SCÈNE 1
Au lever du rideau, on entend le chant des oiseaux. Côté cour, un peu en retrait, un homme est endormi, allongé sur un banc, son manteau tout plié sous sa tête. Il est de dos. Arthur entre, se retourne.
Arthur. – Alors ! Tu viens ? Qu’est-ce que tu fabriques ?
Florence, off. – Oui, j’arrive !… C’est pas vrai ! (Elle apparaît, avec une canne de collection sous le bras.) Tu ne prends même pas le temps d’admirer la nature. C’est pourtant joli ici. Tous ces massifs, toutes ces fleurs… Sophie a beaucoup de chance de travailler dans ce petit paradis, tu ne trouves pas ?
Arthur. – C’est sûr. C’est infesté de mulots, de moustiques, d’araignées… La place est bonne !
Florence. – Tu gâches tout ! (Elle donne un coup de canne à la porte.) Coucou ! C’est nous !
Arthur. – Hé, vas-y doucement ! Ta canne est une relique. Elle a appartenu à Gene Kelly !
Florence. – Tu y as cru, toi ? Le brocanteur nous a dit ça pour forcer sur le prix. Tiens, je te parie qu’il a ôté l’inscription « made in Japan » !
Arthur. – En tout cas, elle est très élégante, très chouette !
Florence. – À mon image ! Elle va très bien rendre près de ma cheminée.
Arthur. – T’as pas de cheminée chez toi.
Florence. – J’en ai pas encore, nuance. Mais j’y songe. (Tapant à nouveau à la porte.) Elle répond pas, c’est bizarre.
Arthur. – Ou ta nièce est là et elle refuse de nous voir, ou elle s’est absentée !
Florence. – Pour quelle raison Sophie refuserait de nous voir ?
Arthur. – À cause de ton « don ».
Florence. – J’ai un « don », moi ?
Arthur. – Il est même gratiné : celui d’irriter un maximum de personnes en un minimum de temps ! T’es la plus douée. T’as pas remarqué ?
Florence. – Parce que je suis une femme franche et directe.
Arthur. – Ça c’est pour te conforter. Pour moi, t’es plus du genre toujours excité doublé d’une mauvaise foi absolue. Rappelle-toi ton exploit la semaine dernière.
Florence. – Quel exploit ?
Arthur. – Lorsque tu as injurié la jeune postière quand elle t’a remis une lettre déchirée.
Florence. – Elle ne peut pas me souffrir, cette chipie ! Je suis sûre qu’elle déchire exprès mon courrier. Mais tu l’as entendue m’insulter ! Son « vieille conne », je ne suis pas près de le digérer !
Arthur. – Qui l’avait traitée de « morue » juste avant ?
Florence. – Elle a des yeux de poisson cru, j’ai fait l’amalgame.
Arthur. – Et tu l’as giflée !
Florence. – J’ai simplement collé un reçu à la factrice !
Arthur. – Si elle ne porte pas plainte, tu auras de la chance…
Florence, s’installant sur une chaise de jardin. – Bon, ça suffit, Arthur ! Tes petites remarques, tes reproches depuis quelques jours, ça va bien. Je crois qu’il faut que l’on s’explique tous les deux. On ne peut plus continuer sur ce terrain-là.
Arthur. – Pourquoi tu hausses le ton, tout d’un coup ?
Florence. – Je sens qu’il y a anguille sous roche ! Quoi ? Tu ne me supportes plus, c’est ça ? Tu veux que l’on se quitte ? Je suis d’accord ! Toi et moi, ça a assez duré ! Adieu, mon chéri !
Arthur. – Attends ! Attends ! Tu m’embrouilles…
Florence. – Je te le dis franchement : tu ne corresponds pas du tout à l’homme idéal avec qui je souhaite terminer en tête à tête mon existence.
Arthur. – Qu’est-ce que tu me chantes ? J’aimerais une chose : que tu t’exprimes avec plus de clarté. À t’entendre, on croirait vraiment que tu t’adresses à ton mari alors que je te rappelle que je suis ton fils !
Florence. – Je sais bien que tu es mon fils. J’ai suffisamment souffert pour te mettre au monde ! Cinq kilos deux !
Arthur. – Deux kilos cinq !
Florence. – À dix-huit ans, c’est déjà pas mal ! Et aujourd’hui que tu as pris plus de poids et d’envergure, tu me rudoies tout le temps !
Arthur. – J’aimerais simplement que tu sois plus calme, plus zen.
Florence. – En tout cas, tu es d’accord, ça ne colle plus entre nous. Comme tu vis chez moi depuis de longues semaines déjà, c’est l’overdose, l’asphyxie. Tu as besoin de respirer un autre air ! Alors, mon bébé, je te rends ta liberté, tu peux regagner ton appartement.
Arthur. – Impossible !
Florence. – Pourquoi ça ? Il est loué ? Tu l’as liquidé ! T’as pas fait ça, dis ? Sans m’en dire un mot ! Alors toi…
Arthur, la coupant. – Stop ! Je peux en placer une ?
Florence. – Ça y est ! J’ai deviné ! Tu l’as vendu pour toucher du fric ! T’as recommencé à jouer au poker ! T’es infernal ! (Elle sort un flacon de son sac, boit une gorgée.) Un jour, tu auras ma mort sur la conscience !
Arthur. – Qu’est-ce que c’est que cette boisson ?
Florence. – Un fortifiant à base de jus de fruits et… de jus de fruits.
Arthur, lui prenant le flacon des mains et sentant. – Ça sent la mirabelle.
Florence. – Y en a aussi.
Arthur, lui rendant son flacon. – Bon, maman, il faut que tu arrêtes de délirer ! Je ne joue plus au poker. En plus, je ne misais jamais gros, tu le sais bien.
Florence. – Menteur !
Arthur, soufflant. – Écoute-moi attentivement. On s’est déjà expliqués sur le sujet. Je vis auprès de toi depuis quelque temps parce que tu nécessites une présence au quotidien.
Florence. – Tu ne passes même pas l’aspirateur !
Arthur. – Tu souffres de légères absences.
Florence. – Pas de quoi en faire une maladie !
Arthur. – Justement, si.
Florence, énervée. – Oui, eh bien non ! Fiche-moi la paix sur la question ! Je me porte à merveille. Le sujet est clos ! Bon, qu’est-ce qu’elle fiche la gamine ? On ne va pas s’éterniser dans cette jungle infestée d’horribles bestioles !
Arthur. – Ah ! tu es de mon avis, maintenant… Bon, je te rappelle que je circule toute la journée et que tu restes auprès de ta nièce.
L’homme sur le banc se retourne, pousse un grognement bruyant.
Florence. – T’as entendu ce cri effrayant ? Il y a un fauve qui se promène dans le parc !
Arthur. – Mais non ! (Tournant la tête.) Chut ! Regarde, il y a quelqu’un qui dort allongé sur le banc.
Florence, tournant à son tour la tête. – Ah oui ! Qui est-ce ? (Elle se rapproche de l’inconnu.)
Arthur. – Mais reste là ! Tu vas pas l’importuner !
Florence. – Salut ! T’es qui toi ?
Arthur. – Pourquoi tu le tutoies ? Laisse-le, tu vas le réveiller.
Florence. – T’occupe ! (Se penchant.) Alors ça ! Qu’est-ce qu’il fiche là, cet animal ? (Vers Arthur.) Tu l’as reconnu ? C’est Basile !
Arthur, se rapprochant. – Maman, on ne connaît pas de Basile… Tu confonds.
Florence. – Ça fait un bail que je ne l’ai pas revu. Je l’ai côtoyé toute jeune mais c’est lui, c’est évident.
Arthur. – Moi, je te dis que tu te plantes !
Florence. – Les mêmes traits. Plus marqués, d’accord. (Elle se penche.) Vraiment plus marqués, d’ailleurs. Il a dû morfler dans la vie. Oh là là ! T’as vu ses valises ?
Arthur. – Quelles valises ?
Florence. – Sous les yeux !
Arthur. – Moi, je te confirme que c’est quelqu’un d’autre ! Un inconnu.
Florence. – Avec toi, j’ai toujours tort ! Je reconnais qu’il a un peu forci. Il devrait faire du sport. Comme moi.
Arthur. – Qu’est-ce que tu racontes ? Tu ne pratiques aucun sport !
Florence. – Toute la journée, tu me traînes au pas de course partout et tu trouves que je ne fais pas de sport ?
Arthur. – Si tu veux. Allez ! On va faire un tour. On reviendra un peu plus tard.
Florence. – Non ! Va faire un petit footing. Va te décontracter. Moi, je reste !
Arthur. – Te laisser seule dans cette jungle peuplée d’animaux étranges ? Tu n’y penses pas ! C’est trop dangereux !
Florence. – Fous-toi de moi. D’abord, je ne suis pas seule. Il y a Basile ! C’est lui qui m’a appris à faire du vélo. Quel souvenir !
Arthur. – T’as jamais pratiqué le vélo de ta vie, t’as toujours eu peur.
L’homme émerge, ouvre un œil. Florence se penche, le dévisage sous toutes les coutures.
Julien. – Vous avez un problème ?
Arthur. – Veuillez excuser ma mère, monsieur, elle croit reconnaître en vous, un… un copain d’enfance.
Florence. – Mais je n’ai aucun doute ! (À Julien.) Florence ! Flo pour les intimes. Tu me remets ?
Julien. – Difficilement.
Florence. – Ça fait un choc, hein ? Ça fait combien d’années qu’on s’est pas revus ?… Un bail !
Arthur. – Écoute, tu l’embarrasses. On est désolés, monsieur…
Florence. – Tais-toi donc ! Tu vois bien qu’il est très ému et que ça lui coupe le son !
L’homme se frotte les yeux, se redresse.
Julien. – Vous me faites participer à un jeu ? Je peux avoir une explication ?
Florence. – Allez ! On s’embrasse, mon grand !
Florence colle Julien contre elle. Il étouffe, se dégage.
Julien. – Hé ! ho ! Ça va pas ! Qu’est-ce qui vous prend ?
Florence. – Mon pote, à une époque, tu ne demandais que ça de te blottir contre moi ! Le coquin ! Tu voulais prendre des cours d’anatomie que tu disais… Ah ! je suis heureuse de te revoir, tu ne peux pas savoir ! Pas toi ?
Julien. – En tout cas, si je manquais de tendresse, je viens de prendre une avance pour trois mois !
Florence. – C’est fou de se retrouver comme ça par hasard, non ?
Julien. – C’est fou, oui. J’ai même du mal à y croire.
Florence. – Un sacré galopin, tu étais. Jamais à court d’imagination pour faire des sottises.
Julien. – Alors comme ça, on se serait amusés tous les deux pendant notre adolescence ? Pourquoi pas !
Florence, à Arthur. – Tu vois ! Il confirme que c’est bien lui ! Alzheimer ! (Elle lui fait un bras d’honneur.) Alors, qu’est-ce que tu es devenu ?
Arthur. – Maman, tu le fatigues.
Florence. – Je ne peux pas fatiguer un homme qui vient de se réveiller ! Tu dis n’importe quoi ! Et cesse de me couper tout le temps la parole ! (À Julien.) Tu disais ?
Julien. –...