scène 1

VOIX OFF : Le Berghof, à Berchtesgaden. L’antre bavarois de Hitler. On y voit un bureau. Il y a un drapeau avec la croix gammée. Et il y a Hitler, qui debout, agité selon ce qu’il dit, tourne en rond…

HITLER : Moi, Hitler, le Fürher du Grand Reich, en ce début de mois de février 1938, je l’assène : l’Autriche doit disparaître en tant qu’entité souveraine ! L’Autriche va être intégrée au Reich !… Et qui par cette annexion pourrait être surpris, au fond, alors que dans mon manifeste Mein Kampf, noir sur blanc, j’ai écrit que fatalement, un jour ou l’autre, ces deux pays, l’Allemagne et l’Autriche, se réuniraient ? Personne ne va donc devoir s’étonner de ce qui est définitivement programmé !… Ah ! évidemment, l’idéal, c’eut été que l’Autriche ne fît pas l’orgueilleuse et dédaigneuse, et qu’elle se jetât alors avec ferveur et passion dans les bras ouverts en grand de son puissant et accueillant voisin allemand. Autrement dit, qu’elle acceptât de ne plus être, et ce, au seul profit d’un Reich, de par son adjonction, dès lors agrandi !… Mais voilà, là-bas, en Autriche, il y a encore des individus qui n’ont rien compris à l’intérêt de ramener, sous une seule bannière, tout ce que l’Europe compte de germanique. Bien sûr, bien sûr, j’exclus de ce pangermanisme, la Suisse alémanique… Bref, Allemands et Autrichiens, ne sommes nous pas d’un sang commun et de même culture ? Si ! Un milliard de fois, si !… Alors pourquoi l’existence saugrenue d’une frontière institutionnelle entre “eux et nous” ? Pas de pitié pour les opposants autrichiens au mariage, si j’ose dire, inter-teutonique… C’est irrévocable, avant la fin du mois prochain, sur l’Autriche, j’aurai mis la main ! Puis d’abord, c’est quoi l’Autriche ? Certes, c’est le pays où je suis né. C’est celui de ma famille. C’est celui aussi où repose à jamais ma bien-aimée Geli… Geli Raubal. Elle est enterrée dans un cimetière de Vienne. C’était peut-être ma nièce, et pourtant ce sera la seule femme que je n’aurai jamais autant aimée… Où en étaisje ? Ah oui, tout ça mis à part, l’Autriche, c’est quoi ?… (Hurlant.) C’est rien ! C’est du vent !… Le chancelier Dollfuss qui, avec le soutient de Mussolini, voulait d’une Autriche indépendante, fasciste et ultramontaine, marquée donc par les ridicules préceptes du catholicisme, un pays où reine est la soutane, Dollfuss, pour ça, l’a payé de sa vie. Il a été réduit à  néant ! Les nazis, ceux d’Autriche, mais financés par nous, le Reich, sont venus lui régler son compte, là, à Vienne, dans la chancellerie même, il y a de ça aujourd’hui en gros trois ans. Et devait donc s’ensuivre l’Anschluss ! Mais ce fut une erreur en vérité, car notre force militaire, en ce commencement des temps nouveaux, était relativement étique. Elle était en devenir. Il était encore prématuré de se livrer au viol nécessaire de l’Autriche. En tout cas, dès Dollfuss à la morgue, l’Italie, liée à l’Autriche, aura vivement réagi, comme finalement il fallait s’y attendre, en envoyant, prête à aider ce pays, quatre divisions. À nous, nazis, il nous paraissait dès lors illusoire d’arriver ainsi à nos fins, avec devant nous ce barrage italien… Alors, à partir de là, le Reich devait il craindre “indéfiniment” la réaction de Mussolini ? Le Duce allait-il représenter un frein “redoutable” à l’expansionnisme germanique ? La réponse aurait été oui, si le Reich, par quelque habilité, n’avait pas su convaincre l’Italie de frayer avec la palinodie. La rétractation, ça, en Italie, on sait le faire ! Bref, le Duce, partisan à la base d’une Autriche s’administrant elle-même, aura ainsi compris que son sort se trouvait lié au mien. L’Allemagne allait croître en puissance, par le juste ou l’injuste, rien ne pouvant venir essouffler la détermination des porteurs et autres laudateurs de la croix gammée et, par effet induit, l’auréole du Duce gagnerait aussi en brillance, si ainsi il laissait choir l’Autriche avec son président Miklas et son chancelier Schuschnigg, successeur de Dollfuss ; ces trois-là, rien que des vers de terre ayant pour point commun la détestation du nazisme… Ah ! Il est bien, le Duce, c’est un grand gouvernant sensé. Il a reconnu le bien-fondé du Pangermanisme. Il a reconnu mon génie ! Il me voit en Jules César, c’est plus qu’évident. Le Duce est un homme intelligent ! Voilà pourquoi, en l’occurrence, là maintenant, avant la fin du mois prochain comme je viens de le dire, et cette fois pour tout de bon, nous, Allemands, nous allons digérer les gens d’Autriche, puisque désormais, aucun vent contraire ne souffle. Non, Miklas et Schuschnigg ne sauraient être des vents contraires ! Soit ces deux larves remettent sagement aux nazis les clefs du pays, soit ces clefs, par la brutalité, nous venons les leur arracher. Nous, les nazis, nous savons nous servir de nos poings. Nous, les nazis, on ne nous résiste pas. En tout cas, on ne résiste pas à Hitler !…  (Il consulte sa montre.) Mmh ! Von Papen ne devrait plus tarder maintenant… Ah ! Von Papen, ce pygmée sinueux, adepte des coups fourrés ; ce politicien de pacotille, plein de lui… Il manque d’être abattu par les SS, lors de l’épuration qui visait en premier les chefs SA, certains de son entourage professionnel n’ont pas sa chance, il perd ainsi de précieux collaborateurs ; sa secrétaire particulière, arrêtée, est expédiée dans un camp de concentration et pourtant, tout juste un mois plus tard, sans hésitation, il va servir l’Allemagne nazie, en acceptant ainsi de devenir ministre du Reich en Autriche, autrement dit, mon envoyé personnel dans ce pays, poste créé après l’élimination du nidoreux Dollfuss ! Voilà un von Papen méconnaissant cet usant sentiment qu’est la rancune ! Mais la vérité est évidemment beaucoup moins noble. Cet aristocrate de von Papen est un opportuniste qui n’a pas le sens de l’honneur. Il a une mentalité de cabot !… C’est un clown sans conviction… Le téléphone sonne : Oui… Ah ! Von Papen est là. Eh bien, qu’il rapplique ici, et dites lui de patienter un moment. Je reviens…

Hitler sort par une porte. Quelque secondes après, par une porte opposée, von Papen fait son entrée.

VON PAPEN : Ah ! Je vois, je vois, le Führer va me faire lanterner. Je sais de toute façon qu’il me tient pour bien peu. Et d’ailleurs, qui aime-t-il vraiment ? En tout cas, il n’a pas grande passion pour les gens de l’aristocratie. Ça fait plutôt étrange de savoir que l’Allemagne est aux mains d’un produit à la base autrichien et qui assez longtemps ne fut qu’un moins que rien. Un moins que rien qui aujourd’hui détient tous les pouvoirs… Moi, de toute façon, je n’ai aucune considération pour les nazis, et par conséquent pour lui. Ce parti n’est dû qu’à des maroufles et butors et pendards. Qu’à des crapules qui cherchent le pugilat. Les nazis sont animés par la haine envers les juifs, souvent à un niveau qui dépasse l’entendement. L’Allemagne semble s’être écartée pour longtemps des valeurs de la chrétienté. Maintenant, on doit s’agenouiller devant une croix qui est gammée… Pff ! Non vraiment… Non, je n’apprécie guère l’Allemagne nazie, mais l’Allemagne étant mon pays, mon devoir est d’alors le servir.

Puis entre Hitler. Ils se saluent, bras droit tendu.

HITLER : Von Papen ! Bon voyage depuis Vienne, “la baroque, cette ville en passe de perdre son rang de capitale d’État, cette ville qui n’est même plus impériale” ?… Pff !…

VON PAPEN : C’est une ville charmante et, à bien des égards, envoûtante. Ses habitantes et habitants son hédonistes, épicuriens. Ils s’arrangent toujours pour bien aimer la vie. Oui, mon Führer…

HITLER : Ils exulteront tous plus catégoriquement encore lorsqu’ils seront devenus citoyens allemands. De ça, tout le peuple autrichien en meurt d’envie. Il n’y a que le président Miklas et que le chancelier Schuschnigg qui paraissent ne pas avoir assimilé ce désir vibrant de convoler. Ces deux-là sont, soit sourds ou provocateurs. Moi, je crois surtout qu’il s’agit de deux têtes de cochon ! Ils me font de la peine à s’opiniâtrer dans l’idée que l’Autriche a son avenir en dehors du nazisme et...

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