui, oui, effectivement… Eh bien disons que dans la roture, il y a des hirsutes, pour donc utiliser votre mot, et des… comment dirais-je ? Des bienséants, voila tout…

 

HITLER : Vous n’oseriez tout de même pas prétendre que le chancelier d’Allemagne, puisque non patricien, n’est qu’un manant ?

VON SCHUSCHNIGG : Oh ! Monsieur le chancelier, pourquoi donc en serais-je là ? Puis on peut être noble et tout à la fois malfaisant, malheureusement… Vous devez le savoir…

HITLER : Oh ! Oui, je le sais… Savez-vous, au fait, que pour le Reich, j’ai de grandes ambitions architecturales ?…

VON SCHUSCHNIGG : Non, Monsieur le chancelier. Mais je me suis laissé dire que vous seriez un peintre excellent et que de surcroît, vous auriez pu être un talentueux architecte…

HITLER : Ah !?… Oui, oui… Mais disons plutôt que j’ai toujours été sensible aux jolis tableaux et à la belle construction…

VON SCHUSCHNIGG : En Autriche, nous avons de la chance, nous sommes vraiment un pays d’artistes. Vous êtes natif de ce merveilleux pays. Vous n’avez pas dû l’oublier…

HITLER : En rien l’Allemagne n’est en reste. Et j’espère que vous en êtes conscient, d’ailleurs ?…

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: Mais tout à fait, Monsieur le chancelier ! En

tout cas, si vous aviez été un peintre, vous auriez été un peintre autrichien ! Tels Kokoschka,  Kli…

HITLER, le coupant : Kokoschka !? Mais c’est de la peinture de dégénéré ! C’est une honte de peindre ainsi. Tout l’art moderne est décadent. Nous avons fait fermer le Bauhaus parce que c’était un repaire de corrompus…

VON SCHUSCHNIGG : Bah oui… Probablement qu’un Dürer ou

Holbein a plus de valeur, picturale, cela s’entend, qu’un Kirchner ou qu’un Schmidt-Rottluff…

HITLER : Je veux croire que vous n’en doutez pas, Monsieur

Schuschnigg… Les mouvements Die Brücke et Der Blaue Reiter

furent la négation de l’art. Ferais-je erreur ?

VON SCHUSCHNIGG : Non…

HITLER : Je sens que votre “non” n’est pas un “non” franc…

VON SCHUSCHNIGG : C’est le seul genre de “non” que je suis en mesure de produire…

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HITLER : C’est bon, passons, passons… Mais je reviens à

l’architecture et aux projets pour le Reich. Regardez donc les ÉtatsUnis, “ce pays enjuivé”, avec leurs gratte-ciels. C’est à Chicago que l’on a inventé la construction tout en hauteur. Il faut dire que

Chicago est une ville où ont émigré de nombreux Allemands… N’est-ce pas ?

VON SCHUSCHNIGG : En effet, Monsieur le chancelier, et aussi des Autrichiens. Seulement, il y a quelque chose que je ne comprends pas. Quel lien entre les buildings et les gens venus de la terre germanique ? Serait-ce eux, les bâtisseurs de ce type de bâtiments ?

HITLER : Je ne peux vous répondre. Mais les Allemands ont insufflé localement le goût à l’audace. Bref, à Chicago, on construit haut, comme à Cleveland, Détroit, Boston, Philadelphie…  Eh bien, en Allemagne, à Hambourg, Munich, Berlin, Cologne, et j’en oublie plein, on va aussi adopter ce parti pris architectural, et nos gratteciels alors seront les plus élevés et élégants du monde ! On va leur montrer, à ces enjuivés d’Américains, ce que sont capables de dessiner puis concevoir nos plasticiens !

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: Mégalo… Monumental ! Fantastique ! C’est ce

que je voulais dire…

HITLER : Je préfère ça !… Mais allons à table, je vous parlerai de certains projets que secrètement je caresse, Monsieur le futur… exchancelier…  Allons, ne faites pas cette mine, je badine… C’est le fumet capté de la salle à manger qui soudain m’enjoue. Bon, on y va…

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SCÈNE 3

VOIX OFF : Après le déjeuner, dans une pièce contigüe au bureau d’Hitler. Il n’y a aucune décoration. Von Schuschnigg est assis devant une table basse. Il tient en main deux feuilles dactylographiées. Il les regarde. Il hoche la tête désespérément, tout en bougonnant : “mais ce n’est pas possible…” Quand entre von Papen…

VON PAPEN : Alors, Monsieur le chancelier d’Autriche, vous savez donc maintenant quelles sont les exigences de mon Führer. Pour Hitler, et forcément vous devez vous en douter, rien n’est négociable. Von Ribbentrop vient d’en parler avec vous, et il vous a bien averti, ce document doit être signé par vous, là, à l’instant même !

VON SCHUSCHNIGG : Ahh !… J’ai été en quelque sorte soulagé quand le ministre von Ribbentrop m’a présenté ces deux pages. Enfin, j’allais prendre connaissance des desiderata du chancelier allemand. Seulement, le contenu m’a plutôt estomaqué. Je suis malgré tout tombé de haut…

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: Si vous aviez applaudi, nous aurions tous assez

difficilement compris. Qu’escomptiez-vous y lire, pour autant ?

VON SCHUSCHNIGG : À vrai dire, je ne sais pas, Monsieur l’ambassadeur… Je me sens fatigué… Dans ma tête, je… Je vois des drapeaux nazis partout…

VON PAPEN : Au fond, c’est peut-être bon signe ! Mais il faudra vous y faire, à cet emblème, cela étant, Monsieur le chancelier.

VON SCHUSCHNIGG : En tout cas, je ne pensais pas que le chancelier Hitler désirerait formellement que je transférasse le gouvernement de mon pays aux nazis, et ce, avant une semaine !

VON PAPEN : Ça peut abasourdir, en effet, pareil ultimatum ! Cependant, dites-vous bien que parmi les nazis, il y a quantité de talentueux politiques. Puis, mieux vaut avoir des nazis que des communistes ou socialistes avilis aux commandes d’un pays. Ce ne sont guère vos amis, tous ces individus de gauche, n’est-ce pas, Monsieur le chancelier d’Autriche ?

VON SCHUSCHNIGG : Je ne me suis jamais posé la question de

savoir si ce serait plus la croix gammée que la faucille et le marteau,

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ou le contraire, qui à vrai dire, serait bon pour mon pays. L’Autriche est fasciste et cléricale, c’est la donnée présente et que je dois… Que je dois… Que je dois… Enfin, que je dois défendre, quoi… Oui, oui, enfin…

VON PAPEN : Mon Dieu ! Monsieur le chancelier, vous savez, le Führer Hitler peut quelquefois se mettre “puissamment” en colère. Pareil propos n’est donc pas à tenir devant lui… Mais je note...

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